{"id":146194,"date":"2024-03-06T18:44:05","date_gmt":"2024-03-06T17:44:05","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=146194"},"modified":"2024-03-12T11:44:52","modified_gmt":"2024-03-12T10:44:52","slug":"double-voyage-7","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/double-voyage-7\/","title":{"rendered":"#doublevoyage #07 | il faisait encore nuit"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>7h10. Il faisait encore nuit, c\u2019\u00e9tait l\u2019instant o\u00f9 le bus quittait le terminus \u2014 nous logions dans une de ces banlieues o\u00f9 les immeubles avaient grandi si vite qu\u2019ils sentaient le neuf encore longtemps apr\u00e8s, comme si les mat\u00e9riaux s\u2019emp\u00eachaient de s\u00e9cher, comme si le b\u00e2timent lui-m\u00eame nous maintenait dans une installation sans fin, en transit, tout proches de l\u2019exil malgr\u00e9 les ann\u00e9es \u2014 pour nous conduire en ville, ma s\u0153ur C\u00e9line et moi, arr\u00eat place Jeanne d\u2019Arc \u2014 le plus proche du lyc\u00e9e Saint-Sernin \u2014 tandis qu\u2019\u00e0 un arr\u00eat ou deux plus loin, il atteindrait la place du Capitole, et ceux qui descendraient rejoindraient peut-\u00eatre la rue Saint-Rome que j\u2019avais tant aim\u00e9e. &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le trajet s\u2019\u00e9tirait dans le noir de l\u2019aube, sa froidure, son reste de sommeil. La cit\u00e9  avait surgi dans une plaine large et son b\u00e2ti blanc occupait une place sans l\u2019avoir m\u00e9rit\u00e9e. Quelques fermes anciennes, tass\u00e9es sur elles-m\u00eames, basses et dos rond \u00e0 la route qu\u2019elles avaient d\u00fb conna\u00eetre quand elle \u00e9tait sentier, par la comparaison nous renvoyait l\u2019image d\u2019une barre g\u00e9ante \u2014 pourtant de quatre \u00e9tages seulement \u2014 hostile et isol\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n<p>Les b\u00e2timents se tenaient \u00e0 droite de la route et le vieux village \u2014 dix maisons et une boulangerie \u2014 tentait de s\u2019\u00e9taler, \u00e0 trois cents m\u00e8tres peut-\u00eatre, plus bas sur la gauche, le long d\u2019une maigre rue qui conduisait aux champs, par de petites villas qu\u2019on construisait, cercl\u00e9es de bouts de jardins arrach\u00e9s aux prairies. Nouvel arr\u00eat pendant lequel montaient d\u2019autres enfants des coll\u00e8ges et lyc\u00e9es. Le bus \u00e9tait complet.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce fut un voyage, triste et matinal, qui dura de novembre 64 \u00e0 juin 70, fin de ma terminale. Le bus traversait la campagne que la pluie le plus souvent recouvrait. Elle tombait en biais sur les vitres, s\u2019alliait \u00e0 la bu\u00e9e pour contrarier la vue. Accroch\u00e9es aux lani\u00e8res, ballot\u00e9es dans le tangage du bus, on s\u2019agrippait \u00e0 soi, le regard inutile. On quittait la campagne pour p\u00e9n\u00e9trer en ville par un joli faubourg \u2013 nous \u00e9tions tous les gueux de la banlieue, personne ne l\u2019aurait dit mais on l\u2019entendait bien \u2013 et enfin, soulag\u00e9es, C\u00e9line et moi, on descendait du bus. Je traversais la place et m\u00eame en retard, sous la pluie, dans le froid, rien qu\u2019en engageant mes pas dans une vieille rue du centre, je me savais enfin de retour chez moi.<\/p>\n\n\n\n<p>R\u00e9solue \u00e0 ne pas \u00eatre une fille de la banlieue, il m\u2019arriva un jour d\u2019\u00e9t\u00e9 de marcher \u00e0 travers la campagne pour rejoindre la ville par le m\u00eame trajet qu\u2019empruntait le bus, unique trajet que je connaissais alors. En ville, mon pas nouait les rues les unes aux autres. Je repoussais la discontinuit\u00e9 que le transport en bus cr\u00e9ait entre les lieux \u2013 c\u2019\u00e9tait ainsi que les banlieues \u00e9mergeaient \u00e0 l\u2019\u00e9cart, le transport semblait favoriser la distance plut\u00f4t que la diminuer &#8212; j\u2019allais coudre la route aux rues du faubourg puis de la ville. <\/p>\n\n\n\n<p>La plaine s\u2019\u00e9tendait tr\u00e8s loin alentour. Je d\u00e9couvrais le ciel. La ville le morcelait, il \u00e9tait secondaire, la ville elle-m\u00eame occupait la premi\u00e8re des places &#8212; \u00eatre de quelque part tenait \u00e0 la brique, \u00e0 la pierre, aux lieux qu\u2019occupaient les \u00e9glises, \u00e0 leurs clochers, aux rues que les maisons formaient, aux noms qui leur avaient \u00e9t\u00e9 donn\u00e9s et que j&rsquo;avais appris, parce que de les savoir me sauvait de l&rsquo;exil, m&rsquo;installait &#8212; souvent sans int\u00e9r\u00eat puisqu\u2019il manquait de bleu \u2013 le bleu de ma premi\u00e8re enfance (celle d\u2019avant) semblait inimitable, un aplat de bleu, sans nuance, \u00e9pais comme un tissu tendu au-dessus de nos t\u00eates \u2013 et la campagne lui rendait son ampleur. J\u2019avais \u00e9t\u00e9 urbaine et voil\u00e0 qu\u2019en marchant sur une route bord\u00e9e par des champs, lesquels sur trois c\u00f4t\u00e9s atteignaient l\u2019horizon au d\u00e9part de la course (c&rsquo;\u00e9tait une gageure que d&rsquo;atteindre \u00e0 pied la ville) \u2013 derri\u00e8re moi, le village qui s\u2019\u00e9toffait de petites maisons, et la cit\u00e9 \u2013 je devenais une autre, comme si la couleur bleue sous laquelle j\u2019\u00e9tais n\u00e9e avait c\u00e9d\u00e9 ses droits au vert et que mon corps, mes sens l\u2019adoubaient. Comme si la terre avait gagn\u00e9 cette fois-l\u00e0 sur le ciel. C\u2019\u00e9tait inattendu, un bouleversement. Cette route du bus que j\u2019avais accept\u00e9e de prendre parce qu\u2019elle me conduisait \u00e0 la ville, racontait une histoire. L\u2019espace, infini, en \u00e9tait le sujet. Le paysage derri\u00e8re les vitres du bus, z\u00e9br\u00e9es par la pluie, opacifi\u00e9es par les bu\u00e9es matinales, et quel que fut le temps toujours d\u00e9coup\u00e9 dans un cadre, dissimulait son immensit\u00e9. Elle naissait sans cesse sous le pas de la promenade. Je la reconnaissais autrefois dans le ciel, la mer et parfois le sable. Mais la terre, infinie, brune, blonde, verte, herbeuse ou rase, ass\u00e9ch\u00e9e par la brise, qui n\u2019en finissait pas de se renouveler, un talus, une courbe, et un vert, et un autre, plus dense, ou plus brillant, le petit bois au loin, et l\u2019odeur de l\u2019herbe et de la terre elle-m\u00eame, et puis le ciel qui se dessinait bien net, et ses nuages blancs qui s\u2019\u00e9tiraient, flottaient, se d\u00e9sagr\u00e9geaient, se reformaient plus loin. Un champ, plus carr\u00e9 qu\u2019un autre, une ferme pas si sombre, au toit rouge, avec sa cour fleurie. C\u2019\u00e9tait fou tout ce qui, en montant dans le bus, nous \u00e9chappait.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais atteint la rue du faubourg, si jolie, avec ses maisons propres, accol\u00e9es, mais un petit jardin devant, toutes diff\u00e9rentes dans l\u2019unit\u00e9 qui s\u2019affichait bourgeoise, moins riches d\u2019un ancien pass\u00e9 que les maisons du centre-ville souvent d\u00e9labr\u00e9es, moins belles, plus simples, l\u2019aisance bonhomme que donne la prosp\u00e9rit\u00e9. S\u2019y promener m\u2019apparut aussi d\u00e9licieux que sucer des bonbons. <\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, j\u2019avais travers\u00e9 le canal, le rouge de la brique reprenait le dessus et j\u2019atteignais le vieux monde au bout d\u2019une heure et quart de marche. Temps v\u00e9rifi\u00e9 \u00e0 l\u2019horloge de la place Jeanne d\u2019Arc, j\u2019\u00e9tais parvenue \u00e0 l\u2019arr\u00eat habituel du bus.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019obtins le permis de conduire. J\u2019\u00e9tais retourn\u00e9e vers la ville \u2013 j\u2019habitais un quartier populaire, un studio sombre en rez-de-chauss\u00e9e \u2013 et la voiture \u2013 c\u2019\u00e9tait l\u2019unique bien de valeur monnayable que mon p\u00e8re poss\u00e9dait, et il \u00e9conomisait, un \u0153il sur l\u2019argus en journal papier, d\u00e9cidait bien \u00e0 l\u2019avance de la prochaine qu\u2019il ach\u00e8terait, d\u2019occasion toujours, s\u2019enorgueillissait ensuite faussement de sa 4L ou de son Ami6, \u00e9merveill\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait par les plus belles, les plus ch\u00e8res (<em>se contenter de peu<\/em>, un d\u00e9chirement meurtrier dans la chair, une absurde agonie commenc\u00e9e \u00e0 son premier no\u00ebl <em>Une orange et c\u2019est tout<\/em>, un infarctus au moment de la retraite terriblement esp\u00e9r\u00e9e les derni\u00e8res ann\u00e9es d\u2019une vie \u00e0 l\u2019usine et le reste <em>\u00e0 se ronger les sangs<\/em> disait ma m\u00e8re &#8212; me ramenait le plus souvent le dimanche \u00e0 la cit\u00e9. Toujours le m\u00eame chemin pour y acc\u00e9der, d\u00e9sormais au volant d&rsquo;une vieille 4L que mon p\u00e8re m\u2019avait achet\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Si le temps du trajet en \u00e9tait raccourci, curieusement la cit\u00e9 s\u2019inscrivait dans un territoire devenu \u00e9tranger. En avalant les kilom\u00e8tres, la voiture redessinait la route, l\u2019envoyait dans le monde, route parmi d\u2019autres routes qui se multipliaient. L\u2019infinit\u00e9 de la campagne travers\u00e9e par le bus, par la marche, s\u2019\u00e9tait r\u00e9tr\u00e9cie depuis que d\u2019autres campagnes avaient surgi. Dans ma t\u00eate s\u2019installait une cartographie de banlieues plus lointaines que la mienne, insoup\u00e7onn\u00e9es, la mienne elle-m\u00eame se d\u00e9pliait, de rues en rues, de sentiers en sentiers, de champs en nouveaux champs, lesquels existaient bien avant la construction de la cit\u00e9 et m\u2019\u00e9taient rest\u00e9s inconnus. La petite main qui cousaient entre elles les rues, en conduisant, \u00e9tait devenue mod\u00e9liste de mappemonde.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>7h10. Il faisait encore nuit, c\u2019\u00e9tait l\u2019instant o\u00f9 le bus quittait le terminus \u2014 nous logions dans une de ces banlieues o\u00f9 les immeubles avaient grandi si vite qu\u2019ils sentaient le neuf encore longtemps apr\u00e8s, comme si les mat\u00e9riaux s\u2019emp\u00eachaient de s\u00e9cher, comme si le b\u00e2timent lui-m\u00eame nous maintenait dans une installation sans fin, en transit, tout proches de l\u2019exil <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/double-voyage-7\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#doublevoyage #07 | il faisait encore nuit<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":32,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4247,4094],"tags":[],"class_list":["post-146194","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-08_bergounioux","category-le_double_voyage-2"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/146194","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/32"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=146194"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/146194\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=146194"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=146194"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=146194"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}