{"id":145881,"date":"2024-02-27T10:23:09","date_gmt":"2024-02-27T09:23:09","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=145881"},"modified":"2024-03-15T08:06:47","modified_gmt":"2024-03-15T07:06:47","slug":"double-voyage-5","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/double-voyage-5\/","title":{"rendered":"#doublevoyage #05 |\u00a0 5"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>I<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Nous devions prendre le bus le lendemain matin, qui nous conduirait \u00e0 Toulouse, ville dont personne n\u2019avait su me parler tant elle nous \u00e9tait \u00e0 tous \u00e9trang\u00e8re, son nom m\u00eame nous \u00e9tait inconnu &#8212; petite-fille \u00e9gar\u00e9e, comment aurais-je pu interroger les s\u0153urs du couvent Sainte-Marie o\u00f9 nous logions, et qu\u2019en auraient-elles dit, de l\u00e0 o\u00f9 elles se tenaient, de leur \u00e9loignement choisi, peut-\u00eatre &#8212; ville qu\u2019on imaginait au moins aussi vaste que Bab-El-Oued, notre unique r\u00e9f\u00e9rence ( Alger la blanche \u00e9tait trop chic, mondaine, pour les ouvriers), ville qui allait abriter notre colonie de femmes et d\u2019enfants en d\u00e9tresse, bien que ce soir-l\u00e0 nul n\u2019y ait song\u00e9 tandis que les charni\u00e8res des valises en carton \u2014 malgr\u00e9 le mat\u00e9riau modeste, elles dureraient longtemps \u2014 claquaient sous les doigts et que les baluchons \u2014 ma m\u00e8re nommait ainsi les sacs en tissu, de diff\u00e9rentes tailles, qui contenaient eux aussi nos maigres affaires \u2014 s\u2019entassaient sur le palier des chambres aux fen\u00eatres grandes ouvertes sur l\u2019\u00e9t\u00e9 noctambule pendant lequel nous \u00e9coutions crisser les grillons, parents tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9s de nos sauterelles, et laissions entrer dans ce que je viens de nommer chambres, petits dortoirs occup\u00e9s par les lits \u2014 nos h\u00f4tesses \u00e9taient des religieuses qui proposaient en l\u2019absence de confort le g\u00eete et le couvert \u2014 une fra\u00eecheur, qui semblait aux gens de l\u2019extr\u00eame sud dont j\u2019\u00e9tais, venue du paradis. Une fra\u00eecheur toute montagnarde qui avait permis de remiser les \u00e9ventails dans les sacs \u00e0 destination du lendemain, jour du voyage en bus, impr\u00e9visible voyage dans ce temps, pour nous, d\u2019impermanence, d\u2019autant que cette nuit-l\u00e0 verrait na\u00eetre \u00e0 son terme une nouvelle \u00e9chapp\u00e9e vers une sorte d\u2019absence, de flou que le mot demain rassemblait dans nos t\u00eates afin d\u2019en \u00e9loigner le pass\u00e9 et l\u2019immense frayeur, d\u2019emp\u00eacher cette derni\u00e8re de se b\u00e2tir un passage, une grandiose avenue dans laquelle elle nous pi\u00e8gerait tous, nous figerait pour les ann\u00e9es \u00e0 venir. Et c\u2019\u00e9tait s\u00fbrement au carrefour de cette avenue, dans notre imaginaire, qu\u2019avec nos valises en carton et tous nos baluchons, cette nuit-l\u00e0, chacun \u00e0 l\u2019\u00e9troit dans son petit lit lou\u00e9 par les s\u0153urs, dont la charit\u00e9 \u00e9tait mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve d\u2019un exil, celui de ces femmes et de leurs enfants, en chair et en os, incomparables aux anges fr\u00e9quentant leurs pri\u00e8res \u2014 nous attendions, l\u2019\u0153il clos sur le noir de la nuit, le ventre habit\u00e9 par la douleur d\u2019\u00eatre \u2014 incroyablement \u2014 vivants.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Le bus nous d\u00e9posa rue Romigui\u00e8res. Les portes d\u2019une pension de jeunes filles s\u2019\u00e9taient ouvertes et l\u00e0 encore des s\u0153urs nous accueillaient.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait une des huit rues qui venaient embrasser \u00e0 pleine bouche la place du Capitole \u2013 la seule des huit que mon pas ignorerait jusqu\u2019au jour de mon d\u00e9part, un jour de f\u00e9vrier 78 &#8212; rue courte (la rue Pargamigni\u00e8res s\u2019imposait rapidement \u00e0 sa suite pour filer droit vers la Garonne et un quartier qui ne fut jamais sur mon chemin), rue du premier refuge, elle abriterait le sentiment partag\u00e9 par tous d\u2019\u00eatre l\u00e0 en transit, et en ferait les frais curieusement, aucun d\u2019entre nous n\u2019y logea hormis les deux mois pass\u00e9s derri\u00e8re les portes bien closes du couvent, davantage couvent que pension de jeunes filles en ces semaines d\u2019\u00e9t\u00e9 o\u00f9 seule la pr\u00e9sence des s\u0153urs s\u2019invitait dans les retranchements d\u2019un petit peuple d\u2019\u00e0 peine vingt-cinq \u00e2mes effar\u00e9es et perdues, avec une s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 affable, comme si leur mission avait \u00e9t\u00e9 de ramener sagement sur la bonne route ces quelques-uns qu\u2019on aurait dit r\u00e9calcitrants et dont il \u00e9tait clair qu\u2019il fallait se m\u00e9fier. Des petites nonnes espagnoles, \u00e0 peine plus \u00e2g\u00e9es que les plus grands enfants parmi nous, d\u2019une insouciante gait\u00e9 \u2013 comment, pourquoi s\u2019\u00e9taient-elles trouv\u00e9es l\u00e0&nbsp;? \u2013 partag\u00e8rent avec les a\u00een\u00e9s du groupe les mots et les rires d&rsquo;une solaire fraternit\u00e9.  C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9t\u00e9, peut-\u00eatre l\u2019unique \u00e9t\u00e9 dont je me souviens encore, avant d\u2019entrer dans cet hiver \u00e9ternel, souverain, dont je ne fus gu\u00e9rie qu\u2019en le fuyant seize ann\u00e9es plus tard. Il serait faux sans doute de soutenir que l\u2019hiver occupa en entier ce temps long mais aux branches de l\u2019arbre de mes anciennes m\u00e8res, seul le soleil avait fleuri &#8212; il ass\u00e9chait le reste et nous avec lui, il \u00e9tait \u00e0 lui seul le pire et le meilleur compagnon de nos vies, tyrannique m\u00eame la nuit quand il s\u2019\u00e9tait couch\u00e9, sa chaleur obscure nous \u00e9vitait de l\u2019oublier \u2013 et au-dessus de cette ville dans laquelle nous venions de p\u00e9n\u00e9trer, cet \u00e9t\u00e9-l\u00e0 il fut pr\u00e9sent, encore, pour nous berner peut-\u00eatre, \u00e0 moins que fort de notre accoutumance \u00e0 ne conna\u00eetre que lui, il ait tent\u00e9 en vain de nous prot\u00e9ger de l\u2019inconnue froidure qui immanquablement viendrait. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>I Nous devions prendre le bus le lendemain matin, qui nous conduirait \u00e0 Toulouse, ville dont personne n\u2019avait su me parler tant elle nous \u00e9tait \u00e0 tous \u00e9trang\u00e8re, son nom m\u00eame nous \u00e9tait inconnu &#8212; petite-fille \u00e9gar\u00e9e, comment aurais-je pu interroger les s\u0153urs du couvent Sainte-Marie o\u00f9 nous logions, et qu\u2019en auraient-elles dit, de l\u00e0 o\u00f9 elles se tenaient, de <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/double-voyage-5\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#doublevoyage #05 |\u00a0 5<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":32,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4168,4094],"tags":[],"class_list":["post-145881","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-05_bouvier","category-le_double_voyage-2"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/145881","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/32"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=145881"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/145881\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=145881"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=145881"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=145881"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}