{"id":144850,"date":"2024-02-11T19:44:14","date_gmt":"2024-02-11T18:44:14","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=144850"},"modified":"2024-02-13T10:03:41","modified_gmt":"2024-02-13T09:03:41","slug":"gestesusages-04-cerf-volant","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/gestesusages-04-cerf-volant\/","title":{"rendered":"#gestes&amp;usages #04 | Cerf-volant"},"content":{"rendered":"\n<div style=\"height:100px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<div id=\"cerfun\" class=\"wp-block-group\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained\">\n<p>La seule fois o\u00f9 j\u2019ai vraiment pu jouer avec Lulu, c\u2019est lorsqu\u2019elle est parvenue \u00e0 attraper pour la premi\u00e8re fois un cerf-volant. L\u2019animal devait avoir vol\u00e9 longtemps \u00e0 son \u00e9chelle et devait \u00eatre fatigu\u00e9. J\u2019ai d\u2019abord senti dans l\u2019air que les vibrations de ses ailes perdaient en intensit\u00e9, en tonalit\u00e9. Il perdait insensiblement de l\u2019altitude, malgr\u00e9 une petite brise ascendante dans le pr\u00e9, et sa masse noire crevait la lumi\u00e8re rasante du soleil, tourbillonnant autour de lui. Il a atterri en catastrophe sur le pont de pierre en butant sur une branche cass\u00e9e, se renversant et glissant sur le dos sur quelques centim\u00e8tres. Et il est rest\u00e9 l\u00e0 un bon moment, immobile. Les pattes et les mandibules en l\u2019air, il devait se reposer car sa cuirasse lie de vin aux accents bruns \u00e9mettait une sorte de phosphorescence infrarouge clignotante, \u00e0 la mani\u00e8re des vers luisants. Et puis il a commenc\u00e9 \u00e0 agiter ses six pattes, ses mandibules et ses antennes pour tenter de se retourner. Dans cette position, l\u2019animal \u00e9tait une proie facile. Il \u00e9tait imp\u00e9ratif de se retourner. Mais comment, quand aucun membre ni aucune mandibule, si longue soit-elle, ne permet d\u2019explorer l\u2019espace derri\u00e8re la carapace&nbsp;? Longtemps l\u2019animal s\u2019est agit\u00e9, en essayant d\u2019ouvrir aussi ses \u00e9lytres qui le faisaient juste avancer un peu. Et puis la nuit est tomb\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faisait clair cette nuit-l\u00e0. On apercevait bien le firmament. Il faisait frais aussi. Il y aurait s\u00fbrement de la ros\u00e9e et peut-\u00eatre un voile de brume au petit matin. Je me suis approch\u00e9 comme un brin d\u2019air pr\u00e8s du cerf-volant qui s\u2019agitait encore. J\u2019esp\u00e9rais que ma pr\u00e9sence, si diaphane soit-elle, la couvre d\u2019un soup\u00e7on de chaleur et la prot\u00e8ge, sait-on jamais, d\u2019un curieux, peut-\u00eatre f\u00e2cheux. Mais c\u2019est moi qui, dans la gymnastique rythmique et m\u00e9canique de l\u2019animal, fus bien surpris de retrouver quelques sensations lointaines, un peu comme pour les membres fant\u00f4mes, de ce que fut mon corps, de ce qu\u2019il fit, de mes jambes, de mes mains, ma bouche, mes yeux. Quelque chose des mouvements r\u00e9flexes, peut-\u00eatre, d\u00e9sarticul\u00e9s, quand je me retrouvais sur le dos. Sans rien voir d\u2019autre que ce que les impulsions oscillo-battantes des yeux donnaient \u00e0 sentir de l\u2019espace, en clair-obscur sans bosses ni creux, sans r\u00e9els contours. Tout juste quelques l\u00e9g\u00e8res lignes, mais pour souligner quoi&nbsp;? M\u00eame le mince croissant de la lune, lui, haut dans le ciel, soulignait au moins la nuit qui l\u2019enveloppait.<\/p>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<div id=\"cerfdeux\" class=\"wp-block-group\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained\">\n<p>J\u2019ai \u00e9t\u00e9 surpris, au petit matin, de me retrouver sur ses six pattes, et lui aussi. De la lumi\u00e8re entre chien et loup. Fig\u00e9s l\u2019espace d\u2019un instant, le temps d\u2019articuler fr\u00e9n\u00e9tiquement les antennes \u00e0 la mesure des signes du monde tout en vibrations \u2014 des plissements de l\u2019air aux froissements de l\u2019eau et parfois, une d\u00e9chirure (un bruissement dans les herbes hautes, les feuillages, un saut dans l\u2019eau, un cri, la branche qui craque, un battement d\u2019air, un souffle puissant \u2014, il devait s\u2019agir d\u2019un jeune sanglier), qui nous faisait nous agiter plus fort dans le vide \u2014, et nous nous sommes r\u00e9fugi\u00e9s sous un petit tas de feuilles au pied d\u2019un peuplier sans plus en sortir.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 quoi r\u00eavent les cerfs-volants&nbsp;? Je ne l\u2019aurais peut-\u00eatre jamais su si moi-m\u00eame, tomb\u00e9-l\u00e0 dans les limbes comme par hasard, je ne r\u00eavais la vie que je n\u2019aurai jamais. Avant ma chute, il m\u2019est arriv\u00e9 de r\u00eaver. Difficile de savoir de quoi exactement. Dans l\u2019arc galvanique des premiers temps de la vie, les choses du r\u00eave et de la r\u00e9alit\u00e9 semblent indistinctes. Peut-\u00eatre \u00e9tait-ce la vie m\u00eame qui m\u2019apparaissait comme un r\u00eave en se d\u00e9couvrant. Tous les sens tendus les uns vers les autres formant des interconnexions insoup\u00e7onn\u00e9es, la langue et les l\u00e8vres extrasensorielles activant l\u2019organe pr\u00e9henseur, les parfums et les ar\u00f4mes cr\u00e9ant une architecture en son et lumi\u00e8re qui poussait, s\u2019\u00e9levait et qui aurait d\u00fb finir par percer, un jour, le voile d\u2019ombre et de silence de l&rsquo;iris et du tympan. Et voil\u00e0 que sous le petit tas de feuilles, les mandibules actionn\u00e9es comme une pince folle avaient l\u2019air d\u2019un pouce et d\u2019un index. Et s\u2019ils se rejoignaient comme pour attraper quelque chose, qui n\u2019existait pas, ce geste \u00e9tait aussi, surtout, une fa\u00e7on de parler. Car, oui, chaque ouverture et fermeture, dans un rythme t\u00e9l\u00e9graphique, \u00e9mettait un son, un mot. Et ces doigts, c\u2019\u00e9tait ceux d\u2019une petite main. Toute blanche. Et les mots, ceux d\u2019une petite voix. Les mandibules s\u2019ouvraient, se fermaient, et des mots se formaient entre des petits doigts blancs, des mots avec une petite voix. Une de celles pour lesquelles je r\u00eave ma vie sans pass\u00e9, ou si peu, ni futur&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 un moment donn\u00e9, ces doigts ont fini par attraper quelque chose. Et \u00e7a a \u00e9t\u00e9 comme une surprise. Entre le pouce et l\u2019index, quelque chose de compact et mou en m\u00eame temps. J\u2019ai tout de suite reconnu le battement. J\u2019ai tenu un jour quelque chose comme \u00e7a, dans ma main, comme un doigt d\u2019ailleurs. J\u2019ai bien senti l\u2019esp\u00e8ce de pulsation \u00e0 travers la carapace, comme un pouls l\u00e9ger. Et comment \u00e7a r\u00e9sistait sous les petits doigts. Comment \u00e7a s\u2019agitait aussi. Comment \u00e7a s\u2019\u00e9levait doucement. Et comment je me suis retrouv\u00e9 les pattes et les antennes en l\u2019air. \u00c0 s\u2019agiter au milieu des mots en flot ininterrompu. Un vrai bain de voix.<\/p>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<p id=\"cerftrois\">Dieu sait comment, la petite Lulu venait de me trouver sous le tas de feuilles. Mes doigts agit\u00e9s devaient d\u00e9passer, elle aura voulu me prendre par la main. En tout cas, \u00e0 environ un m\u00e8tre au-dessus du pont, saisi entre son index et son pouce, je me d\u00e9battais dans tous les sens sans pouvoir rien contr\u00f4ler. \u00c0 hauteur de son visage, en face de grands yeux brillants et un bout de nez rond. Et d\u2019innombrables vibrations fluettes se d\u00e9ployant de fa\u00e7on rythm\u00e9e, comme un babil plus ou moins m\u00e9lodieux. Avec des mots que j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 entendus dans ma fen\u00eatre \u00e9troite du temps jadis, mais bien d\u2019autres r\u00e9sonnaient \u00e9trangement. Je ne les connaissais sans doute pas. Mais c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre, aussi, \u00e0 cause des associations de la petite Lulu&nbsp;? Qui sait quelle histoire elle racontait v\u00e9ritablement&nbsp;? Et \u00e0 qui elle la racontait&nbsp;? \u00c0 moi, vraiment, dont elle ne connaissait pas encore l\u2019existence&nbsp;? \u00c0 moi, venu hant\u00e9 l\u2019espace d\u2019un instant ce pauvre cerf-volant, qui n\u2019avait rien demand\u00e9, pour r\u00eaver cette vie qui me fait d\u00e9faut&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<div id=\"cerfquatre\" class=\"wp-block-group\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained\">\n<p>De sa main gauche, Lulu a sorti une bobine de fil qui se trouvait dans la poche de son gilet. Du fil \u00e0 coudre blanc. En un instant, elle s\u2019est mise \u00e0 genoux, a d\u00e9roul\u00e9 un peu du fil sur un tapis de mousse s\u00e8che, m\u2019a plaqu\u00e9 l\u00e0 sur le dos, et elle a tent\u00e9 de nouer le fil autour de mon abdomen. Comme je m\u2019agitais d\u2019autant plus fortement qu\u2019un rayon de soleil, \u00e0 travers la haie, frappait mes antennes, elle a d\u00fb recommencer plusieurs fois. C\u2019est fou ce que ces antennes sont sensibles. Elles ne sont pas seulement vibratiles, mais tactiles \u00e0 distance et, de l\u00e0, visuelles. Ou sonores. Ou peut-\u00eatre un peu les deux. Je n\u2019ai jamais trop su, quand ma m\u00e8re me parlait avec de grands yeux, si son regard provenait de la parole ou l\u2019inverse. Ou si tout s\u2019activait en m\u00eame temps. Il para\u00eet que les choses se sont pass\u00e9es ainsi dans l\u2019univers, que \u00e7a a eu lieu partout en m\u00eame temps, pas en un point qui se r\u00e9pandrait encore. Un peu comme ces ondes que faisaient les innombrables araign\u00e9es d\u2019eau, dont la perception, malgr\u00e9 le soleil, me rafra\u00eechissaient tant leurs entrelacs et recoupements cr\u00e9aient, \u00e0 la surface de l\u2019eau et de la dentelle d\u2019ombre d\u2019un feuillage, une trame ondulatoire qui semblait infinie. Bref&nbsp;! au moindre \u00e9cho r\u00e9percut\u00e9 en tous sens, au moindre changement de chaleur et de lumi\u00e8re, c\u2019est toute la structure de l\u2019espace environnant qui appara\u00eet, qui irradie.<\/p>\n\n\n\n<p>Le n\u0153ud de fil blanc boucl\u00e9, je me suis retrouv\u00e9 encore une fois en l\u2019air, \u00e0 m\u2019agiter de tout mon corps emprunt\u00e9, \u00e0 deux doigts, devant les yeux, le nez et la bouche de la petite Lulu, qui elle aussi s\u2019agitait beaucoup. Et puis tout s\u2019est arr\u00eat\u00e9. Le fil autour de moi, elle m\u2019a pos\u00e9 dans le creux de sa main et j\u2019ai r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 le sens du sol sous les pattes. M\u00eame si c\u2019\u00e9tait un peu \u00e9trange cette chose ferme et \u00e9lastique. Elle a lanc\u00e9 quelques mots, deux ou trois fois, les \u00e9lytres se sont ouverts, et je me suis envol\u00e9. Le fil au corps, la bobine sur le pont de pierre roulant sur place, une ligne de plus en plus longue s\u2019est form\u00e9e, de plus en plus haute. La petite Lulu applaudissait. Le fil d\u00e9roul\u00e9, la bobine a poursuivi sa course. Elle est tomb\u00e9e dans l\u2019eau.<\/p>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<div style=\"height:100px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p><strong><a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=143384\/#marcelquatre\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">notes avec le texte<\/a><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La seule fois o\u00f9 j\u2019ai vraiment pu jouer avec Lulu, c\u2019est lorsqu\u2019elle est parvenue \u00e0 attraper pour la premi\u00e8re fois un cerf-volant. L\u2019animal devait avoir vol\u00e9 longtemps \u00e0 son \u00e9chelle et devait \u00eatre fatigu\u00e9. J\u2019ai d\u2019abord senti dans l\u2019air que les vibrations de ses ailes perdaient en intensit\u00e9, en tonalit\u00e9. 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