{"id":145324,"date":"2024-02-19T10:46:05","date_gmt":"2024-02-19T09:46:05","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=145324"},"modified":"2024-02-26T08:48:38","modified_gmt":"2024-02-26T07:48:38","slug":"gestesusages-06-facons-daborder-le-monde-par-la-main","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/gestesusages-06-facons-daborder-le-monde-par-la-main\/","title":{"rendered":"#gestes&#038;usages #06 | fa\u00e7ons d&rsquo;aborder le monde par la main."},"content":{"rendered":"\n<p><em>suite autobiographique<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify\">Boulevard Lefebvre, parfois aussi Boulevard Brune, et aussi vers le Parc- Montsouris. Quel \u00e2ge, pas moins de 7 et moins de 10. Durant les vacances, j&rsquo;allais aider grand-p\u00e8re. On partait avant l&rsquo;aube, vers des quatre heures du matin, d&rsquo;abord \u00e0 quelques rues de l\u00e0 dans le 15 \u00e8me chercher la marchandise au frigo, qu&rsquo;il louait. Puis on chargeait, l&rsquo;odeur de la viande, du sang dans le petit matin, le poids des cageots, mon \u00e9tonnement chaque ann\u00e9e un peu moins de parvenir \u00e0 les soulever. Ensuite j&rsquo;allais m&rsquo;asseoir sur la banquette du J7 et grand-p\u00e8re passait la premi\u00e8re, un grand manche avec une boule noire au bout. Une odeur de sang, de plumes et de poils, de tabac froid, les soubresauts du v\u00e9hicule dans les rues alentours avant d&rsquo;atteindre le rev\u00eatement lisse  des boulevards. On d\u00e9chargeait et \u00e0 7 heures tout \u00e9tait en place pour accueillir les premiers chalands. Souvent des vieilles et des vieux, des solitaires,  des retrait\u00e9s, les samedi ou dimanche matin. Les dames avaient des mains parchemin\u00e9es au bout desquelles un grand porte-monnaie, \u00e0 fermoir dor\u00e9 s&rsquo;ouvrait , elles en extrayait de leurs doigts maigres et noueux des billets et aussi des pi\u00e8ces jaunes pour faire l&rsquo;appoint. Grand-p\u00e8re tendait alors sa grosse paluche dont chaque phalange \u00e9tait velue, touffue comme d&rsquo;ailleurs le bout de son nez. Il y r\u00e9coltait la manne  empochait l&rsquo;argent sans oublier l&rsquo;\u00e9change, le  colis qu&rsquo;il gardait quelques secondes de plus dans l&rsquo; autre main, la vie c&rsquo;est comme \u00e7a mon petit pote,  donnant donnant. Dans les ann\u00e9es 70 le bloc de l&rsquo;Est n&rsquo;\u00e9tait pas encore tomb\u00e9, on parlait d&rsquo;otages, de ponts, de brumes et de brouillard, de limousines, d&rsquo;agents secrets.  Jusqu&rsquo;\u00e0 me demander parfois si grand-p\u00e8re n&rsquo;en \u00e9tait pas. Et avec ceci toujours le  mot pour rire, pour amuser, pour qu&rsquo;on se souvienne \u2014 ma petite ch\u00e9rie, vous ai rajout\u00e9  un peu de mou ou de foie pour votre minou quelques nonos pour vot&rsquo; Toutou et  comme un petit tr\u00e9sor bien mis en valeur,  ces quelques os, ces modestes   carcasses et ces charmantes pattes porte- bonheur \u2014 N&rsquo;en donnez pas au chat non, pas de lapin, trop petits les os, dangereux, pour  les boyaux. Il y avait aussi les flics qui passaient l\u00e0 par paire \u00e0 pied ou plut\u00f4t non, \u00e0 v\u00e9lo  \u2014 \u00e7a me revient, un agent sp\u00e9cialement d\u00e9di\u00e9 au contr\u00f4le des march\u00e9s. Des poign\u00e9es de mains s&rsquo;\u00e9changeaient au dessus des poulets morts, des lapins \u00e9cartel\u00e9s, des \u0153ufs frais, et des papiers, des papiers administratifs passaient ainsi par dessus l&rsquo;\u00e9tal, coup de tampon par ci, griffe tremblotante  par l\u00e0, prouvant, autorisant, indiquant que tout \u00e9tait bien en r\u00e8gle. Et quand celui-l\u00e0 \u00e9tait pass\u00e9, grand-p\u00e8re avait l&rsquo;air bien  soulag\u00e9. Il calait  une cigarette entre ses l\u00e8vres , pla\u00e7ait une main en coupe contre le vent, les pluies, les al\u00e9as,  les vicissitudes de la vie  et battait le briquet, un briquet plaqu\u00e9 or qu&rsquo;on recharge soi-m\u00eame avec une de ces longues cartouches de gaz. L&rsquo;odeur du tabac se m\u00ealant \u00e0 l&rsquo;odeur de la viande, \u00e0 l&rsquo;odeur des passant, des effluves d&rsquo;apr\u00e8s rasage, de parfums bon march\u00e9, \u00e0 l&rsquo;odeur de la rue, des gaz d&rsquo;\u00e9chappement, et au printemps aussi \u00e0 l&rsquo;odeur du printemps frais  voltigeant dans l&rsquo;air froid et bleut\u00e9 voguant vers le fait des immeubles, par dessus  les immeubles, les balcons, l&rsquo;odeur de l&rsquo;azur frais du matin. Je crois finalement que c&rsquo;\u00e9tait 1969, on venait de dire non \u00e0 De Gaule et cet \u00e9t\u00e9 l\u00e0 un homme marcherait sur la Lune. Enfin, \u00e0 l&rsquo;automne, les am\u00e9ricains reviendraient du Vietnam. Il y aurait encore des mains avec des mouchoirs qu&rsquo;on agite, des embrassades, des \u00e9treintes. On se reposerait un peu avant de recommencer encore de plus belle, presque pareil, en faisant croire que tout est diff\u00e9rent.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify\">Grand p\u00e8re avait l&rsquo;\u0153il pour voir la g\u00e8ne et ne le montrait pas ostensiblement, par \u00e9l\u00e9gance, il ajoutait quelques \u0153ufs de plus, une cuisse, quelques foies, des g\u00e9siers, deux trois  cous ou croupions , suivant l&rsquo;anciennet\u00e9 des chalands et parfois m\u00eame sans. Au bistrot proche avec les copains, Totor notamment le marchand de l\u00e9gumes, il fumait et buvait apr\u00e8s le casse-croute de 10 h le matin. La moiti\u00e9 d&rsquo;un pain de 4 bourr\u00e9 \u00e0 ras de p\u00e2t\u00e9, salade, omelette fromage, cornichons.  On me h\u00e9lait de loin pour venir  boire une grenadine, je regardais en l&rsquo;air, c&rsquo;\u00e9tait pour la plupart tous des g\u00e9ants. L&rsquo;argent, les verres, les poign\u00e9es de main. C&rsquo;\u00e9tait un spectacle continu, genre au cirque les acrobates et funambules. Puis le boulot reprenait, hachoir et billot , emballage des volailles dans du papier glac\u00e9, plusieurs feuilles, on ne comptait pas, ni le sac en plastique, parfois deux, et  maint  cabas baillaient,  s&rsquo;ouvraient  \u00e9bahis  et l&rsquo;on pouvait voir dedans ce que les clientes avaient d\u00e9j\u00e0 d\u00e9pens\u00e9 environ, de carottes de  patates, un ou deux brin de c\u00e9leris trois oignons chez Totor en face, qui nous regardait faire les deux mains bien cal\u00e9es sur les hanches avec son tablier de cuir en peau de Dahu il disait.  Il voulait me couper les oreilles en pointe  chaque dimanche boulevard Brune. Mais comment qu&rsquo;il aurait pu, impossible  vu qu&rsquo;il n&rsquo;avait qu&rsquo;un bras, qu&rsquo;une main qu&rsquo;il avait laiss\u00e9 l&rsquo;autre dans les Aur\u00e8s en Alg\u00e9rie. Mais \u00e7a flanquait tout de m\u00eame  bien la trouille, on ne sait plus trop pourquoi quoi \u00e0 partir de l\u00e0, d&rsquo;avoir les oreilles en pointe ou bien \u00e0 propos de  la vie en g\u00e9n\u00e9ral. Des gestes de la main pour dire je te vois je t&rsquo;ai vu au revoir, de petits gestes dus  \u00e0  la cohue au brouhaha du march\u00e9, si on ne gueule pas ici on n&rsquo;est pas entendu, et parfois on pr\u00e9f\u00e8re cela, en douce en parall\u00e8le,  des discours de sourd-muet et qui nous vont  tr\u00e8s bien, l&rsquo;esbrouffe \u00e9tant souvent plus faite  pour gagner seulement sa vie qu&rsquo;autre chose, ici.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>suite autobiographique Boulevard Lefebvre, parfois aussi Boulevard Brune, et aussi vers le Parc- Montsouris. Quel \u00e2ge, pas moins de 7 et moins de 10. Durant les vacances, j&rsquo;allais aider grand-p\u00e8re. On partait avant l&rsquo;aube, vers des quatre heures du matin, d&rsquo;abord \u00e0 quelques rues de l\u00e0 dans le 15 \u00e8me chercher la marchandise au frigo, qu&rsquo;il louait. Puis on chargeait, <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/gestesusages-06-facons-daborder-le-monde-par-la-main\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#gestes&#038;usages #06 | fa\u00e7ons d&rsquo;aborder le monde par la main.<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":530,"featured_media":145329,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[5642,5481],"tags":[],"class_list":["post-145324","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-06-le-auchan-dannie-ernaux-gestesusages","category-gestesusages"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/145324","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/530"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=145324"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/145324\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/145329"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=145324"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=145324"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=145324"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}