{"id":146035,"date":"2024-03-01T12:59:36","date_gmt":"2024-03-01T11:59:36","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=146035"},"modified":"2024-03-15T05:32:54","modified_gmt":"2024-03-15T04:32:54","slug":"doublevoyage-05-la-suite-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/doublevoyage-05-la-suite-2\/","title":{"rendered":"#doublevoyage #05 | la suite"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>II<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce qui fut nous \u2013 ce groupe qui trimbalait sa hantise d\u2019un pass\u00e9 commun, et ses larmes \u2013 s\u2019\u00e9tait brutalement volatilis\u00e9. Insoup\u00e7onnable d\u00e9couverte, l\u2019absence et le manque portaient en eux un antidote \u00e0 ma nouvelle solitude, cadeau secret et merveilleux. Et ce furent ces rues, toutes ces vieilles rues, sinistres, noires de pluie, venteuses et glac\u00e9es, fauteuses de patinage rat\u00e9, sales et grises &#8212; comme des amies tr\u00e8s ch\u00e8res, pleines de sollicitude &#8212; qui me l&rsquo;administr\u00e8rent. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Premi\u00e8re sur le chemin de l&rsquo;\u00e9cole, la rue des gestes, intrigante par ce qu&rsquo;elle renfermait &#8212; une bo\u00eete de nuit que ma grande s\u0153ur Emilie fr\u00e9quentait &#8212; s&rsquo;ouvrait face \u00e0 l&rsquo;immeuble habit\u00e9 presqu&rsquo;autant par les rats et souris que par de petites gens, dont nous \u00e9tions, silencieux, effac\u00e9s. Mon regard se levait chaque matin de classe sur l&rsquo;enseigne lumineuse, celui d&rsquo;une petite fille \u00e9blouie par la structure de verre qu&rsquo;un n\u00e9on \u00e9clairait, mais surtout par les r\u00e9cits de ce qui se passait dans la cave, au dessous de la rue &#8212; avais-je auparavant, dans l&rsquo;autre monde d&rsquo;o\u00f9 je venais, su qu&rsquo;existaient des lieux o\u00f9 des gens dansaient et s&#8217;embrassaient ? &#8212; dont le d\u00e9but de l&rsquo;escalier se devinait &#8212; la porte vers les 8 heures restait souvent entreb\u00e2ill\u00e9e &#8212; r\u00e9cits qu&rsquo;Emilie &#8212; elle se voulait une habitu\u00e9e de l&rsquo;endroit &#8212; racontait volontiers lors du d\u00e9jeuner quand notre p\u00e8re \u00e9tait absent. Venait ensuite la rue Gambetta, plus large, plus fr\u00e9quent\u00e9e, rest\u00e9e dans mon souvenir la plus dangereuse car il me fallait la traverser sans glisser alors qu&rsquo;un hiver verglac\u00e9 chevauchait les ann\u00e9es 62-63. Prendre \u00e0 droite rue Lakanal. L\u2019\u00e9cole primaire stationnait \u00e0 son bout, grise et inhospitali\u00e8re. J\u2019eus 10 ans en d\u00e9cembre.  <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les vieilles rues furent mes innombrables et fid\u00e8les amies. Et mon territoire s\u2019\u00e9tendit tandis que je grandissais, exploratrice. Toulouse, premi\u00e8re ville qui fut mienne &#8212; \u00e0 force de se fr\u00e9quenter, on s&rsquo;\u00e9tait \u00e9pous\u00e9es &#8212; en seize ann\u00e9es de belles noces. Le pass\u00e9 &#8212; un sournois &#8212; s&rsquo;invita au mariage comme une f\u00e9e carabosse. S&rsquo;infiltra dans mes all\u00e9es-venues. M&rsquo;expatria sur un malentendu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au num\u00e9ro 42, le rez-de-rue fut transform\u00e9 en magasin de chaussures et la porte de l\u2019immeuble s\u2019ouvrit d\u00e9sormais dans un renfoncement \u2013 qui h\u00e9bergeait deux vitrines \u2013 formant un angle droit avec celle du magasin. Je sortais de l\u2019immeuble ancien, entretenu autant qu\u2019ils le pouvaient par les gardiens \u2014 un jeune couple qui recevait pour le propri\u00e9taire le paiement des loyers, s\u2019occupait du m\u00e9nage (le balayage des carreaux de ciment disjoints et d\u00e9fonc\u00e9s du couloir d\u2019entr\u00e9e semblait bien inutile tandis que les vieux murs, sans fin, se d\u00e9composaient ) et de vagues travaux \u2014 en faisant semblant d\u2019\u00eatre un badaud en qu\u00eate d\u2019achats. Il suffisait de stationner dans l\u2019encoignure un instant, pour que nul ne se dise <em>Pauvre enfant, vivre l\u00e0&nbsp;!<\/em> Sans doute que ces mots, moi seule les imaginait. La rue ne changeait pas \u2013 le caniveau central en avait disparu \u2013 mais les maisons, les trottoirs semblaient toujours d\u2019un autre \u00e2ge, tr\u00e8s loin de celui de la modernit\u00e9 qui commen\u00e7ait \u00e0 s\u2019afficher dans la banlieue. Les immeubles grimpaient en quelques \u00e9tages, et chaque logement proposait cuisine, salle de bain et toilettes. Au num\u00e9ro 42, l\u2019immeuble coup\u00e9 en deux parties par une cour en rectangle plut\u00f4t haute de murs, n\u2019offrait \u00e0 chaque famille qu\u2019une unique pi\u00e8ce \u00e0 vivre, \u00e0 manger, \u00e0 dormir. Toilettes pour tous dans la cour. Le magasin de chaussures fut l&rsquo;aubaine qui planqua \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re la mis\u00e8re des lieux. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J&rsquo;aimais habiter l\u00e0. Les immeubles des banlieues, avec leur confort, surgissaient de la terre et naissaient sans histoire. Et c&rsquo;\u00e9tait d&rsquo;un pass\u00e9 \u2014 l\u2019exil et les moqueries qui s\u2019\u00e9taient ajout\u00e9es, \u00e0 l\u2019\u00e9cole, m\u2019avait tr\u00e8s vite contrainte \u00e0 effacer le mien, en m\u00eame temps que l\u2019accent et les mots d\u2019un langage qui mixait les trois langues (arabe, italien, espagnol) \u2014 dont j&rsquo;avais besoin pour m&rsquo;ancrer quelque part.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A droite en quelques pas, la place du Capitole. A gauche, le long p\u00e9riple. Grimper la rue Saint-Rome &#8212; toujours encombr\u00e9e, rue strat\u00e9gique &#8212; du Capitole \u00e0 la place Esquirol, c\u2019\u00e9tait un passage oblig\u00e9, en droite ligne \u2013 douce pente \u2013 et comme la foule \u00e9tait dense, impossible de fl\u00e2ner, il fallait avancer, se faufiler et hop, c\u2019\u00e9tait la rue des changes, \u00e0 peine plus large, tellement courte que peu de magasins s\u2019y \u00e9taient install\u00e9s. C\u2019\u00e9tait l\u00e0 que travaillait Mademoiselle Philipon, notre voisine du dessus, dans une blanchisserie. Se souvenir du nom, c\u2019\u00e9tait entendre les cris pouss\u00e9s lorsqu\u2019une souris avait plong\u00e9 du plafond dans la soupe que la vieille demoiselle &#8212; \u00e2g\u00e9e sans doute d&rsquo;\u00e0 peine quarante ans !&#8211; venait de poser sur le feu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La place Esquirol. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 la Garonne, de l\u2019autre l\u2019Avenue Alsace-Lorraine. C\u2019\u00e9tait en les nommant dire l\u2019importance de la place qui reliait ces grands axes. Que de bruit&nbsp;! Place des autobus, des taxis, des h\u00f4tels, des brasseries. S\u2019\u00e9chapper en la traversant et marcher au plus vite vers la sombre rue des Filatiers. Celle-l\u00e0 \u00e9tait paisible, pas du tout commer\u00e7ante, le ciel ne s\u2019y promenait gu\u00e8re, elle sentait le frais et m\u00eame si elle d\u00e9bouchait \u2013 elle n\u2019\u00e9tait pas bien longue \u2013 sur la place des Carmes et son march\u00e9 couvert, il suffisait de rester sur le m\u00eame trottoir pour s\u2019engouffrer bien vite rue Pharaon. Une s\u0153ur jumelle qui grandirait plus vite, elle s\u2019\u00e9largirait, deviendrait bourgeoise, plus aust\u00e8re aussi, plus propre, plus solennelle. A son bout, tout au fond, le palais de Justice. A peine deux rues avant, sur la droite \u2013 rue de la hache et rue de l\u2019homme arm\u00e9 \u2013 les murs des maisons suintaient l\u2019humide, le salp\u00eatre boursoufflait, \u00e7a descendait jusqu\u2019\u00e0 la place d\u00e9fonc\u00e9e, bitume en orni\u00e8res, et la petite grille verte du coll\u00e8ge Fabre, bien mince pour emp\u00eacher l\u2019acc\u00e8s \u00e0 un b\u00e2timent vaste. En contrebas, tout pr\u00e8s, la Garonne s\u2019offrait  &#8212; point de vue magnifique &#8212; un large coude en cascade et remous.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De l\u00e0, le quai des belles demeures s\u2019\u00e9tirait, \u00e9l\u00e9gant, recueilli sur lui-m\u00eame, jusqu\u2019au Pont Neuf. Je n\u2019aurais pas r\u00eav\u00e9 qu\u2019un jour j\u2019y habiterais, car d\u00e9j\u00e0 j\u2019occupais toute la vieille ville \u2014 je nommais chaque rue, saluais d\u2019un regard la tourelle, le heurtoir, le balcon ouvrag\u00e9, p\u00e9n\u00e9trais sous tel porche \u00e0 la cour pav\u00e9, caressais de la main la pierre blonde ou la brique \u2014 d\u00e9j\u00e0 chez moi comme jamais.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>II Ce qui fut nous \u2013 ce groupe qui trimbalait sa hantise d\u2019un pass\u00e9 commun, et ses larmes \u2013 s\u2019\u00e9tait brutalement volatilis\u00e9. 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