{"id":143947,"date":"2024-01-27T13:37:02","date_gmt":"2024-01-27T12:37:02","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=143947"},"modified":"2024-02-04T19:37:32","modified_gmt":"2024-02-04T18:37:32","slug":"gestesusages-02-sursauts","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/gestesusages-02-sursauts\/","title":{"rendered":"#gestes&amp;usages #02 | Sursauts"},"content":{"rendered":"\n<div style=\"height:100px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"sursautun\">Au final, \u00e7a n\u2019aura \u00e9t\u00e9 qu\u2019un sursaut, une secousse. Un frisson, convulsif et violent. Un haut-le-corps. Trois petits tours de quelques mois, autant dire trois petits jours et puis\u2026 la lev\u00e9e. Sur le pont de pierre d\u2019un petit cours d\u2019eau, au milieu des arbres.<\/p>\n\n\n\n<div id=\"sursautdeux\" class=\"wp-block-group\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour eux apr\u00e8s\u2026 les journ\u00e9es, le travail\u2026 continuer\u2026 les activit\u00e9s d\u2019avant, mais apr\u00e8s\u2026 apr\u00e8s ces trois jours\u2026 \u00c7a avait chass\u00e9 le naturel. M\u00eame se coucher, m\u00eame dormir c\u2019\u00e9tait devenu une \u00e9preuve. Enlever ses v\u00eatements, qui semblaient plus lourds, comme s\u2019ils avaient absorb\u00e9 la journ\u00e9e durant la masse des travaux abattus, le poids de chaque geste, la tension du moindre muscle band\u00e9 qui ne parvient pas \u00e0 se rel\u00e2cher, traverse la chaire pour se replier dans les pores de la peau, bouch\u00e9e, contract\u00e9e. Comme si le paletot encore sur le dos, la chemise, le tricot de peau poisseux, et le pantalon surtout quand on arrive plus \u00e0 plier les genoux, comme si le tissu m\u00eame dans ses fibres, r\u00eaches, s\u2019\u00e9tait resserr\u00e9, durci, tendu sous les contractions musculaires et la peau insensiblement repli\u00e9e, feuillet\u00e9e. Ils se glissaient dans une chemise de nuit d\u2019une \u00e9trange, presque d\u00e9rangeante, souplesse. Et ils se couchaient comme ils d\u00e9faisaient leur lit, sous un drap froid, un couvre-pied de plomb. Dos \u00e0 dos, et bient\u00f4t chacun dans un coin de sa nuit. Nus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dormir n\u2019\u00e9puisait pas la veille. Au contraire. La nuit, images, mots, prenaient le relais des activit\u00e9s quotidiennes. Dans les t\u00eates, ils travaillaient les corps. \u00c7a les martelait, \u00e7a faucillait sec, \u00e7a b\u00eachait et ratissait, tenailles et fil de fer, attaches ou ce que tu veux d\u2019autre, la hache et les billots \u00e0 fendre dans les entrailles nou\u00e9es, tout ce que tu veux qui les travaillait avec ce qu\u2019ils connaissaient, ce qu\u2019ils faisaient chaque jour. \u00c7a, de leur vie. Dans la t\u00eate, les mots et les images t\u00e9r\u00e9brants, \u00e0 se tuer \u00e0 la t\u00e2che sur les corps allong\u00e9s, en chair massive, dans un lit sans fond. Et qui sursautaient de temps en temps, et se retournaient. Invagin\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et ils se levaient comme ils s\u2019\u00e9taient couch\u00e9s, vann\u00e9s. Tann\u00e9s par ces cris qui ne revenaient plus que la nuit pour les embrasser, les serrer, les bercer en all\u00e9es et venues insens\u00e9es. Quelques tours comme \u00e7a. Des tours \u00e0 vide. Pleins d\u2019une mont\u00e9e d\u2019adr\u00e9naline qui les faisait frissonner. Parfois, un cri les r\u00e9veillait. Et par la fen\u00eatre, pas l\u2019ombre d\u2019une lueur.<\/p>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"sursauttrois\">Marcher non plus. Ce n\u2019est plus une \u00e9vidence. Les allures ont chang\u00e9. Les postures aussi ont pris le nouveau pli. La bosse du repli. Toute la journ\u00e9e, elle reste plus ou moins vo\u00fbt\u00e9e. Elle ne se redresse plus comme avant, en femme de caract\u00e8re. Ses \u00e9paules se sont affaiss\u00e9es, sa nuque tass\u00e9e. Et c\u2019est comme si sa t\u00eate, charg\u00e9e, piquait du nez. On se demande parfois si elle ne va pas partir en avant, d\u00e8s qu\u2019elle se penche. \u00c0 faire les lits, \u00e0 pr\u00e9parer le repas sur la table, au fourneau, la vaisselle \u00e0 l\u2019\u00e9vier, l\u2019eau chaude dans la marmite, le bois pour la chemin\u00e9e. Mais il y a toujours un instant o\u00f9 elle prend le temps de s\u2019appuyer, une main sur le mur, sur le cadre de lit, le manteau de chemin\u00e9e, l\u2019\u00e9vier, sur la table, la beuche. Comme pour souffler. Et puis elle continue, ses gestes quelque peu ralentis. Sa marche raccourcie. \u00c0 petits pas, \u00e0 pi\u00e9tiner, petasser. Les genoux et les pieds ne s\u2019\u00e9l\u00e8vent plus aussi haut. Ils d\u00e9collent de la terre et retombent vite sous le poids d\u2019une gravit\u00e9 d\u00e9multipli\u00e9e par le garet sous les galoches. Quand vient le soir, entre chien et loup, il lui semble m\u00eame, \u00e0 lui qui y voit pourtant mieux depuis qu\u2019il a ses lunettes rondes, qu\u2019elle glisse plut\u00f4t. Passe une ombre sur les murs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"sursautquatre\">Lui aussi partait en avant, mais droit, \u00e0 grandes enjamb\u00e9es. Si pour elle la courbure \u00e0 la base du cou que lui infligeait chaque jour la b\u00eache, \u00e0 petits coups tendus sur une terre ingrate de glaise ou de poussi\u00e8re, venait de s\u2019accentuer \u2014 et cela ne cessera plus de toute sa vie, telle une cagouille dans sa coquille elle mourra recroquevill\u00e9e dans sa bosse, Alice \u2014, lui retrouvait le pas de course de jeune brancardier de tranch\u00e9es. Et un certain ordre. Aller de l\u2019avant, battre en retraite, peu importe. Il y avait cet ordre et cette foul\u00e9e. Deux ou trois mots \u00e0 midi, une autre godale pour finir la soupe et le quignon de pain rassis, et il sautait de la chaise sur la porte. \u00c0 petits coups de beuche nerveux sur la journ\u00e9e chaude, m\u00e9caniques, les jambes \u00e9chasses dans un pantalon \u00e9pais et flottant, le dos band\u00e9 de cordeaux d&rsquo;\u00e9corce sous la flanelle collante, des b\u00e2tons de bras \u00e0 angle droit, et la terre volait en \u00e9clats, en embruns de poussi\u00e8re, la sueur \u00e0 grosses gouttes, l\u2019odeur frapp\u00e9e sur la peau et les v\u00eatements, s\u2019\u00e9grenait de chaque c\u00f4t\u00e9 du visage, l\u2019\u0153il fixe sur la lame, depuis les coins nou\u00e9s d\u2019un mouchoir \u00e0 carreaux gliss\u00e9 sous la casquette, dans le sillon, une ride. Un grand coup de hache les soirs d\u2019hiver, c\u00f4t\u00e9 masse, sur un coin et la gueule du billot \u00e0 b\u00e9er. Un retour de fer lui fendra les mains gel\u00e9es. Une nuit, un sursaut de c\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"sursautcinq\">La petite Lulu aimait courir apr\u00e8s le chien jusqu\u2019\u00e0 la rivi\u00e8re. Elle s\u2019en donnait \u00e0 c\u0153ur joie, courant \u00e0 corps perdu, sautant par-dessus le tas de b\u00fbches, un seau qui tra\u00eenait sur son chemin, ou le tas de feuilles mortes au bout du jardin, dans une grande envol\u00e9e et poussant un petit cri. Au pont, elle s\u2019arr\u00eatait et s\u2019asseyait, les mains sur le bord, les pieds touchant presque l\u2019eau, essouffl\u00e9e. Le chien se promenait dans la rivi\u00e8re en lapant la surface et la troublant. Elle observait son reflet brouill\u00e9, grima\u00e7ant, et lui parlait.<\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:100px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/en-attendant-marcel-gestesusages-enfances-liredire-1\/#marceldeux\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">notes avec le texte<\/a><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au final, \u00e7a n\u2019aura \u00e9t\u00e9 qu\u2019un sursaut, une secousse. Un frisson, convulsif et violent. Un haut-le-corps. Trois petits tours de quelques mois, autant dire trois petits jours et puis\u2026 la lev\u00e9e. Sur le pont de pierre d\u2019un petit cours d\u2019eau, au milieu des arbres. 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