{"id":14530,"date":"2019-09-27T01:01:55","date_gmt":"2019-09-26T23:01:55","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=14530"},"modified":"2019-09-26T21:08:43","modified_gmt":"2019-09-26T19:08:43","slug":"en-forme-de-coeur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/en-forme-de-coeur\/","title":{"rendered":"En forme de coeur"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/09\/20190926_153734-1024x576.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-14534\" width=\"504\" height=\"284\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/09\/20190926_153734-1024x576.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/09\/20190926_153734-420x236.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/09\/20190926_153734-768x432.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 504px) 100vw, 504px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>\u00ab\u2009Les gens des\nautres si\u00e8cles entendent geindre notre gramophone et, \u00e0 travers les\ncloisons temporelles, nous les voyons tendre les mains vers de si\nr\u00e9jouissantes agapes.\u2009\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Elisabeth Lenk (en\nprologue \u00e0 M\u00e9d\u00e9e de Christa Wolf)<\/p>\n\n\n\n<p><strong>M<\/strong><strong>on <\/strong><strong>27\nseptembre 2019<\/strong>. \n<\/p>\n\n\n\n<p>Rendez-vous\nmammographie. Ma biennale. Je pr\u00e9pare les clich\u00e9s ant\u00e9rieurs, il\nfaut les apporter. Une chemise usag\u00e9e pour les transporter,\nr\u00e9cup\u00e9r\u00e9e. Je d\u00e9couvre que c\u2019est celle o\u00f9 ma m\u00e8re avait rang\u00e9\nson contrat obs\u00e8ques et celui de mon p\u00e8re, son \u00e9criture sur cette\nchemise verte. J\u2019en cherche une autre. Puis je lis mon horoscope\nhebdomadaire qui para\u00eet le jeudi, mais que j\u2019oublie souvent de\nlire le jour m\u00eame&nbsp;: \u00ab\u2009r\u00e9p\u00e8te ces mots devant un miroir&nbsp;:\n\u201c\u00eatre superstitieux porte la poisse.\u201d Je ne reprends pourtant\npas la chemise verte.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019apr\u00e8s-midi\nj\u2019irai chercher mon petit-fils chez l\u2019orthophoniste, comme tous\nles vendredis. Avec mon mari, on prom\u00e8nera le chien et le soir nous\nirons voir une exposition \u00e0 la biblioth\u00e8que municipale d\u2019une\nartiste qui collecte des clich\u00e9s anciens (cartes postales ou photos\n\u201cde famille\u201d), les rafra\u00eechit et les met en sc\u00e8ne. J\u2019ai\ninvit\u00e9 Am\u00e9lie, celle que ma fille appelle \u201cla fille adoptive\u201d,\nune jeune artiste qui m\u2019aide en photographie et que j\u2019aide en\n\u00e9criture. En rentrant, j\u2019esp\u00e8re que je trouverai le courrier de\nl\u2019assurance maladie comportant mon code de connexion et je cr\u00e9erai\nmon DMP (dossier m\u00e9dical partag\u00e9).<\/p>\n\n\n\n<p>Sauf \u00e0 mentir,\ninventer, reconstruire, je ne peux raconter mes 27 septembre du\npass\u00e9. Cela n\u2019aurait pas de sens pour moi. S\u2019il s\u2019agit de\nsaisir ce qui fait nos vies dans l\u2019espace ou dans le temps, de\nsaisir la diversit\u00e9 des r\u00e9actions aux situations contingentes, de\nsaisir la permanence de l\u2019\u00eatre malgr\u00e9 les accidents de la vie et\ndes \u00e9v\u00e8nements, cela n\u2019a pas de sens de reconstruire le pass\u00e9. \n<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai tenu un\njournal \u00e0 plusieurs \u00e9poques de ma vie, plus ou moins longtemps,\nplus ou moins s\u00e9rieusement (pendant plus de vingt ans pour la\np\u00e9riode la plus longue). Jamais je n\u2019ai envie de les relire.\nJ\u2019\u00e9crivais comme on parle tout seul pour faire le point,\ncomprendre la gen\u00e8se d\u2019un \u00e9tat d\u2019esprit, peser des arguments,\nprendre une d\u00e9cision. Journal-anamn\u00e8se, journal-arbre de d\u00e9cision,\njournal comptable du temps qui m\u2019est donn\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne tiens plus de\njournal aujourd\u2019hui. Pour le factuel, je me fie aux journaux que\ntiennent pour moi les serveurs. Des journaux, il s\u2019en tient malgr\u00e9\nnous d\u00e9sormais sur les r\u00e9seaux sociaux, nos blogs, nos mails, nos\ntrajets, nos photos, nos examens m\u00e9dicaux, stock\u00e9s. Pour son\ntrenti\u00e8me anniversaire, j\u2019ai confectionn\u00e9 un recueil pour ma\nfille, pompeusement titr\u00e9&nbsp;: dix ans de correspondance\nm\u00e8re-fille, rassemblant tous les mails \u00e9chang\u00e9s entre 2001 et\n2011. Elle doit l\u2019avoir quelque part\u2009; moi aussi, j\u2019ai sans\ndoute gard\u00e9 un double.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>leurs 27\nseptembre (1922-1956)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai pr\u00e8s de mon\nlit trois journaux d\u2019\u00e9crivaines&nbsp;: Sylvia Plath, Virginia\nWolf, Flannery O\u2019Connor et maintenant un quatri\u00e8me celui de\nChrista Wolf. J\u2019aime savoir comment les gens vivent, ce qu\u2019ils\nfont de leurs journ\u00e9es, ce qui les pr\u00e9occupe, comment ils\nappr\u00e9hendent le temps qui passe. \n<\/p>\n\n\n\n<p>Chez Virginia Wolf\ndont le journal court de 1915 \u00e0 1941, trois 27 septembre seulement\ndont je ne cite que le d\u00e9but (sauf 1939 en entier)&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p><em>Virgnia\nWolf<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2009 <em>mercredi\n27 septembre 1922<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Une\nconversation qui fera date se d\u00e9roule en ce moment \u00e0 port\u00e9e de mes\noreilles. Je crois que les Dedman vont s\u2019en aller et que Dedman est\nen train de le dire \u00e0 L. Mais pour en revenir \u00e0 nos moutons,pendant\nque Tom et moi discutions au salon, Morgan \u00e9crivait un article en\nhaut, ou bien passait furtivement, humble, se confondant en excuses,\ngrassouillet comme un enfant, mais l\u2019\u0153il tr\u00e8s p\u00e9n\u00e9trant. Tom a\nune t\u00eate tout en largeur et tout en os compar\u00e9e \u00e0 celle de Morgan.\nIl  conserve encore un je-ne-sais-quoi du directeur de coll\u00e8ge, mais\nje ne jurerais pas qu\u2019il n\u2019use pas de rouge \u00e0 l\u00e8vres.\u2009\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab\u2009dimanche\n27 septembre 1931<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Lyn\net les Kingsley sont \u00e0 la maison. Je me suis faufil\u00e9e jusqu\u2019ici\nsous pr\u00e9texte d\u2019\u00e9crire des lettres. Mais suivre la conversation\nme met en pelote les nerfs de la nuque. Nous avons eu aussi les\nEastdale. \u201cMr Easdale \u00e9tait un de ces messieurs jaloux comme il en\nexiste; alors il m\u2019a quitt\u00e9e.\u201d Silence de ma part. \u201cJ\u2019\u00e9tais\ntr\u00e8s jeune et j\u2019aurais d\u00fb montrer moins de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9.\u201d \u201cC\u2019est\nterrible qu\u2019une amiti\u00e9 comme celle-l\u00e0 ait \u00e9t\u00e9 bris\u00e9e!\u201d dit\nJoan. et nous all\u00e2mes faire le tout du jardin.\u2009\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Mercredi\n27 septembre 1939<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Non,\nje ne suis pas certaine de la date. Vita vient d\u00e9jeuner. Je compte\narr\u00eater Roger  \u00e0 midi. Apr\u00e8s qui, je lirai quelque chose de bien\nr\u00e9el. Je n\u2019ai aucunement l\u2019intention de laisser mon esprit se\ng\u00e2ter. Quelques petites notes \u00e0 l\u2019emporte-pi\u00e8ce. Car, en tout\n\u00e9tat de cause, mon cerveau n\u2019est plus tr\u00e8s gaillard \u00e0 la fin\nd\u2019un livre, bien que je me sente tout \u00e0 fait capable de me lancer\nall\u00e8grement dans de la fiction ou dans un article. Alors, pourquoi\nne pas le souligner ? Ne serait-ce pas mon acharnement \u00e0 accomplir\nconsciencieusement Les Ann\u00e9es qui a eu raison de lui ? Je vais donc\nme pr\u00e9cipiter sur Stevenson &#8211; Jekyll et Hyde- qui n\u2019est gu\u00e8re \u00e0\nmon go\u00fbt. Tr\u00e8s beau temps de septembre, bien d\u00e9gag\u00e9; il fait du\nvent, mais la lumi\u00e8re est superbe. Et je suis incapable de former\nmes lettres.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Chez\nSylvia Plath et Flannery O\u2019Connor, je n\u2019ai pas trouv\u00e9 de 27\nseptembre, il faut se contenter de dates approch\u00e9es. \n<\/p>\n\n\n\n<p>Sylvia Plath \n<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab\u2009Septembre\n1956<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Withens\n(Yorkshire) le lieu qui aurait inspir\u00e9 la description d\u2019Hurlevent\ndans le roman d\u2019Emily Bront\u00eb (1847)<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>La\nplupart des gens ne vont jamais jusque l\u00e0, mais s\u2019arr\u00eatent en\nville prendre le th\u00e9,avec des g\u00e2teaux au gla\u00e7age rose, et acheter\ndes souvenirs et photographies en couleurs de ce lieu qui est trop\n\u00e9loign\u00e9 pour s\u2019y rendre \u00e0 pied. Ils visitent l\u2019\u00e9glise de\nSaint-Michel et tous les anges, les salles du presbyt\u00e8re remplies de\npr\u00e9cieux souvenirs&nbsp;: berceau de bois, couronne de mari\u00e9e de\nCharlotte en ch\u00e8vrefeuille et dentelle h\u00e9rit\u00e9e de sa famille, le\nlit de mort d\u2019Emily, de petites aquarelles et de petits livres\nlumineux, un rond de serviette perl\u00e9, et l\u2019armoire de l\u2019ap\u00f4tre.\nElles ont touch\u00e9 ceci, port\u00e9 cela, \u00e9crit ici ou l\u00e0 dans une\nmaison fleurant le fant\u00f4me. Il y a deux chemins pour se rendre \u00e0 la\nmaison de pierres, tous deux rebutants.\u2009\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Flannery O\u2019Connor<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00c0\n\u00ab\u2009A\u2009\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>22\nseptembre 1956<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>La\nlimousine que vous me d\u00e9crivez me para\u00eet un parfait \u00e9chantillon du\ngo\u00fbt cl\u00e9rical. Moi, je n\u2019ai jamais vu ces chapelles ambulantes,\nmais on m\u2019a dit qu\u2019il y en avait un, du nom de Notre Dame des\nMontagnes, qui se baladait dans le nord de la Georgie. Elle est\npeinte en bleu azur, de cette nuance dont les cur\u00e9s raffolent.\nPeut-\u00eatre que le seigneur pense seulement que c\u2019est comique. Oui,\n\u00e7a l\u2019est si vous pouvez le supporter&#8230;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00c0\npropos des probl\u00e8mes f\u00e9ministes, je vous avoue que je n\u2019y\nr\u00e9fl\u00e9chis gu\u00e8re, c\u2019est-\u00e0-dire que je me soucie peu de r\u00e9partir\nles qualit\u00e9s humaines en celles qui sont sp\u00e9cifiquement f\u00e9minines\nou masculines. Il me semble que je divise les gens en deux\ncat\u00e9gories&nbsp;: les Ennuyeux et les autres, sans que le sexe\nintervienne. Mais il y a aussi les Demi-Ennuyeux et les Ennuyeux\nD\u00e9finitifs.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&#8230;\n\u00c0 notre \u00e9poque, il n\u2019est pas facile d\u2019\u00eatre un \u00e9crivain. Qui\nveut cr\u00e9er une \u0153uvre doit renoncer \u00e0 des tas de choses ou accepter\nd\u2019en \u00eatre d\u00e9pouill\u00e9. Au fond, il n\u2019y a pas que la pr\u00eatrise\nqui vous impose le c\u00e9libat&#8230;\u2009\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019aime leur regard\nac\u00e9r\u00e9 sur le monde et les gens, les d\u00e9tails qu\u2019elles retiennent,\nles conversations qu\u2019elles notent, leur \u00e9criture rel\u00e2ch\u00e9e qui\nn\u2019est pas celle de leurs \u0153uvres, suffisamment ma\u00eetris\u00e9e\ncependant (habitude ou certitude qu\u2019elles seront lues)&#8230; et cette\nconstante pr\u00e9occupation de l\u2019\u0153uvre.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019aime lire les\njournaux des autres et toutes les tentatives pour faire retracer \u00e0\ndes \u00e9crivains une m\u00eame journ\u00e9e \u00e0 travers le monde m\u2019ont\ntoujours fascin\u00e9e. Celle de Gorki dans les ann\u00e9es&nbsp;30, celle\nqui a fait d\u00e9marrer Christa Wolf dans les ann\u00e9es&nbsp;60, celle du\nnum\u00e9ro sp\u00e9cial du nouvel observateur r\u00e9alis\u00e9 pour ses 30 ans\n\u00ab\u2009240 \u00e9crivains racontent une journ\u00e9e du monde\u2009\u00bb, le 29 juin\n1994, celle bancale (entre autobiographie et enqu\u00eate litt\u00e9raire) \u00e0\nlaquelle je participe aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n<p>A 25 ans de\ndistance, un 29 juin vaut bien un 27 septembre (Christa Wolf , quant\n\u00e0 elle, a \u00e9crit aux deux dates 29 juin et 27 septembre 1994, de\nlongs textes \u00e0 chaque fois) et c\u2019est de ces 27 septembre -29 juin\nque je veux parler. \n<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Leurs\n29&nbsp;juin-27 septembre 1994<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019ai lu que les\n27 contributions f\u00e9minines, onze pour cent de la production (je ne\nlis que des journaux f\u00e9minins de toute fa\u00e7on). J\u2019en connaissais \u00e0\npeine la moiti\u00e9 (les inconnues sont en italiques)&nbsp;: <em>Hanan\nel<\/em><em>-C<\/em><em>heick<\/em><em>,<\/em><em>\n<\/em>Margaret Atwood, Calixte Beyala, Inger Christensen,\nMarguerite Duras, <em>Mavis\n<\/em><em>G<\/em><em>allant<\/em><em>,<\/em>\nNadine Gordimer, <em>Hel<\/em><em>la\n<\/em><em>S.<\/em><em>\n<\/em><em>H<\/em><em>aasse<\/em><em>,<\/em><em>\n<\/em><em>Amy Hempel<\/em><em>,<\/em>\nPatricia Hightsmith, <em>Pham\nThi Hoai,<\/em> Elfriede Jelinek, <em>Jennifer\n<\/em><em>J<\/em><em>ohnston<\/em><em>,<\/em><em>\nL<\/em><em>ieve Joris<\/em><em>,<\/em><em>\n<\/em><em>Antonine maillet<\/em><em>,<\/em><em>\n<\/em>Taslima Nasreen, Edna O&rsquo;brien, <em>Connie\nPalmen<\/em><em>,<\/em><em>\n<\/em><em>Jayne Anne\nPhillips<\/em><em>,<\/em><em>\n<\/em>Fran\u00e7oise Sagan, Susan Sontag, <em>Aminata\n<\/em><em>S<\/em><em>ow\n<\/em><em>F<\/em><em>all<\/em><em>,<\/em><em>\n<\/em><em>Alice Thomas\nEllis<\/em><em>,<\/em><em>\n<\/em><em>Rose <\/em><em>T<\/em><em>remain<\/em><em>,<\/em><em>\nJ<\/em><em>anette <\/em><em>T<\/em><em>urner\nHospital<\/em><em>,<\/em><em>\n<\/em>Christa Wolf, <em>Zhang\n<\/em><em>X<\/em><em>inxin<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai\nrecherch\u00e9 qui \u00e9taient ces inconnues (pour\nmoi),\nce qu\u2019elles faisaient, ce qu\u2019elles avaient publi\u00e9\net j\u2019ai command\u00e9 certains de leurs livres\nquand ils \u00e9taient\ntraduits. Plusieurs\nsont mortes aujourd\u2019hui. D\u2019autres sont toujours vivantes et ont\neu le prix Nobel depuis (Elfriede Jelinek) ou ne l\u2019ont pas eu\n(Alice Munro a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e \u00e0 Margaret Atwood). \n<\/p>\n\n\n\n<p>Leurs 29 juin 1994\nse ressemblent&nbsp;: ce qu\u2019on fait, ce qu\u2019on mange, qui on voit,\no\u00f9 l\u2019on va, ce qu\u2019on lit, ce qu\u2019on \u00e9coute ou regarde, le\nprintemps qui arrive, les soucis de sant\u00e9, l\u2019impuissance face aux\n\u00e9v\u00e8nements dans le monde&nbsp;: la guerre en\nBosnie, le g\u00e9nocide au\nRwanda,\nla guerre en\nTch\u00e9tch\u00e9nie,\nl\u2019installation\nd\u2019Arafat \u00e0 Gaza et\nles \u00e9lections en\nAfrique du Sud, le GIA\nen Alg\u00e9rie, les outils d\u2019\u00e9criture avec l\u2019apparition des\nordinateurs que certaines d\u00e9ballent pour la premi\u00e8re fois et chez\nbeaucoup la pr\u00e9occupation du travail en cours, des probl\u00e8mes qu\u2019il\npose, des solutions qu\u2019il faudra trouver. Des vies tendues vers un\nobjectif.<\/p>\n\n\n\n<p>En revanche, quand\non lit leurs \u0153uvres, elles ont toutes une voix particuli\u00e8re et\nc\u2019est l\u00e0 qu\u2019elles deviennent attachantes et que leur lecture\npeut devenir une rencontre. Ce sont des personnes qui vivent comme\nvous et moi, mais qui creusent, recherchent une perspective,\npoursuivent l\u2019obsession de dire quelque chose du monde dans lequel\nelles vivent, d\u2019\u00e9chapper \u00e0 sa contingence.<\/p>\n\n\n\n<p>Le 29 juin 1994\ncomme le 27 septembre 1994, Christa Wolf a d\u00e9j\u00e0 son ordinateur\ndepuis longtemps et s\u2019assied devant apr\u00e8s avoir fait mille autres\nchoses et se le reprocher. Pour elle, la grande pr\u00e9occupation est\nencore la r\u00e9unification de l\u2019Allemagne, son M\u00e9d\u00e9e qui sortira en\n1996 et le besoin de donner de la profondeur \u00e0 la liste des\noccupations d\u2019une journ\u00e9e. L\u2019histoire des changements politiques\nqu\u2019elle a v\u00e9cue lui en donne plus que l\u2019occasion\u2009; elle\nappelle ses souvenirs de la fuite devant les Russes \u00e0 la fin de la\nSeconde Guerre mondiale et tous les autres depuis son choix de ne pas\nquitter la RDA. Cette femme est une g\u00e9ante, un bourreau de travail,\nun puits de culture. Une femme de conviction et de devoir (et puis\npas de seconde degr\u00e9 chez elle, c\u2019est une allemande !). En 1994,\nelle a soixante-cinq ans, c\u2019est une c\u00e9l\u00e9brit\u00e9, une nob\u00e9lisable\n(qui ne le sera pas). Amy Hempel n\u2019en a que 43, mais c\u2019est elle,\nma rencontre.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Le\n29 avril 1994 d\u2019Amy Hempel (qui envoie un texte manuscrit)<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab\u2009New\nYork City. Apr\u00e8s un hiver punitif marqu\u00e9 par dix-huit temp\u00eates de\nneige et de glace, les jonquilles de Central Park sont au-del\u00e0 de\nleur apog\u00e9e\u2009; les fleurs de cerisiers continuent de s\u2019exhiber,\navec extravagance. R\u00e9cemment au cours de son \u00e9mission de minuit\nDavid Letterman a d\u00e9clar\u00e9 que parmi les dix meilleures fa\u00e7ons de\nd\u00e9tecter l\u2019arriv\u00e9e du printemps \u00e0 New York, l\u2019une consiste \u00e0\ns\u2019apercevoir que les marchands ambulants changent l\u2019eau de leurs\nhot dogs. en fait ce jour l\u00e0, j\u2019ai vu un vendeur sur la cinqui\u00e8me\navenue, remplir le bac dans lequel il cuit ses hot dogs avec de l\u2019eau\npuis\u00e9e \u00e0 la fontaine sale, face au Metropolitan Museum.\u2009\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Ensuite, Amy Hempel\nne parle que de chiens :  son chien qu\u2019elle emm\u00e8ne \u00e0 sa maison de\ncampagne puisqu\u2019elle n\u2019a pas de rendez-vous et les chiens du\nrefuge auxquels elle rend visite r\u00e9guli\u00e8rement. Rien pour me tenter\nau premier abord. \n<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est en lisant\nson recueil de nouvelles \u00ab\u2009Le chien du mariage\u2009\u00bb que j\u2019ai \u00e9t\u00e9\ns\u00e9duite et que j\u2019ai command\u00e9 ses trois autres recueils. Toute son\n\u0153uvre. Quatre recueils de nouvelles !<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9criture\nd\u00e9rangeante d\u2019Amy Hempel qui fait fi des liens logiques entre les\n\u00e9v\u00e8nements \u00e9tait exactement ce qu\u2019il me fallait \u00e0 ce moment-l\u00e0.\nUn regard unique sur l\u2019\u00e9tranget\u00e9 du monde, une voix unique pour\nla transmettre cette \u00e9tranget\u00e9. Amy Hempel a exactement mon \u00e2ge et\nelle est toujours en vie. C\u2019est une tr\u00e8s belle femme \u00e0 la longue\nchevelure blanche. \n<\/p>\n\n\n\n<p>Que seraient ces\n\u00ab\u2009journaux\u2009\u00bb sans les \u0153uvres ? Pas grand-chose sans doute !\nC\u2019est de la lecture crois\u00e9e du journal et de l\u2019\u0153uvre que vient\nune grande partie du plaisir. Une intelligence et une sensibilit\u00e9 au\ntravail et des rencontres avec des \u00eatres de chair et d\u2019os \u00e0\ntravers l\u2019espace et le temps qui continuent \u00e0 vivre et \u00e0 nous\nquestionner m\u00eame au-del\u00e0 de leur mort. Le journal rappelle\nincontestablement que toute vie a une fin, les livres sont toujours\nl\u00e0. \n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u2009Les gens des autres si\u00e8cles entendent geindre notre gramophone et, \u00e0 travers les cloisons temporelles, nous les voyons tendre les mains vers de si r\u00e9jouissantes agapes.\u2009\u00bb Elisabeth Lenk (en prologue \u00e0 M\u00e9d\u00e9e de Christa Wolf) Mon 27 septembre 2019. Rendez-vous mammographie. Ma biennale. Je pr\u00e9pare les clich\u00e9s ant\u00e9rieurs, il faut les apporter. Une chemise usag\u00e9e pour les transporter, r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e. Je <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/en-forme-de-coeur\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">En forme de coeur<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":11,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1090],"tags":[],"class_list":["post-14530","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2019-08-nos-27-septembre"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14530","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/11"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=14530"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14530\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=14530"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=14530"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=14530"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}