{"id":147161,"date":"2024-03-27T19:29:48","date_gmt":"2024-03-27T18:29:48","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=147161"},"modified":"2024-03-27T19:29:49","modified_gmt":"2024-03-27T18:29:49","slug":"gestesusages-09-chanson-du-geste-decrire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/gestesusages-09-chanson-du-geste-decrire\/","title":{"rendered":"#gestes&#038;usages #09 | Chanson du geste d&rsquo;\u00e9crire"},"content":{"rendered":"\n<p>\u00c9crire est un geste tr\u00e8s lent au d\u00e9part. Trop lent et c\u2019est mal parti pour l\u2019\u00e9cole normale, simplement normale. Vous avez pens\u00e9 \u00e0 une institution sp\u00e9cialis\u00e9e&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9crire est un geste de pr\u00e9cision dans le cadre diaphane des lignes bleu tendre de la page \u00e0 la marge myst\u00e9rieuse. Qui voudrait prendre le risque de r\u00e9veiller ce qui dort derri\u00e8re la grande verticale rose p\u00e2le&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9crire est un geste d\u2019\u00e9l\u00e9gance quand on n\u2019est pas m\u00e9decin. Les savants sont des mandarins, ils dessinent des caract\u00e8res dont on n\u2019a pas d\u2019id\u00e9ogrammes.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9crire est un geste de son d\u00e9sir et de son d\u00e9sir\u00e9. Dans un film chinois, les concubines d\u00e9laiss\u00e9es deviennent folles en entendant dans le pavillon voisin, le petit marteau \u00e0 clochettes qui masse les pieds de l\u2019\u00e9lue de la nuit. L\u2019encre sur le papier, c\u2019est pareil.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9crire est un geste d\u2019\u00e9puisement, l\u2019\u00e9criture r\u00e9appara\u00eet de dessous l\u2019\u00e9criture comme le cadavre dans la piscine des Diaboliques. En fatiguant son signe, on fatigue ses id\u00e9es pr\u00e9con\u00e7ues, on les perd dans la for\u00eat et enfin, quelque chose s\u2019\u00e9crit, sans toi, \u00e0 travers toi, comme la col\u00e8re dont la bille perce le papier en point d\u2019exclamation.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9crire est un geste de truchements&nbsp;: le stylo, le papier, le clavier, les doigts, la main voire les deux mains, le bras voire les deux bras jusqu\u2019\u00e0 l\u2019attache dans le dos et ensuite des chemins de muscles, de nerfs, de synapses, autant de rivi\u00e8res souterraines qui grossissent la pens\u00e9e en la mettant en circulation jusqu\u2019\u00e0 la page, de papier, de cristaux liquides, de sable, vers d\u2019autres improbables assemblages composant un lecteur, une lectrice, un lectorat.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9crire est un geste brutal qui n\u2019est jamais \u00e0 la hauteur de la phrase dont tu as r\u00eav\u00e9. Mais on n\u2019\u00e9crit pas dans son sommeil, finalement. Voil\u00e0, c\u2019est ce que tu auras, dans la r\u00e9alit\u00e9, cette phrase-l\u00e0. C\u2019est ce qui se passe de ce c\u00f4t\u00e9 du miroir et aucune substance, aucune fatigue extraordinaire, aucune asc\u00e8se, aucun rituel chamanique ne changera \u00e7a. Au bout du compte, il y a quelques mots \u00e9crits qui essaient de dire et \u00e9chouent.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9crire est un geste d\u2019esquive, une planque. Quelle que soit la t\u00eate de ta journ\u00e9e, de tes coll\u00e8gues, du discours ambiant, quelle que soit la mis\u00e8re dont tu es environn\u00e9, tu peux dispara\u00eetre dans un monde que tu ouvres comme une porte dessin\u00e9e par tes soins sur un mur. Ainsi est la lecture, oui, \u00e9crire est le geste ultime de la lecture, ce v\u00eatement sur-mesure que tu te couds \u00e0 m\u00eame la peau dans la mati\u00e8re que tu d\u00e9sires ou qui ne te l\u00e2che pas d\u2019une semelle.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9crire est un geste qui sait s\u2019accommoder de la tristesse, en cela qu\u2019il la d\u00e9vie, la d\u00e9joue, la retourne. D\u2019abord, tu te roules dedans, tu \u00e9cris des textes tristes en \u00e9coutant de la musique triste dans des chambres tristes o\u00f9 de tristes sires t\u2019ont fauss\u00e9 compagnie dans des caf\u00e9s tristes o\u00f9 la vie s\u2019est englu\u00e9e entre le comptoir et les toilettes et le juke-box rallonge la partie d\u2019autant, pour voir jusqu\u2019o\u00f9 tu peux te lamenter et vagir sur ton sort mollement fictionnel voire pas du tout, totalement intime comme tu te plais \u00e0 te l\u2019imaginer \u2014 pourtant ta m\u00e8re \u00e0 la parade absolue quand elle d\u00e9coche \u00ab\u00a0C\u2019est \u00e7a, va pleurer sur ton lit avec ton walkman\u00a0\u00bb \u2014, et tu te plais \u00e0 croire qu\u2019il n\u2019y aura pas de limite et que la chute vertigineuse sera infinie, longue comme un clip de la fin des ann\u00e9es 80 qui se prend pour un long m\u00e9trage, mais toi tu ne te plais pas beaucoup pour te vautrer pareillement dans si peu d\u2019eau. Et puis un jour, tu vois ton portrait en lamantin dans une nouvelle qui se voudrait spirituelle et tu voudrais que \u00e7a passe, mais pour que \u00e7a cesse, il faut de la m\u00e9thode, comme quand tu arr\u00eates de fumer en \u00e9crasant syst\u00e9matiquement les clopes, \u00e0 peine entam\u00e9es, que tu ne te souviens pas avoir allum\u00e9es, ni d\u00e9sirer. Pareille pour les pages, d\u00e8s que \u00e7a s\u2019\u00e9coute, tu coupes, les mots, les phrases, ou tu en ouvres une nouvelle en t\u00e2chant de ne pas la tacher avec les gros pois de tes larmes sur toi, toi, toi. Et puis un jour, tu en as simplement assez de g\u00e2cher le papier, l\u2019encre et le temps en te regardant dedans. Tu l\u00e8ves la t\u00eate. Tu croques ceux qui passent par l\u00e0. Un oiseau sautille : ce sera ton meilleur po\u00e8me, le chef d\u2019\u0153uvre ignor\u00e9. Tu \u00e9cris pour te refaire le poignet, comme on marche sans but et sans heure dans une ville o\u00f9 personne ne nous attend et dont la langue est tr\u00e8s \u00e9trang\u00e8re \u00e0 celle qui noircit tes pages et tes doigts dans la belle lumi\u00e8re d\u2019avril avec son \u00e9nergie de coup de pied aux fesses. Mais finalement, \u00e9crire est un geste de tant de joie que m\u00eame au c\u0153ur mourant de ton pire souvenir, elle t\u2019accompagne phrase apr\u00e8s phrase.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9crire est un geste de la vie et de la vitalit\u00e9. En exige, en apporte, met en circulation l\u2019une et l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9crire est un geste sans interruption ou presque. Cette amie qui n\u2019\u00e9crit plus croit qu\u2019elle n\u2019\u00e9crit plus, mais dans cette phrase m\u00eame qu\u2019elle dit \u00e0 l\u2019envi (je n\u2019\u00e9cris plus) s\u2019\u00e9crit le verbe \u00e9crire conjugu\u00e9 \u00e0 sa petite personne. Ce n\u2019est pas si simple. \u00c7a n\u2019a pas besoin de notre participation volontaire. \u00c7a ne se passe pas entre adultes consentants. Une fois que c\u2019est advenu, \u00e7a ne d\u00e9sadvient pas. Les mots sont tout autour de nous et continuent \u00e0 se parler, \u00e0 nous parler et nous ne pouvons pas d\u00e9savoir quelle figure ils feraient sur une page, dans un r\u00e9cit\u2026 m\u00eame notre \u00e9pitaphe n\u2019est pas univoque \u00e0 travers les si\u00e8cles.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c9crire est un geste tr\u00e8s lent au d\u00e9part. Trop lent et c\u2019est mal parti pour l\u2019\u00e9cole normale, simplement normale. Vous avez pens\u00e9 \u00e0 une institution sp\u00e9cialis\u00e9e&nbsp;? \u00c9crire est un geste de pr\u00e9cision dans le cadre diaphane des lignes bleu tendre de la page \u00e0 la marge myst\u00e9rieuse. 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