{"id":145167,"date":"2024-02-17T13:05:01","date_gmt":"2024-02-17T12:05:01","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=145167"},"modified":"2024-02-17T19:36:03","modified_gmt":"2024-02-17T18:36:03","slug":"gestes-4-le-livre-a-propos-de-quelques-gestes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/gestes-4-le-livre-a-propos-de-quelques-gestes\/","title":{"rendered":"#gestes&amp;usages  #04 | le livre, \u00e0 propos de quelques gestes"},"content":{"rendered":"\n<p>Dans quelles circonstances le geste d\u2019ouvrir un livre devient-il un geste professionnel&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Je travaille avec les livres, je devrais dire que je travaille pour les livres. Je les fais lire, dans mon sac il y a toujours des livres, ils sont mon outil de travail. Sortir un livre d\u2019un sac, l\u2019ouvrir \u00e0 une page qui n\u2019est jamais marqu\u00e9e mais que je retrouve en le feuilletant, font partie de mes gestes professionnels. Des gestes quotidiens, r\u00e9p\u00e9titifs. J\u2019entre dans une salle de classe, je pose mon sac sur la chaise devant le bureau (je ne m\u2019assois jamais dessus), je sors un livre que je pose devant moi, je sors un feutre bleu (d\u2019autres gestes avec le feutre sur le tableau blanc dont il ne sera pas question ici), j\u2019ouvre le livre, je retrouve en quelques instants les pages sur lesquelles on s\u2019est arr\u00eat\u00e9, je fais ouvrir le livre (parfois le livre dans une salle de classe ne s\u2019ouvre pas de plein gr\u00e9), je le fais lire, je dis lisez-le ou racontez-moi ou dites-moi comment \u00e7a vous parle. Et comment \u00e7a rebondit en vous, en nous. Le geste de tenir le livre ouvert et de scruter le texte, on le fait tous ensemble. Trente-huit personnes tiennent un livre ouvert devant elles dans un temps enti\u00e8rement r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 la lecture d\u2019un texte. Moment privil\u00e9gi\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai toujours transport\u00e9 des livres avec moi, parfois plus qu\u2019il ne fallait. J\u2019ai toujours lu dans les transports en commun. J\u2019ai toujours observ\u00e9 ce que les autres lisaient. J\u2019ai toujours v\u00e9rifi\u00e9 qu\u2019un livre de poche au moins tenait dans un sac \u00e0 main. Je ne suis jamais partie en vacances sans les livres. Je reconnais des gestes sacril\u00e8ges\u00a0: je casse la tranche pour une ouverture compl\u00e8te, je souligne (au crayon de papier) et j\u2019\u00e9cris, je fais parfois entrer de force un ouvrage trop grand dans mon sac. Si j\u2019apporte un livre sur la plage, il est tach\u00e9 de cr\u00e8me solaire, \u00e0 la piscine il prend l\u2019eau, \u00e0 la montagne il peut rester seul sur un rocher quelque temps. Je ne couvre pas mes livres d\u2019un plastique, je n\u2019\u00e9cris pas mon nom dessus. J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 rachet\u00e9 un livre trop ab\u00eem\u00e9, un livre qui perdait des pages. Il m\u2019est arriv\u00e9 de scotcher la couverture d\u2019un livre. Il m\u2019est aussi arriv\u00e9 de ressentir de la fiert\u00e9 devant mes exemplaires d\u00e9chiquet\u00e9s des <em>Fleurs du Mal<\/em>, des <em>Liaisons dangereuses<\/em>, des <em>M\u00e9moires d\u2019Hadrien<\/em> (particuli\u00e8rement vieux quand je les avais tir\u00e9s de la biblioth\u00e8que familiale). Je me souviens avoir \u00e9t\u00e9 fascin\u00e9e par les <em>Po\u00e9sies<\/em> en miettes de Rimbaud qu\u2019un professeur de fac feuilletait fr\u00e9n\u00e9tiquement. Dans mes cours, il est autoris\u00e9 de maltraiter les livres, le niveau de maltraitance pouvant \u00eatre dans ce cas significatif de l\u2019absorption d\u2019un plus haut sens. On lit ensemble le crayon (de papier) \u00e0 la main, on diss\u00e8que la langue quand elle r\u00e9siste, on perce ses secrets. On apprend que lire c\u2019est relire. On d\u00e9core de post-it pour pouvoir relire en diagonale. Pas moi, j\u2019ai appris avec l\u2019habitude \u00e0 me rep\u00e9rer visuellement dans un livre. Je m\u2019y rep\u00e8re bien mieux que dans le plan d\u2019une ville. Le livre est un espace familier, le mot est un balisage suffisant. Je n\u2019impose pas d\u2019\u00e9dition \u00e0 mes \u00e9l\u00e8ves, s\u2019il faut on fait le geste ensemble de feuilleter le livre, on s\u2019exerce au rep\u00e9rage dans la page. On cherche ensemble l\u2019extrait, on traque les indices, on manipule le livre jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il devienne un objet familier.<\/p>\n\n\n\n<p>Le dernier geste est celui de la lecture. J\u2019ai renonc\u00e9 \u00e0 faire lire mes \u00e9l\u00e8ves \u00e0 voix haute&nbsp;: la maltraitance de la langue, le massacre des mots, l\u2019avalement des consonnes finales, les voix qui tombent \u00e0 la fin des phrases (avec le point, il para\u00eet), les galops de lecture pour tout envoyer valser au plus vite sont interdits. La consolation que j\u2019en tire (et la justification) est de montrer l\u2019exemple et de r\u00e9server quelques s\u00e9ances laborieuses, en petit effectif, \u00e0 la mise en bouche des mots.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019entre en classe, je pose le sac sur la chaise, je reste debout, j\u2019attrape le livre, on le feuillette en silence, on trouve la page, on v\u00e9rifie le premier mot. Je lis. Je les regarde en lisant. C\u2019est \u00e0 eux, bient\u00f4t. C\u2019est \u00e0 eux de reprendre le geste de la page, du mot, de la voix, de la langue. Le geste d\u2019une inscription dans le monde, dans les choses, dans l\u2019humain. Le seul qui vaille vraiment.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans quelles circonstances le geste d\u2019ouvrir un livre devient-il un geste professionnel&nbsp;? Je travaille avec les livres, je devrais dire que je travaille pour les livres. Je les fais lire, dans mon sac il y a toujours des livres, ils sont mon outil de travail. 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