{"id":146794,"date":"2024-03-17T15:29:30","date_gmt":"2024-03-17T14:29:30","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=146794"},"modified":"2024-03-27T09:43:49","modified_gmt":"2024-03-27T08:43:49","slug":"146794-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/146794-2\/","title":{"rendered":"#doublevoyage #10 | Cap au Sud, trois personnages en qu\u00eate"},"content":{"rendered":"\n<p>Toulouse, premi\u00e8re ville qui fut mienne. A force de se fr\u00e9quenter, on s&rsquo;\u00e9tait \u00e9pous\u00e9es. Seize ann\u00e9es de belles noces. Le pass\u00e9 &#8212; un sournois &#8212; s&rsquo;invita au mariage comme une f\u00e9e carabosse. Attendit en silence. <\/p>\n\n\n\n<p>Quand il surgit, j\u2019habitais, sans l\u2019avoir d\u00e9sir\u00e9, rue Riquet \u2013 vieux quartier de la Colombette, \u00e0 l\u2019\u00e9cart de mes rues pr\u00e9f\u00e9r\u00e9es (la soif d\u2019amour oblige, d\u00e9centre, avant de raviver les plus vives, les plus effroyables des anciennes douleurs) dans un modeste logement en rez-de-chauss\u00e9e, loyer pay\u00e9 par ma bourse d\u2019\u00e9tudiante, bourse non m\u00e9rit\u00e9e \u2013 je n\u2019allais plus en cours &#8212;&nbsp; et d\u00e9j\u00e0 sans le comprendre, sans le voir, je m\u2019isolais, je rembobinais les ann\u00e9es toulousaines dans l\u2019obscur de la pi\u00e8ce qui donnait sur la rue, je repoussais l\u2019enfant n\u00e9e des pas qui arpentaient la ville, port\u00e9e en moi aux premiers jours de la rue Saint-Rome, une enfant combattante des bords de la Garonne, que m\u00eame la banlieue, dans son \u00e9loignement, n\u2019avait pu voir faiblir, une enfant-arbre, qui avait pris racine au creux des vieux pav\u00e9s bossel\u00e9s et disjoints.<\/p>\n\n\n\n<p>Car il \u00e9tait venu, l\u2019autre plus qu\u2019attendu. D\u2019un m\u00eame sud que celui de l\u2019exil, et lui-m\u00eame exil\u00e9 \u2013 c&rsquo;\u00e9tait faux  mais je m\u2019en persuadais &#8212; il avait rapport\u00e9 la chaleur accablante, l\u2019immense ciel d\u2019azur, la mer qui flamboie. Nous nous \u00e9tions aim\u00e9s, d\u00e9chir\u00e9s, s\u00e9par\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Peu importait les faits, tout ce qu\u2019il en restait, de ce temps de l\u2019amour, c\u2019\u00e9tait la survenance soudaine de la pluie, du vent, de la froidure, non pas de ces intemp\u00e9ries que j\u2019avais adopt\u00e9es, mais des m\u00e9chantes, qui s\u2019\u00e9taient amus\u00e9es \u00e0 me dire <em>Tu n\u2019es pas d\u2019ici<\/em>. <em>Regarde-toi, la peau brune, bruns les cheveux et le h\u00e2le d\u00e8s le premier soleil, c\u2019est le sud qu\u2019il te faut, tu aimes ce gar\u00e7on seulement parce qu\u2019il en vient, qu\u2019il te rappelle les tiens. Si tu \u00e9tais rest\u00e9e l\u00e0-bas, celui que tu \u00e9pouserais lui ressemblerait tellement qu\u2019il pourrait \u00eatre lui.  Qu\u2019attends-tu pendant que l\u2019hiver te tourmente, pars, le sud n\u2019est pas si loin qu\u2019il puisse te faire peur, prends la route, au d\u00e9tour le soleil cognera. <\/em>Mon pass\u00e9 chantonnait <em>Je suis l\u00e0&nbsp;! Je suis l\u00e0&nbsp;!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019\u00e9tais d\u00e9tourn\u00e9e de mes rues famili\u00e8res. Comme je ne sortais plus de l\u2019antre dans lequel, \u00e0 l\u2019abri, sans lumi\u00e8re j\u2019imaginais que l\u2019amour se creuserait un nid, la ville tout enti\u00e8re s\u2019effa\u00e7a, ma m\u00e9moire se vida et le pass\u00e9 l\u2019emplit.<\/p>\n\n\n\n<p>Expatri\u00e9e d\u00e9j\u00e0 \u2013 je ne le voyais pas &#8212; l\u2019unique pi\u00e8ce de vie devenue une gare, un tarmac, un quai, d\u00e9serts le plus souvent, j\u2019attendais la sentence qui me ferait partir, en laissant derri\u00e8re moi, sans en rien emporter \u2013 comme lors de ma premi\u00e8re enfance &#8212; ce qui avait meubl\u00e9 ces seize derni\u00e8res ann\u00e9es. &nbsp; Il fallait \u2013 une contrainte puissante me poussait  \u2013 que je fasse marche arri\u00e8re, que je retourne dans les pas de celle du bus, celle d\u2019avant les couvents, celle de la passerelle accroch\u00e9e \u00e0 l\u2019avion. <\/p>\n\n\n\n<p>Le Sud appelait. Couleurs, odeurs, chaleur, plus qu\u2019un tableau, une invitation. <\/p>\n\n\n\n<p>De fr\u00eales for\u00eats de mimosas bordaient des routes, trop larges, trop fr\u00e9quent\u00e9es. Le silence manquait. Il y avait aussi de jolies petites criques auxquelles on acc\u00e9dait par des bouts de campagne et des petits sentiers. Et puis on arrivait. Certains d\u00e9ambulaient, fascin\u00e9s, presque heureux \u2014 la balade n\u2019\u00e9tait pas si belle le long du vieux port, la mer virait au sale aux abords du b\u00e9ton \u2014 d\u2019autres, t\u00eate renvers\u00e9e, presqu\u2019allong\u00e9s sur les fauteuils en rotin des brasseries, go\u00fbtaient en f\u00e9vrier les pr\u00e9misses du trop br\u00fblant soleil qui s\u2019installerait en mai. Tous \u2014 dont ceux-l\u00e0 \u2014 d\u00e9siraient follement ce qui semblait \u00e0 prendre et qui les d\u00e9passait. Leur Sud \u00e9tait r\u00eav\u00e9 plut\u00f4t qu\u2019habit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Emilie, <em>toujours un peu fofolle <\/em>comme disait notre m\u00e8re, s\u2019\u00e9tait fait une place \u2014 tellement \u00e9troite, un vieux studio meubl\u00e9, sans confort, vendeuse dans une boutique d\u2019une de ces maigres rues trop sombres pour attirer la foule de l\u2019\u00e9t\u00e9 \u2014 l\u00e0 o\u00f9 elle avait imagin\u00e9 qu\u2019elle retrouverait ce qui la traversait sans jamais l\u2019apaiser \u2014 l\u2019enfance d\u2019avant la guerre, la gait\u00e9, une id\u00e9e de la f\u00eate \u2014 \u00e0 Saint-Tropez.<\/p>\n\n\n\n<p>La richesse des uns, et leurs fastes, modelaient \u00e0 l\u2019envi l\u2019avidit\u00e9 de ceux qui les servaient, leur laissant croire que m\u00eame leurs derni\u00e8res miettes valaient encore de l\u2019or. Emilie s\u2019en \u00e9tait accommod\u00e9e. Elle racontait\u00a0 qu\u2019une petite coiffeuse avait \u00e9pous\u00e9 un jeune \u00e9tudiant \u2014 tr\u00e8s amoureux sans doute, il lui avait permis de faire le saut dans sa classe sociale \u2014 lequel, devenu ing\u00e9nieur, avait fond\u00e9 une compagnie maritime dans un pays d\u2019Afrique. A trente ans, il avait d\u00e9j\u00e0 une tr\u00e8s grosse fortune dont sa femme \u2014 n\u00e9e de nulle part, et sans effort \u2014 profitait. Emilie fut des amis de la petite coiffeuse. Devant sa villa trop\u00e9zienne s\u2019\u00e9talait la Baie des Canoubiers, presque trop simple \u2014 une anse pas bien grande \u2014 ou simplement jolie, si l\u2019on pensait \u00e0 ceux qui en occupaient le pourtour. Un Sud g\u00e9n\u00e9reux puisqu\u2019il offrait l\u2019espoir \u00e0 qui r\u00eavait la richesse, de se creuser un trou et de manger des miettes.<\/p>\n\n\n\n<p>Poussant \u00e0 peine plus loin mais sur la m\u00eame c\u00f4te, mes parents s\u2019\u00e9tablirent \u00e0 un bout \u2014  le plus modeste \u2014 de la Promenade des Anglais. Ma m\u00e8re fut r\u00e9ticente et mon p\u00e8re s\u2019ent\u00eata. Sans la convaincre, il la d\u00e9m\u00e9nagea de Toulouse jusqu\u2019\u00e0 Nice. Comme rarement, le r\u00eave fit bon m\u00e9nage avec la r\u00e9alit\u00e9, bien au-del\u00e0 de la lune de miel \u00e0 laquelle on s\u2019attend lors d\u2019une nouvelle installation dans un lieu encore inexplor\u00e9. Mon p\u00e8re d\u00e9sirait rejoindre la M\u00e9diterran\u00e9e, quitt\u00e9e quelques vingt ans plus t\u00f4t \u2014 une rupture&nbsp; qui vous arrache l\u2019\u00e2me, la broie et la pile, comme on fait pour les corps au Tibet \u2014 consentit avec application au changement de rive, acceptant de s\u2019\u00e9merveiller que la mer soit aussi belle que celle qui l\u2019avait vu na\u00eetre, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9. Il passa les dix ann\u00e9es qui lui restaient de vie \u00e0 la contempler, du haut de son balcon, assis sur un fauteuil, comme j\u2019avais vu son p\u00e8re avant lui \u2014 mon grand-p\u00e8re ne d\u00e9couvrit la mer qu\u2019\u00e0 son adolescence, au moment o\u00f9 il quitta la terre espagnole et ses montagnes valenciennes \u2014 au temps de ma premi\u00e8re enfance \u2014 seules les postures \u00e9taient diff\u00e9rentes, mon p\u00e8re croisait les jambes alors que mon grand-p\u00e8re les \u00e9cartait, genoux ext\u00e9rieurs \u00e0 la rambarde, comme si le corps, retenu, s\u2019engageait tout de m\u00eame dans le ciel \u2014&nbsp; une fa\u00e7on qu\u2019eut mon p\u00e8re de rejoindre le sien, peut-\u00eatre sans le savoir \u2014 deux hommes tellement dissemblables \u2014 dans l\u2019azur du Sud.<\/p>\n\n\n\n<p>Quant \u00e0 moi, ce fut \u00e0 Aix-en-Provence que j\u2019\u00e9chouais. Nul \u00e9chec pourtant, et nulle gr\u00e8ve. Seulement un c\u0153ur qui avait pris grand froid, un corps qui refusait de tenir debout. Un Sud en campagne. Cruellement le plus beau, cruellement parce qu\u2019il n\u2019\u00e9voquait rien de celui qui m\u2019avait model\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>On croit atteindre le Sud, et voil\u00e0 qu\u2019il est autre. A mon d\u00e9part, j\u2019\u00e9tais comme adult\u00e8re, attach\u00e9e \u00e0 l\u2019Ouest et ligot\u00e9e \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019un Sud rab\u00e2ch\u00e9. Je tombais \u2014 loin de la mer \u2014 dans les ocres et le blond des bl\u00e9s, le mauve bleut\u00e9 des lavandes et le blanc sauvage, crayeux, des rochers. Le bleu du ciel \u00e9tait plus dense encore que celui que contemplaient mes p\u00e8res, un aplat profond que les toits de tuiles rouges d\u00e9coupaient au cutter. La chaleur s\u2019agrippait aux pierres des maisons, pierres \u00e9paisses qui vaillamment combattaient le mistral. Rien que je puisse en dire qui ne soit pas carte postale. Ici, nulle nostalgie. Le pass\u00e9 refluait, perdait sa consistance. Rien ne parlait de lui. La place \u00e9tait nette, je la pris. Ainsi je m&rsquo;installais dans ma troisi\u00e8me vie, me d\u00e9liant pour longtemps des deux autres.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Toulouse, premi\u00e8re ville qui fut mienne. A force de se fr\u00e9quenter, on s&rsquo;\u00e9tait \u00e9pous\u00e9es. Seize ann\u00e9es de belles noces. Le pass\u00e9 &#8212; un sournois &#8212; s&rsquo;invita au mariage comme une f\u00e9e carabosse. Attendit en silence. Quand il surgit, j\u2019habitais, sans l\u2019avoir d\u00e9sir\u00e9, rue Riquet \u2013 vieux quartier de la Colombette, \u00e0 l\u2019\u00e9cart de mes rues pr\u00e9f\u00e9r\u00e9es (la soif d\u2019amour oblige, <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/146794-2\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#doublevoyage #10 | Cap au Sud, trois personnages en qu\u00eate<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":32,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-146794","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/146794","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/32"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=146794"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/146794\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=146794"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=146794"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=146794"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}