{"id":147352,"date":"2024-04-23T16:42:01","date_gmt":"2024-04-23T14:42:01","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=147352"},"modified":"2024-05-04T13:34:40","modified_gmt":"2024-05-04T11:34:40","slug":"nouvelles-ranger-ses-livres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nouvelles-ranger-ses-livres\/","title":{"rendered":"#nouvelles | bribes | extraits | fragments | lambeaux, restes (traces, oublis, fables)"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>table des chapitres <\/strong><br><a href=\"#proposition1\">1, de l&rsquo;art de ranger ses livres <\/a><br><a href=\"#2librairies\">2, histoire de mes librairies<\/a><br><a href=\"#proposition3\">3, inventaire de choses perdues<\/a><br><a href=\"# proposition 4\">4 le livre dans sa mat\u00e9rialit\u00e9 <\/a><br><strong><a href=\"#proposition 5\/4\">5\/4 &#8211; Cort\u00e1zar  quatre stations <\/a><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>5\/4 &#8211; Cort\u00e1zar  quatre stations <\/strong>\u00ab\u00a0Disparu du film de cette terre\u00a0\u00bb, \u00e9crit Michaux <strong>(c&rsquo;est toujours un brouillon<\/strong>) <br><br>Il a dit : Prends-le, je te le donne\u00a0et il a ajout\u00e9, Michaux ne l\u2019aimait pas. Il n\u2019aimait pas ce livre \u00e9crit dans la mort et la douleur, ou il n\u2019aimait pas celle qui disparaissait consum\u00e9e dans ses pages ? (M.L., la femme de Michaux \u00e9tait morte br\u00fbl\u00e9e vive) Il ne l\u2019aimait pas, avait dit M. en retroussant ses narines, ce tic qui se manifestait dans ses phases paradoxales\u00a0; avec M. on ne savait jamais sur quel pied danser, une phrase pouvait dire exactement l\u2019inverse de ce qu\u2019elle semblait avancer. \u00ab\u00a0C\u2019est nul\u00a0\u00bb avait pu dire M. d\u2019un livre qu\u2019il venait juste de lire et pour lequel il \u00e9crirait un de ses plus beaux articles (pudeur ? peur d\u2019\u00e9crire un truc \u00ab\u00a0nul\u00a0\u00bb justement \u00e0 propos de cet \u00ab arrangement de mots\u00a0\u00bb qui l\u2019avait d\u00e9vast\u00e9 dans le plus beau sens du mot beau ?) M. \u00e9crivait des chroniques litt\u00e9raires dans des journaux, des articles pour envelopper les harengs ou, dans le meilleur des cas, faire partir un feu\u00a0disait M. ; il avait \u00e9t\u00e9 \u00e9diteur\u00a0; il avait m\u00eame re\u00e7u un Goncourt, pas lui, le livre qu\u2019il avait \u00e9dit\u00e9, un manuscrit apport\u00e9 par un pr\u00eate nom, qui couronnerait deux fois l\u2019auteur : le vrai .<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">&nbsp;&nbsp; M. se consid\u00e9rait comme \u00ab rat\u00e9 pour l\u2019\u00e9criture \u00bb&nbsp;: Kafka, Michaux, Beckett\u2026 apr\u00e8s t\u2019es foutu, disait M. Contradictoire. Paradoxal. Affectif, M. l\u2019\u00e9tait. D\u2019un d\u00e9sint\u00e9r\u00eat et d\u2019une g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 sup\u00e9rieure. \u00c0 celui qui contemplait un jour son Dubuffet les larmes aux yeux ; (un groupe de vaches je crois, cadeau du peintre, qu\u2019il r\u00e9v\u00e9rait comme il r\u00e9v\u00e9rait Michaux ), il avait offert&nbsp;le tableau : J\u2019ai vu tant d\u2019\u00e9motion dans son regard \u2013 il parlait de l\u2019homme\u2013, j\u2019ai pens\u00e9 qu\u2019il ne pourrait plus vivre sans elles \u2013 il parlait des vaches \u2013, j\u2019ai d\u00e9croch\u00e9 le tableau et je le lui ai donn\u00e9\u2026 ( les vaches du tableau valaient de l\u2019or, l\u2019homme savait ce qu\u2019il faisait)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">&nbsp;&nbsp; Ce jour de presque nuit ; sous l\u2019abribus je m\u2019en souviens il pleuvait. Cette pause impos\u00e9e dans l\u2019humide du boulevard St Germain&nbsp;; M. et moi \u00e0 l\u2019abri de l\u2019arr\u00eat d\u2019un bus que ni lui ni moi n\u2019attendions&nbsp;: Tiens je te le donne, avait dit M., en me tendant l\u2019enveloppe avec le livre, tu ouvriras \u00e7a plus tard&nbsp;; il avait fallu se pousser contre la vitre pour ne pas \u00eatre \u00e9clabouss\u00e9 par l\u2019auto qui fr\u00f4lait le trottoir. La nuit tombait ; l\u2019\u00e9clairage public tremblotait, les phares sinuaient jaunes et rouges ; la pluie z\u00e9brait la rue que les pi\u00e9tons, col relev\u00e9 ou sous parapluie, parcouraient en tous sens : Range \u00e7a dans ton cabas, c\u2019est pour plus tard, m\u2019avait dit M. (comme un go\u00fbter qu\u2019on glisse inquiet dans le sac de l\u2019enfant qui s\u2019en va loin pour la premi\u00e8re fois ou un billet, pour se rassurer). Ce livre aujourd\u2019hui introuvable ; son exemplaire unique il me l\u2019offrait parce que quelques jours plus t\u00f4t&nbsp;je lui avais dit : j\u2019ai lu un truc qui m\u2018a plu, <em>La nuit remue<\/em>, c\u2019est de Michaux je crois ( j\u2019ai toujours eu peur de me tromper ). Son cadeau de Michaux, ce livre d\u2019une br\u00fblure, il me le tendait&nbsp;; la pluie de mars, tapait au-dessus de nos t\u00eates. &nbsp;\u00ab&nbsp;C\u2019est pas du meilleur, avait dit M., d\u2019ailleurs Michaux ne l\u2019aimait pas\u2026&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">&nbsp;&nbsp; Ce matin je sors le livre. L\u2019enveloppe, quarante ans qu\u2019elle me suit&nbsp;; quarante que Michaux est mort ; M. est mort aussi. Jaunie et d\u00e9chir\u00e9e l\u2019enveloppe de kraft. Blanche. D\u2019origine. Celle de la pluie de l\u2019abribus,&nbsp; dedans : <em>Nous deux encore <\/em>. \u00ab&nbsp;Air du feu tu n\u2019as pas su jouer . Tu as jet\u00e9 sur ma maison une toile noire.&nbsp;\u00bb, c\u2019est \u00e9crit \u00e0 la page 9 de ce livre cousu de 23 pages&nbsp;; papier \u00e9cru sous le cristal \u2013 M couvrait ses livres de papier cristal. Exemplaire 82, sur Velin du Marais Cr\u00e8vecoeur, \u00e9dition originale de 1948. Livre limit\u00e9 \u00e0 750 exemplaires. La longue d\u00e9dicace de la main de Michaux, \u00e0 M., en deux parties, deux fois sign\u00e9e. La page \u00e0 l\u2019encre noire, d\u2019une \u00e9criture de fourmis tr\u00e8s r\u00e9guli\u00e8re, cependant illisible ; les blancs entre les mots : suspensions, respirations, et petits sauts&nbsp;; phrases qui courent vers le bord droit, s\u2019y collent, comme pour sauter hors de la page. \u00ab&nbsp;Exemplaire de M. en hommage imprudent&nbsp;\u00bb, c\u2019est \u00e9crit en toutes lettres de la main de Michaux \u2013 et toucher le livre c\u2019est encore un peu sentir sa main \u2013&nbsp;; la suite de la phrase barr\u00e9e d\u2019une oblique. \u00ab&nbsp;Non, s\u00fbr, c\u2019est trop de m\u00e9fiance envers l\u2019ours notre grand ami et le mien toujours\u2026 lutte\u2026tellement\u2026 fleurs\u2026\u00bb Ces mots en d\u00e9dicace pour partie ind\u00e9chiffrables ; il y a m\u00eame une petite fl\u00e8che verticale en bas de pages, juste en dessous de la deuxi\u00e8me signature, comme un dessin\u2026 (M. avait un dessin de Michaux, il avait \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9 de le vendre un jour de disette.) Le dernier mot c\u2019est : t\u00e9l\u00e9phone.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">&nbsp;&nbsp; Et il ne l\u2019aimait pas&nbsp;avait dit M., il parlait de ce livre de Michaux d\u00e9di\u00e9 \u00e0 sa femme ( si c\u2019\u00e9tait une appr\u00e9ciation de M. ?). M.L. mourait; Marie Louise mourait br\u00fbl\u00e9e vive (br\u00fbl\u00e9e morte \u00e7a existe aussi) et Michaux \u00e9crivait : <em>Nous deux encore<\/em>. Toutes ces cendres \u00e9parpill\u00e9es, combien de br\u00fbl\u00e9es mortes pour une brul\u00e9e vive ? Combien de livres pour une br\u00fblure. Et de livres br\u00fbl\u00e9s ? Une b\u00fbche (une bougie, de l\u2019huile sur le feu, de l\u2019essence un briquet qui\u2026, de l\u2019acide jet\u00e9\u2026) et la chemise&nbsp;s\u2019enflamme&nbsp;; le nylon br\u00fble, il fond ; la chemise se confond avec la peau, elle la d\u00e9vore. \u00ab La br\u00fblure \u00e9veille son corps comme un parc abandonn\u00e9&nbsp;\u00bb, \u00e9crit Michaux ( Pourquoi Michaux ne voulait-il plus voir ce livre ? \u00ab&nbsp;Ne m\u2019en parlez plus aurait-il dit&nbsp;\u00bb&nbsp;d\u2019apr\u00e8s M., s\u2019il fabulait&nbsp;? ) \u00ab&nbsp;On est rest\u00e9 h\u00e9b\u00e9t\u00e9 de ce c\u00f4t\u00e9-ci. On n\u2019a pas eu le temps de dire au revoir. On n\u2019a pas eu le temps d\u2019une promesse. Elle avait disparu du film de cette terre.&nbsp;\u00bb \u00e9crit Michaux page 14, puis, page 23 :&nbsp;\u00ab&nbsp;me joindre \u00e0 toi, pauvrement, pauvrement certes, sans moyens mais nous deux encore, nous deux\u2026&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">&nbsp;&nbsp; Je range le livre dans l\u2019enveloppe, je glisse l\u2019enveloppe dans le tiroir du haut. Je pense \u00e0 la pierre du cimeti\u00e8re d\u2019Ars, ses cailloux blancs. Je pense \u00e0 M. en cendres sous la pierre. J\u2019avais apport\u00e9 trois brins de muguet, le jardin en \u00e9tait plein. Trois brins de mai en avril. M. \u00e9tait n\u00e9 un premier mai, c\u2019est \u00e9crit sur la pierre.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"Prposition-4\" style=\"font-size:16px\"><strong>4- le livre dans sa mat\u00e9rialit\u00e9<\/strong>. <br>\u2026 Un livre d\u2019une livre, et avec \u00e7a ? On a de la reluire dor\u00e9e sur tranche et de la page blanche \u2026&nbsp;&nbsp; <br>Trouv\u00e9 dans un trou d\u2019eau &#8211; l\u2019Ivre pages coll\u00e9es &#8211; phrases en moisissures <br>Livres de sous-sol, de garage ou de cave; l\u2019essence varie. Et l&rsquo;odeur suit.<br>Livre de Grenier au plus pr\u00e8s des \u00e9toiles : gare au plafond pourri. <br>Quelle mat\u00e9rialit\u00e9 pour celui \u00ab&nbsp;qui se lit tout seul&nbsp;\u00bb : on a qu\u2019\u00e0 l\u2019ouvrir on tire dehors des titres des billets de l\u2019or\u2026 <br>On a pu choisir un livre (ou deux) de sa biblioth\u00e8que ; j\u2019ai pris le Verlaine pl\u00e9iade, un bout de a tranche, est tomb\u00e9, l\u00e0 o\u00f9 il y a le nom. Pos\u00e9 Verlaine  ( le nom) sur la commode faux Empire et le livre sous la pile du lit (aux papiers d\u00e9coup\u00e9s en marque page comprendre que c\u2019est \u00e0 Sagesse qu\u2019il usait ses yeux). <br><em>Minuit<\/em> de peu de mots \u00e0 grands corps ( de lettres) et larges marges, ses noirs et blancs en \u00e9quilibre ( mais le papier jaunit aussi ), pages qui se regardent autant qu&rsquo;elles se lisent : <em>L\u2019homme assis dans le couloir <\/em>pas plus \u00e9pais qu&rsquo;une liasse de papiers \u00e0 cigarettes ou, <em>Premier amour<\/em>&nbsp;tout en longueur (dans le sac avec les carnets et les brosses) ;<br>Le Verlaine retrouv\u00e9 sous la pile entre le Cluedo et le Babar, ce poche de l&rsquo;\u00e9poque lyc\u00e9e, le vernis de la couverture rebique aux angles, un peu de sable tombe des pages : annotations au crayon (ce qui a fait appel dans le pass\u00e9 de la lecture) une \u00e9toile pour un titre, une ligne sous vers&#8230; <br>Le Babar justement, de trois g\u00e9n\u00e9rations, qui a pris l\u2019odeur du mur, empreintes au sucre, crayonnage couleur. <br><em>Un po\u00e9sie Gallimard<\/em> et les pages se d\u00e9collent ( Sylvia Plath peut-\u00eatre); sa page scotch\u00e9e \u00e0 l\u2019envers comme une chanson triste ou marcher sur la t\u00eate. <br>Le Kant \u00ab\u00a0original de 1796, \u00ab&nbsp;de chez J.L. Lucet. Du bulletin de litt\u00e9rature des sciences et des arts, rue Montmartre No 94 vis \u00e0 vis la rue Joseph&nbsp;\u00bb (sic) , <em>Observation sur le sentiment Du beau et du sublime<\/em>, en traduction fran\u00e7aise; titre or sur rouge et la couverture de veau fauve desquame, ce cadeau de M. gard\u00e9 dans l\u2019enveloppe de Kraft blanc&nbsp;;<em> Pr\u00e9paratif de noce \u00e0 la campagne<\/em> Collection Blanche, (de M. encore) sa d\u00e9dicace au crayon de bois, ultime moquerie : \u00e0 Nathalie Chieuse Holt ; qui te donne un jour son Michaux interdit, un original sur Velin Cr\u00e8ve-c\u0153ur num\u00e9ro 83,&nbsp;\u00ab&nbsp;pour M. de Michaux&nbsp;\u00bb, sa tr\u00e8s longue d\u00e9dicace illisible. L&rsquo;encre et la main de Michaux en pleine page de garde, livre relique parce que tenu\/touch\u00e9 par lui ( Michaux) <br>Le Cindy Shermann des ann\u00e9es 1980 offert \u00e0 N. York par l\u2019homme qui t\u2019emballe une nuit de juillet, ses Polaro\u00efds en journal amoureux maintenus par un trombone entre les pages, celui qui t&rsquo;offrira le Kertesz de femmes en distorsions; livres ramen\u00e9s des voyages qui transportent l&rsquo;odeur fant\u00f4me des villes, \u00e7a reste dans les pages ( et Restes, un titre?) : une fen\u00eatre sur rue Down Town, (le Shermann avec ses images flottantes sera perdu) <br>Le journal de Kafka \u00e0 couverture rouge, traduc. Robert que tu avais achet\u00e9 en 1978, rouge? (Tu le vois rouge) perdu aussi , c&rsquo;est celui-l\u00e0 que tu veux&nbsp;; pas le couverture beige qui s\u2019ouvre au coupe papier, lui tu ne l aimes pas, d&rsquo;ailleurs tu n&rsquo;aimes pas d\u00e9couper les pages des livres, longtemps tu as eu un couteau \u00e0 dents pr\u00e8s du lit &#8211; cet ami qui te cite Barthes : quand nous mangeons nous d\u00e9chirons la nourriture,(pages que je d\u00e9chire en s\u00e9parant les cahiers: papier trop ancien, impatience), les japonais ils la d\u00e9signent ( s\u00e9parer les pages avec des baguettes ?) &#8230; <br>Trace d\u2019Ernst Bloch recouvert de papier cristal pour \u00e9viter les traces, le titre qui se devine en transparences : Traces ( la beaut\u00e9 du mot; ce serait \u00e7a le titre \u00e0 garder )le grain rond de la page sous la pulpe du doigt; Noa Noa&nbsp;et sa couverture entoil\u00e9e de jute pour tenir le leurre du fac-simile ; tes faux livres justement, ce prototype que tu sculptes dans tes cartons de d\u00e9m\u00e9nagement, tes cartons \u00e0 livres qui vont devenir des livres de sc\u00e8ne : premier grand livre recycl\u00e9 de ta collection \u00ab&nbsp;Urfaustienne&nbsp;\u00bb, mutique (on peut l\u2019ouvrir \u00e0 deux ou trois endroits pour faire plus vrai); l\u2019ampoule gliss\u00e9e dans l&rsquo;\u00e9paisseur des fausses pages coll\u00e9es pour \u00e9clairer le visage de l&rsquo;acteur et lire les mots sur ses l\u00e8vres &#8230; ces livres sans poids tout en carton qui s&#8217;empilent dans le camion; le poids des livres qu\u2019on trimballe dans leurs cartons avec la poussi\u00e8re (comme des preuves de vie?). Le livre du film, on l\u2019avait choisi pour sa mat\u00e9rialit\u00e9 : volume, poids, peau\u2026pas pour son titre qui restera invisible, sa surface m\u00e2ch\u00e9e; ce livre contre sa m\u00e9moire qui s\u2019absente, peau contre peau\u2026 la cam\u00e9ra tourne, les mains de ma grand m\u00e8re \u00e9cartent le linge, qui enveloppent le livre ( comme un pain pour le conserver ); elle en caresse la surface \u00e0 peine plus large que ses paumes (mains tavel\u00e9es &#8211; fleurs de cimeti\u00e8re)\u2026 et ce livre, le dernier qu&rsquo;il lisait, une biographie de Rousseau, un poche, mais quelle image sur la couverture effleur\u00e9e par la mort? <br><br><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\" id=\"proposition1\"><strong>1 de l&rsquo;art de ranger ses livres<\/strong> <strong>| &#8230; en rangeant&#8230;<\/strong><br><br>\u00ab C\u2019est en rangeant ma biblioth\u00e8que \u2026&nbsp;\u00bb : je lui avais offert ces quelques mots et les suivant en guise d\u2019avant-propos \u00e0 notre aventure th\u00e9\u00e2trale ; il aimait beaucoup lire, pas \u00e9crire ; j\u2019aimais \u00e9crire plut\u00f4t que lire. Nous avions pour un temps trouv\u00e9 l&rsquo;accord parfait. <br><br>\u00ab C\u2019est en rangeant ma biblioth\u00e8que, avais-je \u00e9crit en place de lui, qu\u2019il avait retrouv\u00e9 ce livre ; l\u2019id\u00e9e avait jaillit. Ce serait une adaptation de ce petit livre o\u00f9 l\u2019on croisait Melville en panne d&rsquo;\u00e9criture. \u00c0 cette \u00e9poque nous rions comme des baleines. Nous nous aimions de petits baisers fous et mangions des \u0153ufs \u00e0 la coque (pas du mouron) ; apr\u00e8s l&rsquo;amour nous nous lisions, l&rsquo;un apr\u00e8s l&rsquo;autre ,des passages de livres que nous aimions ; nous savions que nous mourrions un jour l\u2019un pour l\u2019autre; ou l&rsquo;un sans l&rsquo;autre pour de bon, sans pr\u00e9cision de date et d\u2019heure.<br><br>C&rsquo;est moi qui ai fait ses cartons un jour de th\u00e9\u00e2tre en romans, par auteurs en laissant la poussi\u00e8re. Je n&rsquo;ai pas retrouv\u00e9 Le monde et le pantalon, il me l&rsquo;avait perdu.<br><br>Hier est arriv\u00e9 le pire: jour de printemps \u00e0 couvrir les miroirs : o\u00f9 ai-je bien pu ranger Verlaine, je veux dire cet exemplaire \u00e0 l&rsquo;odeur de t\u00e9r\u00e9benthine tout tach\u00e9 que tu m\u2019avais offert&#8230; et tous ces po\u00e8mes appris par c\u0153ur tomb\u00e9 dans l\u2019oubli. <br><br>Quand tu peignais des pommes je copiais les M\u00e9nine ; tes livres s\u2019empilaient \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des bocaux de couleurs&nbsp;; tes livres couverts de kraft blanc et le nom sur la tranche de ton \u00e9criture de fourmis : piles fant\u00f4mes dont l\u2019ordre secret t\u2019appartenait.&nbsp;<br>Tu aimais lire jusque par-dessus moi : tu m\u2019oubliais. J\u2019avoue avoir parfois ha\u00ef tes livres. Sous ton nez j\u2019ai lu Michaux \u00e0 te donner des rougeurs, ce Belge dont tu ne voulais entendre ni les mots ni le nom, m\u00eame en peinture : trop proche jusqu\u2019\u00e0 la ressemblance physique. &nbsp;<br><br>C\u2019est en rangeant ma biblioth\u00e8que que j\u2019ai d\u00e9couvert que je n\u2019avan\u00e7ais pas dans la Recherche : je m\u2019y lan\u00e7ais pourtant chaque fois \u00e0 corps perdu. Et tout recommencer :1,2,3 et retour. Ce n\u2019est jamais du temps perdu m\u2019avais-tu dit avec ce sourire ironique qui donnait l\u2019envie de te taper sur la t\u00eate \u00e0 coups de Michaux. <br><br>Proust, il l\u2019avait dans la collection blanche; en poche ; en folio; et les Pl\u00e9iades tiraient leur fils d&rsquo;or aux pieds du lit. La Recherche il l&rsquo;avait lue dans chaque collections, au moins trois fois : Longtemps je me suis tromp\u00e9 de bonheur, il m\u2019avait dit. <br>Une nuit de querelle j\u2019ai cach\u00e9 Sodome dans la cocotte-minute qui servait pour la toilette; on peut ranger ses livres un peu partout, dormir avec, puis j&rsquo;ai claqu\u00e9 la porte et march\u00e9 jusqu&rsquo;au faubourg St Germain<br><br>Avant-hier ta biblioth\u00e8que de secours, ces quelques livres saupoudr\u00e9s de morphine. <br><br>J\u2019ai connu des hommes de livres qui pouvaient \u00eatre ivres comme des cochons, je n\u2019\u00e9tais pas en reste. Parfois nous jouions nos livres aux d\u00e9s. <br><br>C\u2019est en rangeant ma biblioth\u00e8que ce jour de temp\u00eate \u2013 certains livres se marient avec le tonnerre \u2013 que j\u2019ai d\u00e9couvert son absence. Un amant de passage ou son double avait d\u00e9rob\u00e9 Les Chants, une \u00e9dition originale de Maldoror. <br><br>C\u2019est en rangeant ma biblioth\u00e8que que j\u2019ai retrouv\u00e9 la m\u00e9moire des livres perdus, oubli\u00e9s, trop aim\u00e9s, et au passage celle de leurs visages.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"proposition2\" style=\"font-size:16px\">Elle avait d\u00e9cid\u00e9 de ranger ses livres par affinit\u00e9 \u00e9lectives, les affinit\u00e9s faisaient de petites bulles et g\u00e9n\u00e9raient des moisissures. La chimie est une chose complexe. Elle m\u2019a dit ce jour-l\u00e0 \u2013 elle m&rsquo;avait convi\u00e9e \u00e0 prendre ce que je voulais dans sa biblioth\u00e8que\u2013, qu\u2019on ne donne pas d\u2019ordre aux livres : Ils se d\u00e9brouillent bien par eux-m\u00eames, tout au plus peut-on leur sugg\u00e9rer une place. C\u2019est la m\u00e9thode Montessori appliqu\u00e9 \u00e0 la biblioth\u00e8ques?<br><br>Il arrive que les livres s\u2019habituent \u00e0 la place hasardeuse qu\u2019ils ont re\u00e7ue alors ils ne veulent plus qu\u2019on les d\u00e9range, il savent qu\u2019on va&nbsp;les retrouver m\u00eame \u00e0 l\u2019aveugle, comme au cimeti\u00e8re dans les all\u00e9es les pierres grav\u00e9es. <br><br>Nomenclature rime avec tablature et courbatures. &nbsp;<br><br>Quand je range, je suis perdue<br><br>\u00ab\u00a0Un soigneux d\u00e9sordre est la vraie m\u00e9thode\u00a0\u00bb a \u00e9crit le marin<br><br>Pour ranger ma biblioth\u00e8que il a bien fallu que je la d\u00e9range. S&rsquo;est produit un affolement avec feuilletage et boulimie de pages: ranger c\u2019est aussi retrouver, d\u00e9sirer&#8230; d\u00e9vorer <br><br>Elle dit qu\u2019elle sait o\u00f9 retrouver ses livres de vue d&rsquo;aigle, d&rsquo;odorat. Elle parle d&rsquo;immanence : j&rsquo;ai les rayonnages et les livres dans la peau ; au t\u00e9l\u00e9phone elle me demande de lui trouver ce livre: il suffit que tu te d\u00e9places un peu \u00e0 droite et que tu descendes de trois hauteurs, une couverture verte, dans le bas sur la tranche comme un coup de canine : Tu le vois? <br><br>C\u2019est en rangeant ma biblioth\u00e8que que j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 absorb\u00e9e par son feuilletage et j&rsquo;ai disparu dans les pages.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"2librairies\">2, histoire de mes librairies, d\u00e9cor<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">(celle de la rue Legendre un \u00ab\u00a0marchand de journaux\u00a0\u00bb : des illustr\u00e9s, un Caroline, le tout avec des bonbons et des feutres \/ celle de la ville d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, du c\u00f4t\u00e9 de la statue dor\u00e9e, qui fait presse et papeterie : fiches, \u00e0 la main au crayon qui se gomme, tenues \u00e0 la couverture par un trombone : combien-comment elle l&rsquo;a aim\u00e9 celui-l\u00e0; son visage triste qui s&rsquo;\u00e9claire quand tu lui tends le livre \/ celles des th\u00e9\u00e2tres, quelques tables, et acheter la pi\u00e8ce que tu viens de d\u00e9couvrir ou une autre de l&rsquo;auteur(e) en sortant \/ celles des mus\u00e9es et, malgr\u00e9 les couleurs des reproductions si laides, repartir avec ce catalogue dix fois trop lourd ( \u00e7a c&rsquo;\u00e9tait avant ) \/ la caisse de livres de l&rsquo;\u00e9picerie des Pyr\u00e9n\u00e9es du c\u00f4t\u00e9 du ch\u00e2teau de Qu\u00e9ribus \/ les biographiques, historiques, politiques du pr\u00e9sentoir \u00e0 livre de La maison de La Presse du village o\u00f9 tu t&rsquo;arr\u00eates \u00e0 v\u00e9lo; et le bouquiniste de la rue d&rsquo;apr\u00e8s qui a tout sauf celui que tu cherches \/ celle des Abbesses (disparue) dite L&rsquo;Allemande y acheter un \u00e9ni\u00e8me exemplaire de Lenz \/ celle des Abbesses o\u00f9 la patronne est \u00e0 claquer, o\u00f9 tu ne retourneras jamais sauf urgence vitale \/celle d&rsquo;une \u00eele ou tu voudrais trouver ce livre l\u00e0 pour l&rsquo;offrir et il faut le commander et tu ressors avec un stylo \/ celle d&rsquo;une autre \u00eele tenue par un allemand br\u00fbl\u00e9 qui parle cinq langues \/ celle o\u00f9 tu aimais tellement l&rsquo;\u00e9couter, qui t&rsquo;enveloppait ,et le livre, de sa voix douce \/ celle o\u00f9 tu vides ton sac par terre en hurlant parce qu&rsquo;on t&rsquo;accuse d&rsquo;un vol que tu n&rsquo;as pas commis \/ celle o\u00f9 tu tombes amoureuse juste pour le livre qu&rsquo;elle a choisi et tu ne la reverras pas \/ celle de Michel aux livres rares, Michel qui t&rsquo;offrait des \u00e9ditions originales ou des introuvables \/ celle o\u00f9 le libraire parle trop, te colle, t&rsquo;explique \/ celle de Marianne et Dominique : parce que c&rsquo;est l\u00e0 et pas ailleurs que tu dois aller comme ils disent avec leur s\u00e9rieux \u00e0 fou rire \/ les quelques livres dans le hall de l&rsquo;h\u00f4pital en bas avec les revues \/ celle des films, combien de librairie en scenario; combien de d\u00e9cor avec livres et libraire \/ celle d\u00e9crite dans le livre et il te semble que tu y es entr\u00e9e \/ celle du r\u00eave et tous les livres fondent, sauf un )<br><br>\u2014 ils pouvaient le dimanche les emmener d\u00e9jeuner aux Puces : grenadines \u00e0 la paille, frites grosses comme des quartiers de pommes ; au dessert la mousse arrivait en soupi\u00e8re&#8230; En bout de table s\u2019abstraire dans les pages de l\u2019album achet\u00e9 au stand d\u2019en face ; dehors les vendeurs tirent des plastiques sur les marchandises, il pleut. Souvent aux Puces le dimanche il pleuvait. Le matin ils arpentaient les stand de rues, et ceux du passage couvert ou tout est chic et cher, pour voir ; la ballade se terminait par le dernier stand de l\u2019all\u00e9e d\u00e9couverte, face au bistrot, comme un petit garage avec rideau de fer ; plafond et murs de ciment, m\u00eame le sol sous les tapis, dans le fond une tapisserie bizarre s\u00e9parait le magasin de la partie \u00ab&nbsp;priv\u00e9e&nbsp;\u00bb, \u00e7a sentait la serpilli\u00e8re, la clope, le caf\u00e9 brul\u00e9 \u2013 ; Maurice-Boris-Marcel-Igor c&rsquo;est quoi le nom? L\u2019accent c\u00f4t\u00e9 Belleville roule les r.&nbsp;cigarette aux l\u00e8vres : Anglaise \u00e0 bout dor\u00e9 ou papier couleur qu&rsquo;on ne trouvait qu&rsquo;aux Puces justement. Foire aux livres&nbsp;! ce devait \u00eatre \u00e9crit sur le carton qui invitait \u00e0 fouiller dans les caisses : Livres, revues, journaux, ou \u00ab\u00a0Pour enfants\u00a0\u00bb tri\u00e9s mais en vrac dans leur caisse. Les \u00ab&nbsp;reli\u00e9s&nbsp;\u00bb se trouvaient vers le fond class\u00e9s par ordre de grandeur; les pr\u00e9sentoirs de m\u00e9tal pouvaient, en marchandant beaucoup, s\u2019acheter aussi ; quelques livres, des \u00e9ditions rares, s\u2019exposaient en vitrine sous cl\u00e9, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des bijoux&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><strong>\u2014<\/strong> avec D. on y allait, cette librairie \u00e9troite de nom et de porte; disparue. En me baissant pour regarder les livres mes fesses faisaient paravent \u00e0 deux courbes pendant que D. piquait un livre : il disait, j&rsquo;en ai achet\u00e9 trois, \u00e7a \u00e9quilibre. M\u00eame \u00e0 deux pour regarder les livres on se g\u00eanait, pas plus de quatre clients \u00e0 la fois, je ne crois pas que c&rsquo;\u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9 \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e; nous y \u00e9tions parfois plus nombreux avec nos cartons \u00e0 dessin, comme aux f\u00eates des chambres de service, on s&rsquo;arrangeait; j&rsquo;y ai trouv\u00e9 correspondance et journaux : Delacroix, Vollard, Dubuffet&#8230; Et le Bacon\/ Sylvester<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><strong>\u2014<\/strong> sur la place un jour il y aurait ce monstre de r\u00e9sine polyur\u00e9thane, cr\u00e9ature pleine de facettes, fig\u00e9e bras lev\u00e9 sur son \u00e9lan. On dirait : Je vais \u00e0 \u00ab\u00a0celle du Monstre\u00a0\u00bb tu m\u2019y rejoins ? La librairie longtemps qu&rsquo;elle \u00e9tait l\u00e0, bien avant le Monstre, bien avant les grands travaux de la ville qui s&rsquo;\u00e9tait dot\u00e9e d&rsquo;un th\u00e9\u00e2tre tout neuf et qui attendait le tramway\u2026 Elle avait fait peau neuve la librairie o\u00f9 l\u2019on trouvait \u00ab\u00a0Le Livre\u00a0\u00bb, celui qu&rsquo;il avait fallu chercher longtemps, ou qu&rsquo;on n&rsquo;avait pas imagin\u00e9, qui vous faisait signe \u2013 pour la po\u00e9sie il fallait monter quelques marches\u2013, ou simplement r\u00eav\u00e9 ; elle s&rsquo;\u00e9tait agrandie, elle s\u2019\u00e9tait \u00e9claircie la librairie ; quelque chose d&rsquo;elle s&rsquo;\u00e9tait dilu\u00e9 dans la blancheur ; les deux libraires d\u00e9sassortis en tailles et vies, mais tout \u00e0 fait compl\u00e9mentaires avaient vieilli<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><strong>\u2014<\/strong> la rue file vers Saint-Sulpice&nbsp;; vitrine de haute transparence, \u00e9pur\u00e9e; deux ou trois livre dont \u00ab\u00a0Enfance\u00a0\u00bb en collection blanche : la fiche pos\u00e9e dessous \u2013 comme un petit cartel \u00e9crit au crayon \u00e0 la main : \u00e9dition originale Num\u00e9rot\u00e9e sur v\u00e9lin d&rsquo;Arches\u2013, ne mentionne pas le prix. A l\u2019int\u00e9rieur l&rsquo;homme en tweed \u00e0 lunettes, pochette et n\u0153ud de couleur \u2013 quelque chose d&rsquo;Olivier dans le Limier de Mankiewicz. Boiseries, \u00e9chelles de laiton et lin\u00e9aires de reliures&#8230; Au centre une longue table avec lutrin pour pr\u00e9senter les livres dont en ne tourne les pages qu&rsquo;avec des gants ; le prix se murmure \u00e0 l&rsquo;oreille ou pas, c&rsquo;est \u00e0 la t\u00eate du client qui a fait tinter la porte en entrant. ( me repoussant vers la sortie, il l\u00e2che son prix \u00e0 quatre chiffres\u2026 qu&rsquo;il la garde son originale, j&rsquo;ai mon exemplaire crayonn\u00e9, il est all\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 New-York&#8230;) <br><br><strong>\u2014<\/strong> \u00e0 New-York justement j&rsquo;ai achet\u00e9 un Rimbaud en anglais, un livre de photo, un &#8230; non je ne me souviens pas ; je vois un bateau sous verre, une gravure; des revues et des livres s&#8217;empilent; je ne me souviens pas, les rayonnages montent si haut, Je balbutie; je crois qu&rsquo;on me parle en fran\u00e7ais : de paris? Oui&#8230;  Et l&rsquo;\u00e9chelle s&rsquo;amenuise vers le haut. <\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"proposition3\" style=\"font-size:16px\">3 _ inventaire de choses perdues<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><strong>La baraque de p\u00eache sur pilotis au bout de la jet\u00e9e du port&nbsp;<\/strong><br>avait \u00e9t\u00e9 l\u00e0, le dessin du p\u00e8re l\u2019atteste; un grand dessin, aux traits quasi photographiques \u00e0 la mani\u00e8re am\u00e9ricaine \u2013 plus Wyeth qu\u2019 Homer\u2013, offert plus tard en cadeau de noces. Il existe une photocopie de ce dessin dans la maison d\u2019\u00e9t\u00e9, double ap\u00e2li par le salp\u00eatre, ersatz fantomatique, elle atteste l\u2019existence du dessin du p\u00e8re, comme celle de la baraque du bout de la jet\u00e9e. Un dessin peut greffer la t\u00eate d\u2019un bouc sur le corps d\u2019une sir\u00e8ne ou faire porter des jambi\u00e8res \u00e0 une baleine \u2013 l\u2019ancien patron du caf\u00e9 du port ne se privait pas de tracer des chim\u00e8res, ses miniatures aux couleurs franches ornaient les murs de la salle, y figuraient des monstres d&rsquo;inspiration plus ou moins marine que les clients de passage admiraient et que les habitu\u00e9s, \u00e0 force d&rsquo;habitude justement, ne regardaient plus ou voyaient doubles les soirs d\u2019hiver. Ce n\u2019\u00e9tait pas le genre du p\u00e8re de fabuler, il aimait repr\u00e9senter des choses r\u00e9elles (essaye d\u00e9j\u00e0 de faire ce que tu vois) et tirait de sa mine de charbon, ou de son pinceau d&rsquo;aquarelle les choses telles qu&rsquo;elles lui apparaissaient avec un grand souci documentaire &#8211; du moins tentait-il de le faire : esquisser d&rsquo;abord, \u00e9bauches, d\u00e9tails plus moins pouss\u00e9s en prise de notes, puis revenir suivant l\u2019importance du motif, et s\u2019atteler \u00e0 un dessin qui pouvaient prendre la journ\u00e9e enti\u00e8re. Je l\u2019ai connue la baraque de la jet\u00e9e du dessin de mon p\u00e8re ; je l&rsquo;ai oubli\u00e9e. J\u2019ai, je m&rsquo;en souviens, clandestinement pouss\u00e9 la porte de planche, la clenche avait rouill\u00e9 : j&rsquo;ai pu, me blesser aux tranchant des coquilles que la poussi\u00e8re de vase d&rsquo;un gris vert tr\u00e8s doux tamisait ( panier de fil de fer, b\u00e2ches \u00e0 sel, voilures)&#8230; l\u00e0 \u00e0 l&rsquo;abri du vent, et les ombres du soleil dansant, r\u00eaver o\u00f9 jouer \u00e0 me faire peur; l\u00e0, embrasser d&rsquo;autres corps&#8230; Les nuits de Quatorze Juillet la baraque s&rsquo;habillait de lueurs, il semble qu&rsquo;elle br\u00fblait. A-t-elle disparu dans les flammes, s&rsquo;est elle dissoute ab\u00eem\u00e9e par le sel? Aujourd&rsquo;hui plus rien n&rsquo;arr\u00eate le regard tourn\u00e9 vers l&rsquo;estuaire : un vide creuse l\u2019espace. Je convoque mentalement le dessin. La digue incrust\u00e9e d\u2019algues et de coquillages, le cr\u00e9pis de ciment, les \u00e9boulis de cailloux, la vase piqu\u00e9e de vers \u00e0 mar\u00e9e basse ne disent plus rien d&rsquo;elle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><br><strong>Le nom de la rue <\/strong>de Colombes qui a chang\u00e9 de nom; jusqu&rsquo;\u00e0 ses sept ans elle a v\u00e9cu au premier \u00e9tage de cet immeuble dans la rue de &#8230;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><strong>Le percheron <\/strong>au roulement de tambour<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><strong>Leurs noms<\/strong> de ceux qu&rsquo;on appelait \u00e0 cette \u00e9poque <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><strong>Lettres d&rsquo;Am\u00e9rique<\/strong> de 1922 et les dessins de sa main comme un journal en image de l&rsquo;enfant qui grandit loin ; les mots ce n&rsquo;\u00e9tait pas son fort. Elle disait je vais faire avec un dessin. Bandes dessin\u00e9es en lettres \u2013 j&rsquo;en avais scann\u00e9 quelques unes. Et tout serait perdu? Ce qu&rsquo;on a pas su retenir, quand tant s&rsquo;accumule qui ne dit rien. Traces de sa main arriv\u00e9es par bateau, missive d\u00e9cal\u00e9es soustraites au naufrage et tomb\u00e9es au rebut des papiers<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><strong>Le visage de Laure <\/strong>dans le satin synth\u00e9tique de la boite \u00e0 br\u00fbler&#8230; Laure cadav\u00e9rique dans la parure, Laure capitonn\u00e9e (les liens qu&rsquo;il fallait d\u00e9faire pour lib\u00e9rer la poup\u00e9e accroch\u00e9e \u00e0 la boite sous la fen\u00eatre de cellophane ); rose factice aux joues. Visage de cire blanche cachet de ton absence: visage sans visage. Dans le pr\u00e9sentoir de sapin c&rsquo;est elle disparue<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><strong>La route traversi\u00e8re<\/strong> et la ferme tout au bout<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><strong>Les po\u00e8mes appris par c\u0153ur <\/strong>Que reste-t-il encore ( que je vous vois encore en robe d&rsquo;\u00e9t\u00e9, que l&rsquo;\u00e9toile \u00e0 pleur\u00e9 rose, que si je criais qui m&rsquo;entendrait dans les ordres des anges, que le lait noir de l&rsquo;aube et cette tombe o\u00f9 l&rsquo;on est pas couch\u00e9, que je poss\u00e8de des morts que je les ai tous abandonn\u00e9s que cette grande banquise d&rsquo;ouate, que l&rsquo;Opaque ) et Ph\u00e8dre au labyrinthe se serait avec vous retrouv\u00e9e ou perdue<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><strong>Le monde et le pantalon et Les chants de Maldoror <\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><strong>Le  petit bar du faubourg<\/strong> celui tout en longueur de la rue du Faubourgs St Antoine, la patronne d\u00e9j\u00e0 \u00e2g\u00e9e une soixante  \u2013 parce qu&rsquo;\u00e0 vingt cinq tu penses que tu n&rsquo;en auras jamais quarante \u2013 et sa fille, leurs noms fondus au noir ( il saurait lui; seulement il est mort avant hier : d\u00e9funt, trois semaines d\u00e9j\u00e0, qu&rsquo;il a cess\u00e9 d&rsquo;exister: disparu ) leurs pr\u00e9noms comme Mauricette ou Simone ou Genevi\u00e8ve; les casses dalle d&rsquo;ouvrier de onze heure, p\u00e2t\u00e9 cornichons&#8230; les petits blancs en verre ballon; tout au fond les quatre tables  bois sans pied de fonte, et chaises bistrot et banquette de moleskine moutarde o\u00f9 ils jouaient (leurs livres) aux d\u00e9s. C&rsquo;est quoi la boutique? T\u00e9l\u00e9phonie? pour le pr\u00eat \u00e0 porter c&rsquo;\u00e9tait bien trop \u00e9troit <br><br><br><strong>L&rsquo;histoire <\/strong>du chien qu&rsquo;elle lui avait lue, et qu&rsquo;elle r\u00e9clame ce soir \u2013 c&rsquo;est dans la nouvelle maison \u2013 on lui cherche le livre, il n&rsquo;y a pas de livre ; de simples feuilles tap\u00e9es \u00e0 la machine, ces quelques feuillets que sa m\u00e8re lui lisait; cette histoire qu&rsquo;elle avait \u00e9crite rien que pour elle ( les feuilles sont perdues et la m\u00e8re est partie). Reste, ce dont on se souvient, \u00ab\u00a0l&rsquo;\u00e0 peu pr\u00e8s\u00a0\u00bb de l&rsquo;histoire qui ne ressemble que de loin au souvenir qu&rsquo;elle en a : \u00ab\u00a0l&rsquo;\u00e0 peu pr\u00e8s \u00ab\u00a0de l&rsquo;histoire sans les mots. L&rsquo;histoire, elle veut l&rsquo;entendre  dans exactitude des mots, en toutes phrases ; et la voix qui lisait. Elle boxe le mur; crie, sans larmes ; larmes taries perdues et les mots disparus&#8230; ( elle aimait les histoires invent\u00e9es d&rsquo;un soir dont les phrases aussit\u00f4t \u00e9nonc\u00e9es s&rsquo;effacent ; elle aimaient les histoires dont les mots s&rsquo;enracinent dans les pages, ceux qu&rsquo;on peut relire sans cesse&#8230; ( mais les feuilles sont perdues)<br><br><strong>Porte rouge <\/strong>la seule de cette rue homonyme d&rsquo;un cin\u00e9aste c\u00e9l\u00e8bre, devenue grise, y revenir dans l&rsquo;espace temps d&rsquo;un r\u00eave et tout a disparu mais rien n&rsquo;a chang\u00e9 : comme oublier est une autre fa\u00e7on de se souvenir<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><strong>Le message<\/strong> (sa voix d&rsquo;un seul souffle enregistr\u00e9e sur le message d&rsquo;accueil de la machine \u00ab\u00a0qui r\u00e9pond \u00e0 votre place\u00a0\u00bb : \u00ab\u00a0vous \u00eates&#8230;merci de&#8230; \u00ab\u00a0. Apprendre \u00e0 enregistrer le message \u2013 un jour de pluie a \u00e9puis\u00e9 les jeux. Entendre sa voix (d&rsquo;alors ) pleine d&rsquo;aigus ; s&rsquo;\u00e9couter devenu machine : comme une \u00ab\u00a0photographie vocale\u00a0\u00bb de soi ? Sa voix reconnaissable entre toutes ; \u00e9trange, \u00e9trang\u00e8re. La boite machine est pos\u00e9e dans le couloir de l&rsquo;entr\u00e9e \u2013 manteaux, chaussures, pr\u00e9sences en effigie, abandonn\u00e9es jusqu&rsquo;\u00e0 demain. Un point orange signale l&rsquo;activit\u00e9 \u00e9lectrique de la machine; il clignote quand elle enregistre les mots du message ; il clignotera rouge en cas d&rsquo;appels re\u00e7us&#8230; Sa voix (d&rsquo;alors) et le message resteront apr\u00e8s son d\u00e9part. Devenue adulte, elle l&rsquo;entendra, sa voix d&rsquo;enfant : longtemps. Un jour la machine sera aphone et sa voix sera perdue; la machine sera remplac\u00e9e par une autre machine avec une voix de personne ; un autre jour plus tard, il n&rsquo;y aura plus, ni machine, ni voix, ni personne pour \u00e9couter, ni entendre ..)<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>table des chapitres 1, de l&rsquo;art de ranger ses livres 2, histoire de mes librairies3, inventaire de choses perdues4 le livre dans sa mat\u00e9rialit\u00e9 5\/4 &#8211; Cort\u00e1zar quatre stations 5\/4 &#8211; Cort\u00e1zar quatre stations \u00ab\u00a0Disparu du film de cette terre\u00a0\u00bb, \u00e9crit Michaux (c&rsquo;est toujours un brouillon) Il a dit : Prends-le, je te le donne\u00a0et il a ajout\u00e9, Michaux ne <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nouvelles-ranger-ses-livres\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#nouvelles | bribes | extraits | fragments | lambeaux, restes (traces, oublis, fables)<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":12,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[5736,5737,5795,5837,5862,5902,1],"tags":[3904,5844,175,2330,536,4440,840,2433,5875,5752,1040,230,3890,474,784,5898,1879,5889,5809,5890,1063,242,47,370],"class_list":["post-147352","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-nouvelles-1","category-01-ranger-ses-livres","category-02-histoire-de-mes-librairies","category-03-schalansky-inventaire-de-choses-perdues","category-04-le-livre-dans-sa-materialite","category-05-4-stations-pour-un-livre","category-atelier","tag-abri","tag-baraque","tag-chien","tag-couleurs","tag-faux","tag-fourmis","tag-jour","tag-livres","tag-marges","tag-miroirs","tag-odeur","tag-oubli","tag-pages","tag-peau","tag-pere","tag-phrses","tag-pommes","tag-poussiere-2","tag-rares","tag-restes","tag-rue","tag-traces","tag-ville","tag-voix"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/147352","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/12"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=147352"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/147352\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=147352"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=147352"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=147352"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}