{"id":146680,"date":"2024-03-15T14:47:37","date_gmt":"2024-03-15T13:47:37","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=146680"},"modified":"2024-03-21T16:49:52","modified_gmt":"2024-03-21T15:49:52","slug":"gestesusages-08-si-jatteins-la-lumiere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/gestesusages-08-si-jatteins-la-lumiere\/","title":{"rendered":"#gestes&amp;usages #08 | Si j&rsquo;atteins la lumi\u00e8re"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je portais ma longue jupe vichy bleue l\u00e9g\u00e8re faite main, des sandales r\u00e2p\u00e9es par la route que je n\u2019attachais jamais, il tenait sa clope serr\u00e9e entre ses l\u00e8vres, son eastpack distendu lui tombait sur les reins, elle \u00e9tait \u00e0 la mode mexicaine, coupe courte, t-shirt pr\u00e8s du corps, legging baskets, maquill\u00e9e comme un soir de f\u00eate. On avait les joues rougies par la cumbia, on palpitait de mezcal, j\u2019avais gob\u00e9 le gusano et le ventre plein de tlayuda, on finissait en beaut\u00e9&nbsp;: se perdre dans le monde, si loin, traverser la ville sous les lampadaires oranges, sur les trottoirs hauts, entre les pav\u00e9s glissants, dans la chaleur \u00e9touffante des quartiers coloniaux de Oaxaca. Je ne connais pas encore ces odeurs de vieille ville espagnole mais Anna est l\u00e0, ce quartier r\u00e9sidentiel ressemble \u00e0 l\u2019aventure et il est temps de vivre. A ce moment pr\u00e9cis on ne risquait rien mais il n\u2019y avait personne de l\u2019angle de la rue \u00e0 l\u2019autre angle. Seulement nous trop bruyants, trop joyeux, trois vies \u00e9m\u00e9ch\u00e9es, le c\u0153ur au bord des l\u00e8vres, bien fragiles, qu\u2019un coup de vent peut reprendre. Mes sandales tra\u00eenent et produisent un rythme r\u00e9gulier sur la pierre. On parle dans un joyeux fragnol, on avance \u00e0 bon pas puis soudain, un ond\u00e9e. Le silence. Philippe m\u2019attrape la main. Anna acc\u00e9l\u00e8re imperceptiblement, je suis son pas, Philippe suit. Anna acc\u00e9l\u00e8re encore. Elle ne dit rien, elle se retourne \u00e0 peine, Philippe me tire d\u2019un coup sec, me colle \u00e0 lui, nous courons presque, je d\u00e9chausse, je cours, je sens mon bras qui tombe, mon c\u0153ur s\u2019arr\u00eate. Philippe est \u00e0 terre, souffl\u00e9, s\u2019affaisse comme un poids mort, son sac arrim\u00e9 au dos comme une lourde carapace, il ne se bat pas, il est juste \u00e0 terre. Une voiture s\u2019est arr\u00eat\u00e9e \u00e0 notre hauteur, d\u2019o\u00f9 s\u2019est \u00e9chapp\u00e9 l\u2019oiseau de mort qui ne s\u2019int\u00e9resse pas au sac et d\u00e9j\u00e0 Anna qui s\u2019\u00e9vade. L\u2019\u00e9ternit\u00e9 passe avant que mes pieds ne r\u00e9pondent. L\u2019oiseau vole maintenant derri\u00e8re moi toutes griffes dehors. C\u2019est un aigle royal et ses ailes g\u00e9antes vont bient\u00f4t m\u2019enlever. Je cours et j\u2019entends Anna qui gueule <em>ayuda <\/em>et je n\u2019entends pas Philippe et je pense <em>il est mort<\/em>, et je ne pense m\u00eame pas \u00e0 gueuler moi aussi, j\u2019ai un hurlement qui traverse mon \u0153sophage, perce mes intestins, ma taille, m\u2019emp\u00eache de respirer et vient s\u2019encastrer dans mes guiboles qui deviennent des piquets articul\u00e9s, qui s\u2019actionnent comme une autre machine que moi-m\u00eame. Je ne suis plus qu\u2019une paire de jambes m\u00e9caniques, un torse bomb\u00e9 en avant, une paire d\u2019un pied devant l\u2019autre, des hanches puissantes, une locomotive, un tapis volant. Le souffle du type est dans mes talons, sa sueur a une odeur de produit chimique qui d\u00e9verse un go\u00fbt rance dans le fond de ma gorge. La ville se replie et se froisse comme un morceau de papier. C\u2019est une boule obscure, je tourne en rond \u00e0 toute blinde, pourtant les rues sont neuves m\u00eame si invariablement noires. Je ne vois rien, je me fiche de prendre des murs, je les traverserai, j\u2019enfile enfin une ligne droite, au bout il y a bien une lumi\u00e8re, la fin de la vie, peut \u00eatre que si je l\u2019atteins\u2026 Une douleur fulgurante me barre la cheville, je n\u2019ai plus de chaussure, mes pieds sont du b\u00e9ton, ma jupe est emport\u00e9e, \u00e7a d\u00e9chire, \u00e7a craque, \u00e7a tape contre le bitume, c\u2019est fou comme \u00e7a ne fait pas de bruit. Je tombe, je roule, je me rel\u00e8ve, je saute par-dessus des plots de b\u00e9ton, dieu qu\u2019il y a d\u2019obstacles sur les trottoirs, a-t-on d\u00e9j\u00e0 pens\u00e9 \u00e0 d\u00e9gager le passage pour les attaqu\u00e9s&nbsp;? La pulpe de ses doigts fr\u00f4lent mon cou, s\u2019il a une corde il lui suffit de la jeter pour m\u2019avoir, un vide se loge dans mon cerveau, deux orbites sans lueurs d\u2019o\u00f9 s\u2019\u00e9chappent du limon, du p\u00e9trole, un abyme qui ne sera pas le mien, si proches et qui pourtant me repoussent comme un aimant contraire et me portent toujours plus loin sur la ligne, toujours plus proche de la lumi\u00e8re. Si j\u2019atteins la lumi\u00e8re\u2026. Deux minutes, dix minutes, une ann\u00e9e plus tard. Il n\u2019y a plus personne, je suis seule dans la nuit. Moi et mes dix milles battements de c\u0153ur, et mes milliers de pas, mes kilom\u00e8tres heures, mes tendons allong\u00e9s, mes muscles d\u00e9li\u00e9s, la fus\u00e9e s\u2019\u00e9teint. J\u2019ai vers\u00e9 dans l\u2019autre versant du monde, j\u2019ai crev\u00e9 la croute terrestre, j\u2019ai explos\u00e9 le record olympique. Il s\u2019est inclin\u00e9, tout cela n\u2019a pas exist\u00e9. Anna, Philippe, Je, n\u2019existent plus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je remonte la rue, suicidaire, dans le sens oppos\u00e9 \u00e0 la lumi\u00e8re, dans l\u2019\u00e9trange calme. Il fait un peu plus clair ou c\u2019est ma vision qui s\u2019est gorg\u00e9e d\u2019adr\u00e9naline. L\u2019homme la tient par les \u00e9paules. Il appuie de tout son poids du ciel vers le sol, ses cuisses se tendent sous la toile fine du pantalon \u00e9lim\u00e9. Il est petit mais la d\u00e9passe, fin, ses mains d\u2019\u00e9pouvantail s\u2019agrippent \u00e0 la peau nue, ses pieds pos\u00e9s sur leurs pointes en arri\u00e8re s\u2019enfoncent dans le bitume et propulsent son corps vers elle. Ses genoux saillants avancent dans son entre jambes. Sous la pression, elle est fl\u00e9chie, genoux \u00e9cart\u00e9s, deux pieds de m\u00e9tal enfonc\u00e9s jusqu\u2019au noyau du plasma de la terre qui la retient encore, la t\u00eate est baiss\u00e9e, les yeux sont ferm\u00e9s, son visage n\u2019est qu\u2019un large pli d\u2019o\u00f9 ruisselle un torrent, de sa bouche ouverte, aucun son, sa main s\u2019accroche \u00e0 la porti\u00e8re qu\u2019elle repousse, qu\u2019elle d\u00e9forme, derri\u00e8re elle la banquette du <em>bocho<\/em> blanc, pr\u00eate \u00e0 l\u2019accueillir, dernier train pour l\u2019enfer, l\u2019autre homme attend au volant, le pied fait vrombir le moteur, plus qu\u2019une seconde. Les quatre jambes entrelac\u00e9es font trembler le sol jusqu\u2019au Michoacan. Bient\u00f4t c\u2019est la disparition, l\u2019engloutissement de la chair marchand\u00e9e dans la banquette qui devient vivante, qui devient des centaines de mains qui s\u2019arrachent son \u00e9piderme, son derme, son apon\u00e9vrose, bient\u00f4t la recherche vaine de ses traces perdues dans la vie corrompue qui se repa\u00eet de cette chair, le trafic du corps jusqu\u2019\u00e0 son \u00e9puisement dans les champs, dans le d\u00e9sert, dans les carri\u00e8res, dans une jungle, dans n\u2019importe quel village de l\u2019un des trente et un \u00e9tats de cette capitale de la disparition, de ce pays du f\u00e9minicide, puis les lambeaux dans la fosse commune \u00e0 la fronti\u00e8re, les os m\u00eal\u00e9s \u00e0 d\u2019autres inconnues et demeurer, d\u00e9membr\u00e9e, indigne, profan\u00e9e et anonyme pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9. N\u2019\u00eatre plus que des os intacts sous la peau meurtrie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Soudain, mue par un nouveau silence, la voiture d\u00e9marre. L\u2019homme debout se volatilise. Anna s\u2019effondre sur le bitume, t\u00e9tanis\u00e9e, convulsive. Philippe d\u00e9boule en s\u2019arrachant des yeux gaz\u00e9s, fou. Je cours, aussi folle, la gorge enfin libre de rugir. Un groupe serr\u00e9, \u00e9trange troupeau de vieilles, de vieux, de b\u00e9b\u00e9s, de m\u00e8res et de p\u00e8res, d&rsquo;ados extirp\u00e9s de leur caverne, un bloc familial insubmersible tomb\u00e9 du ciel accourt en hurlant \u00e0 l\u2019unisson comme un monstre de vie faisant fuir le monstre de mort.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tu ne diras rien \u00e0 mon p\u00e8re murmure Philippe dans la nuit.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je portais ma longue jupe vichy bleue l\u00e9g\u00e8re faite main, des sandales r\u00e2p\u00e9es par la route que je n\u2019attachais jamais, il tenait sa clope serr\u00e9e entre ses l\u00e8vres, son eastpack distendu lui tombait sur les reins, elle \u00e9tait \u00e0 la mode mexicaine, coupe courte, t-shirt pr\u00e8s du corps, legging baskets, maquill\u00e9e comme un soir de f\u00eate. 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