{"id":144031,"date":"2024-01-29T10:20:38","date_gmt":"2024-01-29T09:20:38","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=144031"},"modified":"2024-01-29T13:39:22","modified_gmt":"2024-01-29T12:39:22","slug":"gestes-et-usages-02-echenoz-courir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/gestes-et-usages-02-echenoz-courir\/","title":{"rendered":"Gestes et usages #02 Echenoz, courir"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"631\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/IMG_1264-1024x631.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-144033\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/IMG_1264-1024x631.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/IMG_1264-420x259.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/IMG_1264-768x473.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/IMG_1264.jpg 1138w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Copyright V. Queyrel<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Nerveux. Ton long corps musculeux s\u2019assoit sur la paille tress\u00e9e. Grincement de l\u2019assise sous ton poids. Dos bien droit contre le dossier. Tu prends le temps d\u2019\u00e9couter le silence. Tu as toujours aim\u00e9 te lever le premier. La maison encore toute remplie de r\u00eaves te rassure. Toute \u00e0 l\u2019heure, la pi\u00e8ce sera pleine de caf\u00e9 frais, de sourires, de petites joues roses encore froiss\u00e9es par un pli de l\u2019oreiller. Le frottement du couteau sur les biscottes, les \u00e9clats de rire sont devenus trop bruyants \u00e0 tes oreilles. \u00c7a n\u2019a pas toujours \u00e9t\u00e9 le cas. Est-ce \u00e0 cela que tu penses lorsque tu rouvres les yeux\u2009?<br>Tu souris \u00e0 la pi\u00e8ce vide. De grandes veines se gonflent et roulent sous la peau \u00e9lastique de tes avant-bras lorsque tu te penches en avant pour attraper de tes chaussures de randonn\u00e9e. L\u2019ampoule au-dessus de la table de la cuisine est rest\u00e9e \u00e9teinte. Tu ne peux pas te tromper. Ton pied gauche a marqu\u00e9 l\u2019int\u00e9rieur de la semelle de son empreinte un peu plus creuse que celle de ton pied droit et tes doigts ont parcouru si souvent les virages de tes lacets n\u2019oubliant pas de serrer un peu plus la cheville droite depuis ce jour o\u00f9 tu t\u2019\u00e9tais fait cette mauvaise entorse\u2026 il n\u2019y a que quelques m\u00e8tres de silence entre la chaise et ta libert\u00e9. Tu les parcours sur la pointe des pieds, sautillant, dans l\u2019id\u00e9e craintive du bruit exag\u00e9r\u00e9 de l\u2019impact de tes talons sur le sol Buste arc-bout\u00e9 en avant, tu ramasses ton sac toujours pos\u00e9 sur les carreaux de l\u2019entr\u00e9e, reviens sur quelques pas vers l\u2019\u00e9vier. D\u2019un pas chass\u00e9 presque gracieux, tu \u00e9vites la chaise. Tes mains cherchent \u00e0 t\u00e2tons, sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re, le paquet d\u2019abricots secs ou d\u2019amandes que tu fourres dans ton sac. Tes pieds restent \u00e0 la tra\u00eene, tes mains les devancent, toujours dans l\u2019optique de ne pas faire le pas. Le pas de trop. Trop bruyant. La nuit dissimule au miroir de l\u2019entr\u00e9e, le reflet du spectacle quelque peu ridicule de ton corps \u00e9lanc\u00e9 dans sa d\u00e9marche de ballerine aux lourdes chaussures de cuir. L\u2019acier de ta gourde que tu remplis sous le robinet heurte d\u2019un tintement sonore la c\u00e9ramique de l\u2019\u00e9vier. L\u2019eau froide d\u00e9borde, mouillant ton poignet droit. Tu t\u2019immobilises. Un froissement rompt le silence. Tes l\u00e8vres blanchissent. Un instant tu as cru apercevoir sa silhouette fantomatique tra\u00eenant ses pieds lourds de sommeil entrer dans la cuisine. Et tu te mords les l\u00e8vres \u00e0 imaginer le rond subit de lumi\u00e8re aveuglante et crue sur la toile cir\u00e9e, puis les pourquoi\u2009? Les encore\u2009? Les reproches qui t\u2019auraient imm\u00e9diatement fait te rasseoir, les jambes sci\u00e9es. Tu sais qu\u2019il n\u2019en sera pas diff\u00e9remment ce soir. Il te faudra t\u2019assoir. Tu n\u2019auras pas le choix que d\u2019\u00e9couter sa voix rauque, aigrie de la solitude que tu lui imposes. Ce soir. Tu auras toute la nuit pour ruminer ta culpabilit\u00e9. \u00c0 cette heure, tu te dis que le jour n\u2019attend pas. Pourquoi fuis-tu ainsi la nuit\u2009? Parcourant sans repos les 100\u00a0pas de ta chambre au salon puis du salon \u00e0 ta chambre, les yeux grands ouverts sur les m\u00e9andres sans fin de tes insomnies\u2009? Pourquoi fuis-tu la nuit\u2009? Complice fid\u00e8le et silencieuse de tes fuites.<br>Ce matin encore, l\u2019ombre du couloir reste immobile. Tes m\u00e2choires ne se rel\u00e2chent qu\u2019une fois la cl\u00e9 d\u00e9licatement tourn\u00e9e dans la serrure. Dehors, il fait tout aussi noir. Le frais ravive le rouge sur tes l\u00e8vres marqu\u00e9es d\u2019une empreinte de dents et tes doigts \u2014 aussit\u00f4t gel\u00e9s \u2014 peinent \u00e0 remonter la fermeture \u00e9clair de ta veste. Tu n\u2019as pas pris le temps de petit d\u00e9jeuner. Ton estomac vide g\u00e9mi, et tes poumons en feu crachent des volutes de fum\u00e9e \u00e9paisse. Ton visage s\u2019\u00e9claire d\u2019un large sourire. \u00c0 tes yeux, rien n\u2019est plus r\u00e9el que la nuit se pr\u00e9parant au cr\u00e9puscule. Un profond soupir soul\u00e8ve ta poitrine. Tu inspires plus d\u2019air que le vent ne peut t\u2019en apporter, bombant la poitrine, la t\u00eate rejet\u00e9e en arri\u00e8re jusqu\u2019\u00e0 que l\u2019aile de tes narines palpite. L\u2019air habituellement impalpable comme fade, transparent, ti\u00e8dement naus\u00e9abond est \u00e0 cet instant une mati\u00e8re pleine et tu sens la vie tout enti\u00e8re \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de toi. Le romarin du potager est en fleur. Le vent souffle dans ton dos. Sur le toit le coq de m\u00e9tal s\u2019est tourn\u00e9 vers le nord. Tu l\u2019imagines dress\u00e9 fi\u00e8rement dans la p\u00e9nombre c\u2019est le chant du coq du voisin \u2014 toujours trop en avance \u2014 qui est le signal du d\u00e9part. Le d\u00e9s\u00e9quilibre. Puis le mouvement. Tu expires profond\u00e9ment et ton diaphragme arrondi pousse ton estomac vide et arrondit ton ventre. C\u2019est le nombril qui lance tes pas reli\u00e9 par ce fil invisible sorte de cordon ombilical qui depuis toujours t\u2019appelle \u00e0 ne pas t\u2019arr\u00eater, a plonger vers l\u2019avant te jetant irr\u00e9m\u00e9diablement dans l\u2019inconnu de ton futur. Tes pieds se mettent en marche sans que tu en aies m\u00eame conscience. Ils foulent l\u2019herbe du jardin toute craquante de ros\u00e9 et encore vierge du murmure des grillons qui ne tarderont pas \u00e0 s\u2019\u00e9veiller. Malgr\u00e9 l\u2019\u00e9paisse semelle de tes chaussures, tu connais toutes les asp\u00e9rit\u00e9s secr\u00e8tes de la terre tremblante sous tes pas. Le portillon grince au bout de l\u2019all\u00e9e du jardin. Tu ne l\u2019entends pas. Enfin tes pens\u00e9es s\u2019envolent, courent tant\u00f4t devant et tu abandonnes bien vite tes souvenirs en bord de route. Est-ce ce vide que tu recherches et qui rend ton pas si rapide et l\u00e9ger\u2009?<br>La pente n\u2019attend pas. Raide d\u00e9j\u00e0 dans les ruelles sans r\u00e9verb\u00e8re du village. Depuis toujours agripp\u00e9 \u00e0 cette excroissance, n\u00e9e d\u2019un conflit ancestral des plaques tectoniques. Concept bien trop effrayant pour l\u2019homme qui pr\u00e9f\u00e9ra lui donner le doux nom de montagne. Tu sursautes et t\u2019\u00e9cartes d\u2019un saut sur le rebord du bitume quand la voiture, moteur toussotant et peinant de toute sa m\u00e9canique froide emprunte le premier virage en \u00e9pingle, ralentissant \u00e0 peine pour te d\u00e9passer et dessinant de ses phares jaunes l\u2019ombre triangulaire et l\u00e9g\u00e8rement arqu\u00e9e de tes jambes. Ta cheville droite se rappelle \u00e0 toi. Cependant tu acc\u00e9l\u00e8res un peu le pas parce que tu n\u2019as pas envie de traverser le parking de terre battue \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 les premiers touristes d\u00e9plient leurs jambes endolories, le visage gris\u00e2tre des lacets de la route qui ne sait pas faire autrement que serpenter. Timide, coul\u00e9e de bitume noir, n\u2019osant pas se dresser contre la verticalit\u00e9 sauvage de la montagne. Tout au bout, un panneau mang\u00e9 par la mousse indique le d\u00e9part pour le chemin balis\u00e9 vers le pic, mais aussi le d\u00e9nivel\u00e9 et le temps qu\u2019il faudra y consacrer pour l\u2019atteindre. Pour toi, c\u2019est une \u00e9vidence de partir de bien plus bas, comme un enracinement o\u00f9 doit d\u00e9buter ton p\u00e8lerinage. D\u2019o\u00f9 te vient le besoin de t\u2019imposer cette souffrance\u2009?<br>Et tu d\u00e9testes les regards qui s\u2019interrogent sur la travers\u00e9e du parking en terre battue pourquoi es-tu parti de si bas\u2009? Puisqu\u2019il est convenu de se rendre sur ce parking en voiture et non \u00e0 pied. Le panneau le prouve puisque c\u2019est apr\u00e8s lui seulement que la route prend fin et que l\u2019effort doit commencer. Leurs regards aigus perforants de leur suffisance consid\u00e8rent tant\u00f4t avec amusement tant\u00f4t avec incompr\u00e9hension les milliers de pas que tu t\u2019infliges pour rien. Tu ne supportes pas plus la fa\u00e7on dont ils d\u00e9taillent tes jambes nues et bronz\u00e9es aux mollets saillants et d\u00e9j\u00e0 chauds d\u2019un delta de veines bleues. Dans le la lumi\u00e8re des phares jaunes, ils commencent par sortir le Thermos chaud de caf\u00e9 et doublent leur pantalon d\u2019un collant \u00e9pais prot\u00e9geant leurs jambes maigres et blanches, remontent leur polaires jusque sous le menton, et d\u00e9pliant des paires de grands b\u00e2tons t\u00e9lescopiques du coffre de leur 4&#215;4 aux garde-boues immacul\u00e9s dont les roues ont saccag\u00e9 les d\u00e9licats bouquets de digitales pourpres. Ils grelottent, immobiles sur leur jambe fr\u00eale, les bras crois\u00e9s et les mains sous les aisselles. Certains, curieux de comprendre ta logique insens\u00e9e t\u2019interpellent d\u2019une voix creuse pour t\u2019inviter \u00e0 partager un caf\u00e9 que tu d\u00e9clines poliment d\u2019un sourire et d\u2019un mouvement de t\u00eate. Ils te sont indiff\u00e9rents et puis tu ne saurais pas leur expliquer ce que tu ne peux t\u2019expliquer toi-m\u00eame. Tu d\u00e9passes le panneau de bois sans le regarder. Le sous-bois humide d\u2019une for\u00eat de r\u00e9sineux tu accueilles d\u2019un tapis d\u2019aiguille morte amortissant tes pas, d\u00e9lassant tes hanches. Une nouvelle \u00e9nergie irrigue ton corps. Tu avances le front haut vers la vo\u00fbte des arbres ou quelques lumi\u00e8res bleues commencent \u00e0 percer les branches immenses des pins. Le vert n\u2019est que de courte dur\u00e9e et rapidement le chemin devient rocaille dans un d\u00e9sert de rocaille, abrupt et brusquement d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 se lancer \u00e0 l\u2019assaut \u00e0 la verticale. Tu l\u2019attaques avec courage, la d\u00e9marche plus h\u00e9sitante. Tu dois lever haut les genoux et garder les yeux riv\u00e9s au sol. Le flanc de montagne prend une g\u00eete impressionnante bord\u00e9e d\u2019ab\u00eemes vertigineux. Ton corps n\u2019est plus perpendiculaire au sol et ta hanche droite doit s\u2019abaisser pour que ton pied droit \u00e9pouse la pente un peu plus bas que le gauche. Parfois une pierre roule sous ta semelle et l\u2019\u00e9cho interminable de sa chute fait na\u00eetre une goutte de sueur au coin de ton front. Le soleil est tout \u00e0 fait lev\u00e9 \u00e0 pr\u00e9sent et tu te laisses aller un instant, les yeux ferm\u00e9s et la pomme des mains tourn\u00e9es vers le ciel bleu clair. Quelques pins ont r\u00e9sist\u00e9 au min\u00e9ral, saupoudr\u00e9s au hasard des vents. Solitaires, le long du sentier, ils te font f\u00eate sous leur ombre fam\u00e9lique. Tu empoignes leurs troncs pour te soulager un instant de la gravit\u00e9 et leurs racines affleurantes la roche traverse tout expr\u00e8s le chemin pour te pr\u00e9senter quelques \u00e9l\u00e9gantes marches \u00e0 la douceur organique. \u00c0 mi-chemin, l\u2019un des plus anciens abrite au pied de ses racines sinueuses une petite source d\u2019eau translucide et froide. Alors tu t\u2019accroupis et tu restes longtemps \u00e0 \u00e9couter le glissement de l\u2019eau sur les galets ronds que la chute gonfle en torrent qui rugissant en cascade en contrebas. La lumi\u00e8re joue avec l\u2019eau pure. Tu plonges tes deux mains en coupe pour boire goul\u00fbment quelques gorg\u00e9es froides. Tu c\u00e8des \u00e0 l\u2019envie de vider ta gourde que tu colles sous l\u2019orifice de pierre j\u2019usqu\u2019\u00e0sentir le r\u00e9cipient remplit du liquide froid. Alors tu te remets en route et c\u2019est comme si tu commen\u00e7ais \u00e0 peine ta marche. Sous ta peau la vie est puissante de toute cette m\u00e9canique invisible, ce dialogue incessant entre tes muscles qui tour \u00e0 tour se rel\u00e2chent pour permettre \u00e0 leurs \u00e9gaux de se contracter et actionnant les rouages de la t\u00eate ronde coiff\u00e9e de cartilage blanc de ta hanche. Tu laisses aller tes yeux \u00e0 la hauteur de la falaise d\u2019une blancheur \u00e9blouissante. Cr\u00eate de pierre d\u00e9coup\u00e9e au couteau sur fond bleu presque irr\u00e9el de reflets \u00e9lectriques. Tu es seul. Quelques gros blocs de calcaire t\u2019obligent \u00e0 faire bifurquer ta route. D\u00e9tach\u00e9s de la falaise, il y a bien des si\u00e8cles, quelques petits arbustes secs se sont risqu\u00e9s \u00e0 les coloniser.<br>Tu ralentis sous l\u2019impression subite de te sentir observ\u00e9. Droit devant, \u00e0 flanc de falaise, quatre points immobiles. Des chamois, de profil. L\u2019\u0153il rond pupille grande ouverte du plus jeune, les oreilles dress\u00e9es autour de petites cornes fra\u00eechement pouss\u00e9es au printemps, te d\u00e9taille un minuscule point noir. Ton ascension lente, maladroite et saccad\u00e9e te classant d\u2019instinct dans la cat\u00e9gorie des bip\u00e8des. Son bond est le signal d\u2019alarme et les trois autres d\u00e9talent avec une adresse et un sens de l\u2019\u00e9quilibre qui te force \u00e0 l\u2019admiration les deux mains appuy\u00e9es sur tes hanches pour reprendre ton souffle.<br>Plus que quelques m\u00e8tres et tu seras au pied de la falaise. Un passage \u00e9troit t\u2019attend. Il te faudra t\u2019avancer dans la fra\u00eecheur de la br\u00e8che. Alors, \u00e0 l\u2019abri des regards du embrassera la roche dure et tirant sur tes bras et cherchant dans la p\u00e9nombre une saillie de rocher s\u00fbre pour tes pieds, tu peineras \u00e0 te hisser jusqu\u2019\u00e0 l\u2019immense \u00e9tendue du plateau. L\u00e0 tu gouteras enfin au repos de tes muscles endoloris.<br>\u00c0 l\u2019horizon d\u2019autres pics d\u2019autre montagne adoucissant leurs pointes par le blanc des n\u00e9v\u00e9s se noyant dans le blanc des nuages. Le plateau est vaste \u00e0 peine vallonn\u00e9 de douces courbes ou la vie reprend ses droits. Tu foules avec pr\u00e9caution un tapis \u00e9toil\u00e9 de fleurs d\u00e9licatement caress\u00e9es par le vent. Tu suis les signes discrets du chemin emprunt\u00e9 un jour par les hommes. Les cairns \u00e0 l\u2019\u00e9quilibre instable et les deux traits bleus presque effac\u00e9s sur l\u2019affleurement blanc d\u2019une roche. Quelqu\u2019un a d\u00e9cid\u00e9 de l\u2019emplacement pr\u00e9cis du pic. Simple amonc\u00e8lement de rochers gris o\u00f9 il a cru bon d\u2019\u00e9riger une croix. Tu te laisses tomber sur la pierre, le dos appuy\u00e9 contre la croix rouill\u00e9e. Ici au moins, ils n\u2019ont pas os\u00e9 y suspendre leur christ et son sang et sa peau si fine et rose si fragile qu\u2019elle est d\u00e9j\u00e0 grise. Ils n\u2019ont pas os\u00e9. Est-ce cela qui te fait fr\u00e9mir lorsque tu rapproches de la falaise pour te pencher au-dessus du vide\u2009?<br>Et le vertige de la descente t\u2019enivre, toujours trop rapide. Tes genoux craquent bruyamment, le c\u0153ur battant dans la combe et la route qui serpente avec au bout la maison. Le fr\u00e9missement devient frisson. Les nuages noircissent l\u2019horizon. Une goutte de pluie s\u2019\u00e9crase sur ton cr\u00e2ne alourdissant ton front et c\u2019est au pas de course les \u00e9paules basses et l\u2019\u00e9chine rabattue par le vent qui se l\u00e8ve que tu te d\u00e9cides \u00e0 revenir sur tes pas. Tu ne vois m\u00eame pas les chamois qui observent incr\u00e9dules, tout ce remue m\u00e9nage sans bouger \u00e0 l\u2019abri d\u2019un repli de roche. Ton corps emp\u00eatr\u00e9 de son poids qui convulse en ruades les talons en premier et le buste en arri\u00e8re. Pantin de chiffon qui se tient apeur\u00e9 \u00e0 ses liens pour ne pas s\u2019affaisser. Tes pieds s\u2019enfoncent dans les gravats poussi\u00e9reux de la combe, r\u00e9veillant la douleur de ta cheville o\u00f9 pulse ton pouls. Ce soir, bien plus tard, tu entreras \u00e0 pas feutr\u00e9s, les muscles d\u00e9lass\u00e9s  les pieds nus sur la moquette \u00e9paisse de ma chambre. L\u00e9g\u00e8rement boiteux. Comme convenu je ferais semblant de dormir. Et pour ne pas me r\u00e9veiller, tu d\u00e9poseras sur ma table de chevet l\u2019edelweiss. Petite \u00e9toile duveteuse dont tu agrippes la tige. Ta main gauche au fond de ta poche. Boussole de ta chute. <\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nerveux. Ton long corps musculeux s\u2019assoit sur la paille tress\u00e9e. 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