{"id":144732,"date":"2024-02-09T09:43:31","date_gmt":"2024-02-09T08:43:31","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=144732"},"modified":"2024-02-09T09:43:33","modified_gmt":"2024-02-09T08:43:33","slug":"gestesusages-04-rentrer","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/gestesusages-04-rentrer\/","title":{"rendered":"#gestes&amp;usages #04 | Rentrer"},"content":{"rendered":"\n<p>Pr\u00eate \u00e0 descendre la vol\u00e9e de marches qui s\u00e9pare la route ou plut\u00f4t l\u2019impasse de la courte all\u00e9e menant \u00e0 la porte d&rsquo;entr\u00e9e, mon corps marque un temps d\u2019arr\u00eat, l\u00e9g\u00e8re tension entre les omoplates, je caresse du regard la plaque en \u00e9mail \u00ab Nice cat \u00bb fix\u00e9e sur le pilier droit du vieux portillon bleu qui dessine courbes, c\u0153urs, arabesques depuis bien avant que je vive ici, bien avant que le chat disparaisse et que je me tienne en surplomb du jardin pr\u00eate \u00e0 rejoindre la maison blottie dans son \u00e9crin de verdure, du haut des marches je salue les orties en contrebas, le carr\u00e9 de tomates, le noisetier, le seringat, mon corps attend le l\u00e9ger d\u00e9s\u00e9quilibre qui le propulsera au bas des escaliers\u00a0jusque dans l\u2019all\u00e9e o\u00f9 apr\u00e8s une quinzaine de pas je rejoindrai la porte d\u2019entr\u00e9e de la maison, aussi bleue que le portillon, et dans mon dos je laisserai le monde avec pour commencer la maison du voisin au chat blanc immacul\u00e9 &#8211; \u00a0un froussard &#8211; qui reste cach\u00e9 derri\u00e8re un mur dissimulant aux yeux des passants &#8211; mais qui passe dans une impasse ? &#8211; une minuscule piscine &#8211; creus\u00e9e dans une terre recouverte de pelouse synth\u00e9tique &#8211;\u00a0parce que dit le voisin, c\u2019est pratique, plus besoin de tondre &#8211;\u00a0 et j&rsquo;abandonnerai sur\u00a0ma droite les trois garages accol\u00e9s au haut mur qui ferme la route en impasse derri\u00e8re lequel poussaient autrefois trois peupliers bavards que j\u2019\u00e9coutais bruisser la nuit et que le voisin pr\u00e9c\u00e9dent celui \u00e0 l\u2019herbe en plastique a fait couper \u00e0 cause des feuilles qui \u00e0 l\u2019automne bouchaient ses goutti\u00e8res &#8211; comme il a fait couper le palmier, le grenadier et les autres arbres et arbustes de son jardin pour s\u2019\u00e9viter du travail et laisser un terrain nu \u00e0 ses enfants footballeurs, et derri\u00e8re ce haut mur en lieu et place des peupliers un immeuble aux balcons avec vue imprenable sur l\u2019impasse a pouss\u00e9 mais les balcons restent d\u00e9serts car orient\u00e9s plein sud et qui aurait envie d\u2019y griller \u00e0 la belle saison ? et moi post\u00e9e en haut des marches\u00a0je ressens tout \u00e0 la fois la profondeur du temps, de l\u2019espace, la fragilit\u00e9 et la force du vivant et je pense \u00e0 toutes ces vies blotties derri\u00e8re les persiennes closes et \u00e0 ce que j\u2019abandonne quand je rentre chez moi, les tensions se rel\u00e2chent\u00a0comme\u00a0je m\u2019appr\u00eate \u00e0 descendre les escaliers, les \u00e9paules s\u2019abaissent, la m\u00e2choire se desserre, le pli entre les deux sourcils se lisse, ma nuque s\u2019\u00e9tire et je bascule vers l\u2019avant comme une enfant d\u00e9gringolerait les escaliers sans tomber, je rebondis de marche en marche, plonge dans un vert odorant qui est partout jusque sur le bord des fen\u00eatres o\u00f9 de minuscules violettes cornues &#8211; des pens\u00e9es mais en miniature &#8211; fleurissent en jaune et violet les mois d\u2019hiver, remplac\u00e9es l\u2019\u00e9t\u00e9 par des pourpiers aux fleurs vives, d\u00e9licates comme du papier de soie et le vieux cerisier moussu \u00e9tire ses branches au-dessus de ma t\u00eate, j\u2019aspire \u00e0 fond l\u2019air du jardin, mon ventre et mes poumons se gonflent et me voil\u00e0 devant la porte avec \u00e0 mes pieds du thym, de la verveine, de la menthe, de la marjolaine ainsi que des pivoines accompagn\u00e9es de toutes ces fleurs qui chaque ann\u00e9e reviennent parler du temps qui passe et du fil des saisons : jacinthes sauvages, violettes, boutons d\u2019or, p\u00e2querettes, jonquilles, vieux rosiers bordant le mur en pierre de la maison qu\u2019il faut tailler \u00e0 la fin de l\u2019hiver et pour rentrer il suffit \u00e0 pr\u00e9sent de d&rsquo;attraper les cl\u00e9s &#8211; \u00a0ce qui n\u2019est pas une mince affaire quand on sait qu\u2019elles se trouvent au fond du sac o\u00f9 cohabitent p\u00eale-m\u00eale \u00e9tui \u00e0 lunettes, bo\u00eete de bonbons au miel, carnets, stylos, tr\u00e8fle \u00e0 quatre feuilles fix\u00e9 dans un bloc de r\u00e9sine, petite bouteille d\u2019huile essentielle de menthe poivr\u00e9e, tube de carbo v\u00e9g\u00e9tabilis 7ch, t\u00e9l\u00e9phone, petit couteau dans son \u00e9tui en cuir, porte monnaie cousu main, carte d\u2019identit\u00e9, agenda miniature soupes\u00e9 avant d\u2019\u00eatre achet\u00e9 pour all\u00e9ger le sac mais aussi choisi le plus petit possible\u00a0comme si la charge de travail pouvait se\u00a0r\u00e9duire proportionnellement \u00e0 la taille de l\u2019agenda\u00a0&#8211; \u00a0la main plonge, fouille, t\u00e2te, palpe, secoue le sac, parfois\u00a0les cl\u00e9s tintent mais elles se laissent rarement attraper du premier coup, ce qui fait qu\u2019il faut vider le sac par terre en sortant un \u00e0 un chaque objet qu\u2019il contient pour d\u00e9nicher les cl\u00e9s tout au fond, parfois\u00a0\u00e9gar\u00e9es\u00a0entre le cuir et un trou dans la doublure ou m\u00eame les d\u00e9couvrir dans la poche du manteau quand tout est renvers\u00e9 par terre &#8211; mais qu\u2019est-ce qu\u2019elles font l\u00e0 ? &#8211; avant de tout remettre en vrac dans le sac puis de glisser la plus grosse des cl\u00e9s dans la serrure de la porte qui est une porte massive valant son pesant d\u2019or &#8211; au sens propre &#8211; une porte inviolable comme l\u2019a expliqu\u00e9 l\u2019artisan\u00a0&#8211; c\u2019est extr\u00eamement s\u00e9cure r\u00e9p\u00e9tait-il, beaucoup trop cher pensai-je &#8211; car si j\u2019aime l\u2019endroit o\u00f9 je vis, la porte ne m\u2019a jamais inspir\u00e9 que des r\u00e9serves tant elle est difficile \u00e0 ouvrir et \u00e0 fermer, qu\u2019elle demande de jouer avec la cl\u00e9 dans la serrure &#8211; comme le font les voleurs pour ouvrir un coffre-fort &#8211; cherchant en manipulant poign\u00e9e et cl\u00e9 \u00e0 produire le bon d\u00e9clic, celui qui fera glisser le penne sans effort &#8211; mais franchement pourquoi une porte haute s\u00e9curit\u00e9 quand ici les fen\u00eatres restent la plupart du temps ouvertes, que les volets ne se sont jamais ferm\u00e9s et que les cl\u00e9s dorment souvent la nuit \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur sur la serrure sans m\u00eame qu\u2019on s\u2019en aper\u00e7oive &#8211; et une fois la porte ouverte, il n\u2019y a plus qu\u2019\u00e0\u00a0frotter les pieds sur le paillasson, avancer\u00a0le genou droit, le plier puis propulser le corps vers l\u2019avant pour monter une marche et rentrer.<a href=\"https:\/\/www.patreon.com\/posts\/gestes-usages-04-97827431?utm_medium=post_notification_email&amp;utm_campaign=patron_engagement&amp;utm_source=post_link&amp;token=eyJhbGciOiJIUzI1NiIsInR5cCI6IkpXVCJ9.eyJyZWRpc19rZXkiOiJpYTI6OWNkNmMyZTgtMmQ3NC00ODA2LTk5OGUtOGJmN2E0NmRkOTc3IiwicG9zdF9pZCI6OTc4Mjc0MzEsInBhdHJvbl9pZCI6ODMwOTc0MjV9.pFjRVnx-PbW_mb8iEog05-lfwPHOZn91zWZYAEHJZUk\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\"> <\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pr\u00eate \u00e0 descendre la vol\u00e9e de marches qui s\u00e9pare la route ou plut\u00f4t l\u2019impasse de la courte all\u00e9e menant \u00e0 la porte d&rsquo;entr\u00e9e, mon corps marque un temps d\u2019arr\u00eat, l\u00e9g\u00e8re tension entre les omoplates, je caresse du regard la plaque en \u00e9mail \u00ab Nice cat \u00bb fix\u00e9e sur le pilier droit du vieux portillon bleu qui dessine courbes, c\u0153urs, arabesques <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/gestesusages-04-rentrer\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#gestes&amp;usages #04 | Rentrer<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":555,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[5559,1],"tags":[],"class_list":["post-144732","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-04-nicholson-baker","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/144732","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/555"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=144732"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/144732\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=144732"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=144732"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=144732"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}