{"id":144716,"date":"2024-02-10T06:55:51","date_gmt":"2024-02-10T05:55:51","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=144716"},"modified":"2024-02-13T07:10:10","modified_gmt":"2024-02-13T06:10:10","slug":"gestes-usages-04-la-cest","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/gestes-usages-04-la-cest\/","title":{"rendered":"#gestes&amp;usages #04 | L\u00e0 c&rsquo;est."},"content":{"rendered":"\n<p>L\u00e0 c&rsquo;est le moment o\u00f9 Lucile est assise \u00e0 un bureau qui n&rsquo;est pas vraiment le sien mais emprunt\u00e9 le temps d&rsquo;une journ\u00e9e. Un bureau entour\u00e9 d&rsquo;autres bureaux dans une pi\u00e8ce non pas carr\u00e9e, ni rectangle, mais au doux nom d&rsquo;une forme g\u00e9om\u00e9trique qu&rsquo;elle n&rsquo;a jamais su nommer. Des bureaux, des corbeilles \u00e0 papier, des dossiers. Tout est ouvert. Pas de murs, pas de portes mais des couloirs et dans les couloirs, des machines \u00e0 caf\u00e9. Du bruit aussi. Bruits de conversations t\u00e9l\u00e9phoniques, bruits de pas, bruits d&rsquo;\u00e9changes verbaux. Sur son bureau, des enveloppes et des feuilles, \u00e0 ranger. Elle ne travaille pas l\u00e0. Elle est en temporaire, en intermittence, pour quelques jours. Mais l\u00e0 c&rsquo;est o\u00f9 elle est. Sur ce bureau au milieu des autres qu&rsquo;elle entend parler. C&rsquo;est pour un magazine de cin\u00e9ma, \u00e7a le cin\u00e9ma, elle connait. Elle aimerait s&rsquo;en approcher de plus pr\u00e8s et \u00e9voluer au milieu d&rsquo;un tournage plut\u00f4t que devant ce bureau. Mais elle n&rsquo;a pas encore trouv\u00e9 la porte d&rsquo;entr\u00e9e. Pour le moment, elle plie les enveloppes et r\u00e9pond au t\u00e9l\u00e9phone. Personne ne la regarde. Personne ne lui parle. Mais elle, les voit et les entend. Elle a d\u00e9j\u00e0 per\u00e7u quelques habitudes, des tics, le nombre de fois o\u00f9 celle-ci va aux toilettes ou celle-l\u00e0 appelle sa m\u00e8re, ou encore celle dans le coin \u00e0 gauche qui a toujours une coll\u00e8gue qui vient lui rendre visite et qui reste parler pendant des heures. Pas d&rsquo;hommes dans la pi\u00e8ce mais elle en voit passer dans le couloir. Elle sent leurs regards lorsqu&rsquo;un d&rsquo;entre eux entre pour dire bonjour \u00e0 l&rsquo;une d&rsquo;entre elle mais c&rsquo;est tout. On ne sait pas qui elle est. Et peut-\u00eatre que c&rsquo;est habituel qu&rsquo;il y ait une inconnue qui vienne ranger des papiers dans des enveloppes. Certainement pour inviter les clients ou autre festivit\u00e9 de laquelle elle est \u00e9videmment exclue. Personne ne la connait et elle ne connait personne mais elle est l\u00e0 et bien l\u00e0 dans ce bureau au milieu de toutes. L\u00e0 c&rsquo;est o\u00f9 elle travaille ce jour et l\u00e0 c&rsquo;est le moment o\u00f9 elle va aller se chercher quelque chose \u00e0 manger. Parce qu&rsquo;elle n&rsquo;a rien apport\u00e9. Elle n&rsquo;aime pas \u00e7a. Elle sait que ce serait plus \u00e9conomique de se faire un sandwich chez elle et le mettre dans son sac mais elle d\u00e9teste l&rsquo;id\u00e9e de la tomate mayonnaise entre ses affaires. Alors, elle apporte de l&rsquo;argent pour s&rsquo;acheter quelque chose et la moiti\u00e9 de sa paye de la journ\u00e9e s&rsquo;en va en miettes. Il est midi, elle doit prendre sa pause de 3\/4 d&rsquo;heure \u00e0 peine. Elle ne se l\u00e8ve pas encore. Elle vient d&rsquo;entendre les filles d&rsquo;\u00e0 c\u00f4t\u00e9 qui apr\u00e8s avoir re\u00e7u la visite d&rsquo;une de leurs coll\u00e8gues la critiquent ouvertement. <em>Tu ne trouves pas qu&rsquo;elle a grossi ?<\/em> <em>Oui et elle me gonfle \u00e0 nous montrer la photo de ses gosses ! Qu&rsquo;est ce qu&rsquo;on s&rsquo;en fout. Et ils sont moches non ? Oui, comme elle !<\/em> Et elles pouffent de rire en baissant et relevant la t\u00eate pour croiser leurs regards et se mettre d&rsquo;accord ensemble. Elle, n&rsquo;a pas vu que la coll\u00e8gue \u00e9tait moche, ni la photo des enfants. Non, au contraire, la femme qui est sortie un peu avant elle du bureau \u00e9tait plut\u00f4t jolie et pas grosse du tout. Alors, elle n&rsquo;ose plus. Elle n&rsquo;ose plus se lever. Et si on riait d&rsquo;elle d\u00e8s qu&rsquo;elle aurait franchi la porte ? Elle regarde l&rsquo;heure, midi dix. Il lui faut y aller sinon pas de pause repas. Elle attend que les filles regardent leurs portables pour discr\u00e8tement mais rapidement, sortir de la pi\u00e8ce. L\u00e0 c&rsquo;est le moment o\u00f9 elle est dans le couloir, dans l&rsquo;escalier, dans le take away asiatique o\u00f9 elle demande un peu de riz et quelques l\u00e9gumes. Pas de rouleau de printemps ni de nems, trop compliqu\u00e9 \u00e0 avaler dans la petite cuisine du bureau et elle craint de se t\u00e2cher. L\u00e0 c&rsquo;est le moment o\u00f9 munie de son doggy bag plastifi\u00e9 enroul\u00e9 dans un sac plastique, elle franchit de nouveau la porte du magazine. Elle mangerait bien dehors mais c&rsquo;est encore l&rsquo;hiver. L\u00e0 c&rsquo;est le moment o\u00f9 elle se retrouve dans l&rsquo;escalier, le couloir, lorsque brusquement, elle tr\u00e9buche. Se rattrape sur un mur, agrippe son petit sac, retrouve son \u00e9quilibre et regarde ses pieds. L\u00e0 c&rsquo;est le lacet qui vient casser ! Mince ! Elle aurait d\u00fb pr\u00e9voir, elle aurait d\u00fb savoir, que ce foutu lacet allait la l\u00e2cher. Elle l&rsquo;avait rafistol\u00e9 comme elle pouvait ce matin l\u00e0 dans le m\u00e9tro o\u00f9 il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 trop tard pour faire demi-tour ou trouver un cordonnier. Elle le regarde, d\u00e9faite, gisant l\u00e0, par terre. Elle sait qu&rsquo;il lui faut se pencher pour tenter une derni\u00e8re fois de ficeler les bouts qui restent, se doutant bien qu&rsquo;elle ne pourra remplir tous les trous. Mais elle a son chinois \u00e0 la main qu&rsquo;il faudrait aller poser dans la cuisine avant de s&rsquo;en occuper. L\u00e0 c&rsquo;est le moment o\u00f9 elle se demande ce qu&rsquo;elle fait l\u00e0, dans ce couloir, dans ce bureau, dans cette boite, dans ce monde auquel elle n&rsquo;appartient pas. Il faut qu&rsquo;elle bouge. Elle ne peut pas rester l\u00e0 au milieu avec toutes ces femmes et ces hommes qui vont bient\u00f4t passer devant, derri\u00e8re, sur les c\u00f4t\u00e9s pour aller eux aussi se restaurer. Il faut qu&rsquo;elle bouge. D\u00e9j\u00e0, les corps arrivent et elle reste coinc\u00e9e le long d&rsquo;un mur. Pas \u00e0 pas, elle avance, minutieusement et se fige devant la porte du bureau. Les deux filles en sortent, parlant fort et enfilant leurs sacs sur leurs \u00e9paules. L&rsquo;une d&rsquo;elle la d\u00e9visage bizarrement. En une seconde, elle a du percevoir la nourriture plastique, sa silhouette, et peut-\u00eatre m\u00eame ses lacets. Mais pour cela, il aurait fallu que son regard tombe jusqu&rsquo;au sol, ce qui n&rsquo;est pas arriv\u00e9. Lucile les regarde s&rsquo;\u00e9loigner, jette un coup d&rsquo;oeil, enl\u00e8ve ses chaussures et les tenant dans l&rsquo;autre main, traverse le bureau vide jusqu&rsquo;\u00e0 la petite cuisine pour tomber, nez \u00e0 nez, avec l&rsquo;une d&rsquo;entre elle. <em>Attention, tu vas le faire tomber ! <\/em>lui dit la grande jeune femme qui lui fait face en attrapant d&rsquo;une main leste le sac au noeud bien serr\u00e9 et le d\u00e9posant sur la table. <em>Je&#8230;merci, je suis d\u00e9sol\u00e9e, mon lacet. J&rsquo;ai vu, \u00e7a m&rsquo;arrive tout le temps. J&rsquo;en ai de rechange, je vais t&rsquo;en chercher. <\/em>Et l\u00e0 c&rsquo;est le moment o\u00f9 la jeune femme est d\u00e9j\u00e0 repartie vers son bureau. Lucile fait couler de l&rsquo;eau dans l&rsquo;\u00e9vier, presse le bouchon du savon liquide, le laisse s&rsquo;\u00e9tendre entre ses doigts et se frotte les mains. Elle n&rsquo;ose pas encore respirer, sursaute en entendant des pas. <em>Tiens, celui-ci devrait faire l&rsquo;affaire. <\/em>lui dit la jeune femme en lui tendant un long lacet noir et fin. Lucile le prend et, lentement, le fait entrer dans les trous puis remet ses pieds \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur. <em>Merci. Je te les ram\u00e8nerai demain. Non, laisse tomber, j&rsquo;en ai plein. <\/em>Sur ces mots, la jeune femme, une cigarette \u00e0 la main, s&rsquo;en va. Lucile, de nouveau, se lave sous l&rsquo;eau chaude, d\u00e9fait son sac, son riz et ses l\u00e9gumes qui ont un peu coul\u00e9s, les pose dans une assiette et munie d&rsquo;une fourchette, mange. Elle respire. Elle sait que personne ne reviendra avant une bonne heure mais elle ne veut pas trop tarder pour essayer de partir plus t\u00f4t. Elle regarde ses chaussures et sourit. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u00e0 c&rsquo;est le moment o\u00f9 Lucile est assise \u00e0 un bureau qui n&rsquo;est pas vraiment le sien mais emprunt\u00e9 le temps d&rsquo;une journ\u00e9e. Un bureau entour\u00e9 d&rsquo;autres bureaux dans une pi\u00e8ce non pas carr\u00e9e, ni rectangle, mais au doux nom d&rsquo;une forme g\u00e9om\u00e9trique qu&rsquo;elle n&rsquo;a jamais su nommer. Des bureaux, des corbeilles \u00e0 papier, des dossiers. Tout est ouvert. 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