{"id":144111,"date":"2024-01-29T18:48:07","date_gmt":"2024-01-29T17:48:07","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=144111"},"modified":"2024-01-30T09:18:03","modified_gmt":"2024-01-30T08:18:03","slug":"geste-2-courir-lenfant-penchee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/geste-2-courir-lenfant-penchee\/","title":{"rendered":"#gestes&#038;usages #02 | l\u2019enfant pench\u00e9e"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-dark-gray-color has-text-color has-link-color has-normal-font-size wp-elements-3b4ff10bc39a256864658c220fb66d7a\">Un corps droit. Un squelette align\u00e9, avec des courbures naturelles en place, creux du dos et de la nuque, flexible et joyeux. Avec des muscles fins, d\u00e9li\u00e9s, des mouvements soutenus et port\u00e9s, continus, sans \u00e0 coup. Un ensemble qu\u2019on appelle une petite fille, un corps qu\u2019on remarque, adapt\u00e9 aux attentes, un visage avenant, des cheveux peign\u00e9s, une politesse sans faille. Un corps accept\u00e9. Celui des filles bien, et surtout jolies. Un corps qui se tient droit. Ca doit tenir tout seul, \u00e0 un moment du moins il faut le croire, puisque sans cesse la fille s\u2019entend dire : Tiens-toi droite &#8211; Refrain &#8211; Tiens-toi droite &#8211; Couplet. Elle conna\u00eet la chanson, la gosse, elle la conna\u00eet par c\u0153ur, le refrain par c\u0153ur , et le couplet par c\u0153ur. Tiens-toi droite. Elle ne sait pas dire quand \u00e7a commence, vers six ans ou sept ans, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de raison, au moment de m\u00fbrir. Tu grandis, tiens toi droite, tu sais lire, tiens toi droite, tu vas seule \u00e0 v\u00e9lo, tiens toi droite. Le corps trahit, et \u00e7a continue, les cheveux sont comme les lauriers du bois, reste \u00e0 les ramasser et s\u2019en suivent les doutes. Les histoires sont cruelles, aux filles on coupe les mains, pour des jambes on perd sa voix, pour des fr\u00e8res on se pique aux orties des ann\u00e9es durant, pour la curiosit\u00e9 la blessure au doigt est mortelle, on meurt \u00e9touff\u00e9e d\u2019\u00eatre trop belle. Et les v\u00eatements\u2026les robes sont encombrantes pour qu&rsquo;elles prot\u00e8gent des p\u00e8res. Elles signent les identit\u00e9s. Une peau de b\u00eate ne suffit pas quand des bottes offrent aux gar\u00e7ons de conqu\u00e9rir le monde. Tous les gar\u00e7ons serrent les dents. Toutes les filles pleurent, se cachent, se dissimulent, attendent d\u2019\u00eatre r\u00e9v\u00e9l\u00e9es. Pour la gosse de six ans qui sait lire, faire du v\u00e9lo et grandit lentement, la sentence tombe : Tiens toi droite. Rien n&rsquo;y fait, elle penche, elle est vo\u00fbte, elle est courbe. Il y a du vrai. Elle pousse mal, elle le voit dans la glace. Il reste \u00e0 tenter d\u2019ob\u00e9ir. Se tenir bien. Montrer ce qu\u2019elle est : s\u00fbre, affirm\u00e9e, d\u00e9cid\u00e9e. Elle applique les pr\u00e9ceptes, elle marche droit, elle serre les fesses, elle l\u00e8ve le menton. Elle n\u2019oublie pas, elle se tient droite, se tient droite, se tient droite. Le corps s\u2019essouffle, il d\u00e9vie, il s\u2019enroule de plus belle, semblable \u00e0 l\u2019escargot, elle a une coquille, lourde et encombrante. R\u00e9sultat, elle penche. A se redresser, le corps est impuissant, aux ordres de tenir droit il se fige, il oscille, il h\u00e9site, os et muscles ne se comprennent pas, les os tirent des muscles qui ne suivent pas, o\u00f9 alors c\u2019est l\u2019inverse. \u00c7a p\u00e8se lourd de tra\u00eener sa carcasse comme sa maison, car il faut savoir que toujours elle en change. Maison par-ci, maison par-l\u00e0, toujours \u00e0 partir, l\u2019enfant baisse les bras, enroule les \u00e9paules, et plie la nuque. Elle marche les yeux au sol, elle fixe ses chaussures, elle tr\u00e9buche. Tiens-toi droite. Regarde devant toi, avance, acc\u00e9l\u00e8re, ralentis. Elle fait ce qu\u2019on lui dit. Elle ouvre les \u00e9paules, elle rentre le ventre, elle avance trois pas. Tout l\u00e2che. La balade \u00e0 l&rsquo;ennui, le corps va comme il veut, sa poitrine l&rsquo;encombre, son ventre br\u00fble, un point de c\u00f4t\u00e9 l\u2019emp\u00eache de respirer, les v\u00eatements la contraignent, les pieds tout emm\u00eal\u00e9s. Il faut les regarder, et les voir avancer, ils butent sur les moindres obstacles, se cognent \u00e0 un gravier, d\u00e9fient l&rsquo;\u00e9quilibre, les bras en moulinets l\u2019enfant saute, se reprend, et \u00e9vite la chute par une pirouette o\u00f9 elle plonge en avant, se rel\u00e8ve en tournant sur elle-m\u00eame, toupie qui \u00e9vite le pire. Tiens toi droite, \u00e9carte les \u00e9paules, l\u00e8ve le bout du nez, ne cligne pas des yeux, donne la main. A observer celles qui se tiennent droites, les filles aux pieds l\u00e9gers, aux chevelures lisses, aux dents bien align\u00e9es, celles qui dansent, celles qui cat\u00e9chisment, celles qui sont droiti\u00e8res, celles qui ne battent pas, qui n\u2019enjambent pas les murets, qui ne crient pas pour rien, qui pleurent \u00e0 bon escient, celles qui ne griffent pas, soulignent leurs cahiers, r\u00e9citent toutes les tables, n&rsquo;arrachent pas les fleurs, elle comprend. Il n\u2019y a aucune le\u00e7on \u00e0 en tirer, sauf \u00e0 se demander pourquoi \u00eatre une fille si toujours c&rsquo;est un reproche, si la perfection est donn\u00e9e et la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 est une qualit\u00e9 indispensable. \u00c0 quoi bon le dos droit, il y a trop de griefs. Le corps est m\u00e9canique, organisation, \u00e9quilibre, le sien est mal b\u00e2ti, enray\u00e9, tordu. Tiens-toi droite, rel\u00e8ve-toi, d\u00e9fronce les sourcils. Sa coquille est lourde, elle ploie son dos, elle pousse sa t\u00eate, elle force l\u2019arrondi des \u00e9paules, la gosse maladroite et instable ne cesse de tomber. Ses genoux en t\u00e9moignent. Elle devrait se calmer, garder la mesure, ne pas foncer sur les obstacles, r\u00e9fl\u00e9chir un peu plus, se poser, cesser de virevolter, d&rsquo;entra\u00eener la chute des verres, des fourchettes, des stylos. Faire attention. Un peu plus attention. Porter aux choses cette attention qui les garde en \u00e9tat, qui garantit leur s\u00e9curit\u00e9, qui offre de s\u2019en servir longtemps. Sur la page, \u00e9viter les ratures, les trous dans le papier, l&rsquo;encre plein sur les doigts et jusque dans la bouche. \u00c9crire proprement. A bout de nerfs, elle convoque la magie, une bonne solution si on s\u2019applique, si on r\u00e9p\u00e8te les actions et les mots, si on ne les dit \u00e0 personne, si le secret reste cach\u00e9. Elle a d\u00e9couvert des fa\u00e7ons de gagner, de garder espoir, d\u2019effacer les menaces. Elle se redresse et elle envoie des mots : Petit Dieu du dos, donne moi un dos qui reste droit et la d\u00e9marche des demoiselles. Elle psalmodie : Petit Dieu du calcul, les tables s&rsquo;il te pla\u00eet. Au Petit Dieu des d\u00e9m\u00e9nagements, elle ose sugg\u00e9rer : Laisse-moi deux ans dans la m\u00eame \u00e9cole. Avec les pri\u00e8res, il faut les actes, ramasser trois cailloux, les poser en triangle au coin d\u2019un mur avec dessus des herbes install\u00e9s en rayons, pianoter sur les herbes, neuf sur chaque pierre, recompter pour \u00eatre s\u00fbre, d\u00e9faire sans le vouloir le bon ordre de choses, et recommencer. La gosse au corps maltrait\u00e9 m\u00eale dans la m\u00eame incantation les pierres, les pri\u00e8res et les herbes. A la fin du rituel, son corps escargot galvanis\u00e9 lui offre un r\u00e9pit, elle se sauve et se met \u00e0 courir.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/IMG_2099-1024x768.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-144113\" style=\"width:588px;height:auto\"\/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un corps droit. Un squelette align\u00e9, avec des courbures naturelles en place, creux du dos et de la nuque, flexible et joyeux. Avec des muscles fins, d\u00e9li\u00e9s, des mouvements soutenus et port\u00e9s, continus, sans \u00e0 coup. 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