{"id":147650,"date":"2024-05-01T10:44:04","date_gmt":"2024-05-01T08:44:04","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=147650"},"modified":"2024-05-02T17:10:47","modified_gmt":"2024-05-02T15:10:47","slug":"nouvelles-01-que-faire-dun-livre-lu","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nouvelles-01-que-faire-dun-livre-lu\/","title":{"rendered":"#nouvelles | Anne Dejardin"},"content":{"rendered":"\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/13_34_x_20_32_cm-1-Nouvelles-2024-05-02-1.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 13_34_x_20_32_cm-1-Nouvelles-2024-05-02-1.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-6c069b73-1420-4209-926f-44f57fdfd1e8\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/13_34_x_20_32_cm-1-Nouvelles-2024-05-02-1.pdf\">13_34_x_20_32_cm-1-Nouvelles-2024-05-02-1<\/a><a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/13_34_x_20_32_cm-1-Nouvelles-2024-05-02-1.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-6c069b73-1420-4209-926f-44f57fdfd1e8\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n\n\n\n<p>Table des mati\u00e8res :<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#proposition1\">1_ Que faire d&rsquo;un livre lu ?<\/a><br><a href=\"#proposition2\">2_ Le monde des livres, des librairies, des m\u00e9diath\u00e8ques.<\/a><br><a href=\"#proposition3\">3_ Liste des choses perdues<\/a><br><a href=\"#proposition4\">4_ Autour du livre \u00e9crit<\/a><br><a href=\"#proposition5\">5_ Au centre<\/a><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"proposition1\">1_ Que faire d&rsquo;un livre lu ?<\/h2>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"731\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/20240328_082645-002-1-1024x731.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-147655\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/20240328_082645-002-1-1024x731.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/20240328_082645-002-1-420x300.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/20240328_082645-002-1-768x549.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/20240328_082645-002-1-1536x1097.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/20240328_082645-002-1-2048x1463.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">&nbsp;\u00a9 2024 Anne Dejardin<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-9d6595d7 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\" style=\"flex-basis:100%\">\n<div class=\"wp-block-group is-vertical is-layout-flex wp-container-core-group-is-layout-8cf370e7 wp-block-group-is-layout-flex\">\n<p>Ce qu&rsquo;elle avait dit, de sa petite voix qui d\u00e9tachait chaque syllabe pour renforcer l&rsquo;ahurissement qui l&rsquo;avait saisie devant ce qu&rsquo;elle venait de constater : <\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Mamy, tu poss\u00e8des un dictionnaire ?\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le temps qu&rsquo;il m&rsquo;avait fallu pour comprendre que cet objet n&rsquo;existait plus que dans les \u00e9coles et plus chez les parents. L&rsquo;aura qu&rsquo;il en retrouvait et qui ne durerait pas&#8230;<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Ranger ses livres, ceux qui s\u2019\u00e9l\u00e8vent en pile sur la table de nuit, qui se doivent d\u2019\u00eatre nombreux, en \u00e9quilibre pr\u00e9caire, \u00e0 deux doigts de s\u2019\u00e9crouler, danger imminent ou talisman. Charg\u00e9s de repousser les monstres que la nuit toute puissante lui invente pour emp\u00eacher son enfouissement dans le sommeil, ceux qui recouvrent la table du salon pour le cas o\u00f9 il resterait un instant inoccup\u00e9 dans sa journ\u00e9e. Ranger ses livres, elle en r\u00eavait et ce serait obligatoirement par ordre alphab\u00e9tique des noms d\u2019auteurs, d\u2019autrices. Elle aurait bien assez de deux rubriques&nbsp;: psychologie et litt\u00e9rature. Peut-\u00eatre rajouter une case pour ceux qui lui servaient en atelier d\u2019\u00e9criture. L\u00e0 d\u00e9j\u00e0 elle sentait la menace du chaos&nbsp;: la porosit\u00e9 des intitul\u00e9s. Il y avait toujours des rebelles pour appartenir \u00e0 deux sections ou pour s\u2019amuser \u00e0 la narguer en passant de l\u2019une \u00e0 l\u2019autre. Comme si la place perdue pouvait \u00eatre retrouv\u00e9e, alors que toujours elle manquait, que ranger finissait par serrer les livres les uns contre les autres et devoir forcer encore pour rajouter celui-l\u00e0 dans la rang\u00e9e. Quand les \u00e9diteurs semblaient se moquer de l\u2019esth\u00e9tique de son rangement coh\u00e9rent avec des dimensions de livres toutes diff\u00e9rentes. Ils jouaient m\u00eame de la largeur, ce qui emp\u00eacherait de placer une rang\u00e9e cach\u00e9e derri\u00e8re celle de devant qui doublait l\u2019espace de rangement, mais aussi permettait d\u2019extraire \u00e0 la vue tous ceux dont elle n\u2019\u00e9tait pas fi\u00e8re, quelques romans niais, mais d\u00e9licieux, ou ceux qu\u2019elle n\u2019assumait pas, le tantra et autre. Chaque \u00e9diteur souhaitant se d\u00e9marquer pour permettre une identification plus rapide du lecteur potentiel. \u00e0 l\u2019heure du num\u00e9rique, \u00e0 l\u2019heure des espaces r\u00e9duits, \u00e0 l\u2019heure du prix exorbitant du m\u00e8tre carr\u00e9, qui pouvait encore se permettre de grandes biblioth\u00e8ques&nbsp;? \u00c0 l\u2019heure o\u00f9 tout \u00e9tait vou\u00e9 \u00e0 \u00eatre remplac\u00e9 \u00e0 tr\u00e8s court terme pour une remise aux go\u00fbts du jour de la d\u00e9coration. Leur devenir \u00e0 eux se posait, ces livres issus des g\u00e9n\u00e9rations pr\u00e9c\u00e9dentes qui garderaient dans la p\u00e2te du papier l\u2019odeur du lieu d\u2019avant, malgr\u00e9 le chauffage de l\u2019actuel logement, malgr\u00e9 les avoir a\u00e9r\u00e9s, \u00e0 cause du&nbsp; champignon lui avait-on appris, qui finirait par contaminer ceux d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9, quelle responsabilit\u00e9, introduire un h\u00f4te ind\u00e9sirable dans le s\u00e9rail, mettant l\u2019ensemble en danger, mais justement ceux-l\u00e0 avec leur odeur, leurs pages que des mains d\u2019enfants morts depuis longtemps avaient s\u00e9par\u00e9es d\u2019un geste impatient de coupe-papier, pour conna\u00eetre la suite de l\u2019aventure, ce qui arriverait aux petites filles mod\u00e8les au bossu au conte de Nevers, les premiers bouleversements dans le corps immobilis\u00e9, l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration du rythme cardiaque juste en lisant, ce qu\u2019il en resterait pour toujours, comme ne jamais prendre un livre inconnu en main sans un fr\u00e9missement, alors ceux-l\u00e0 aussi il faudrait les mettre au ban, les balancer dans la benne, ne garder que ceux d\u2019apr\u00e8s sentant le papier neuf ou juste ceux qu\u2019on se promet de relire, oublieux du temps pass\u00e9 qui a mang\u00e9 celui \u00e0 venir, l\u2019horloge qui au lieu de <em>tic tac<\/em> \u00e9gr\u00e8ne les soustractions, ronronne les<em> de moins en moins<\/em> . Extraire des livres, il faudrait, les mettre \u00e0 l\u2019\u00e9cart, ne pas encore penser \u00e0 ce qu\u2019on en fera, il faut r\u00e9cup\u00e9rer de la place, parce que la vie s\u2019atrophie comme les surfaces habit\u00e9es apr\u00e8s la grande extension des ann\u00e9es fastes. Il y a ceux qu\u2019on ne relira pas, mais les yeux pos\u00e9s sur leur tranche suffisent \u00e0 d\u00e9clencher un sourire satisfait, la sensation bienfaisante que tout est \u00e0 sa place, puisqu\u2019il est l\u00e0 \u00e0 port\u00e9 de mains, de chagrin ou de r\u00eave, de r\u00e9confort. Ranger sa biblioth\u00e8que ou attendre que quelqu\u2019un le fasse pour vous quand vous n\u2019y serez plus. &nbsp;Ranger sa biblioth\u00e8que ou ne rien faire du tout. Ne rien faire du tout. Par ordre alphab\u00e9tique, c\u2019est ainsi qu\u2019elle proc\u00e8derait. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"proposition2\">2_ Le monde des livres, des librairies, des m\u00e9diath\u00e8ques.<\/h2>\n\n\n\n<p>Le D\u00e9tour, un nom pas comme les autres, comme son \u00e9criture \u00e0 elle, au fil de ses pens\u00e9es et elles filent glissent sautent de d\u00e9tour en d\u00e9tour et pour cette libert\u00e9-l\u00e0 aussi il faut faire un d\u00e9tour, accepter de monter la rue des Juifs, d\u2019un nom qui aujourd\u2019hui d\u00e9tonne d\u2019une appellation ancienne qu\u2019on donnait partout, toujours une rue dans une ville \u00e0 porter ce nom-l\u00e0, sans \u00e9tat d\u2019\u00e2me, pour d\u00e9signer l\u2019endroit o\u00f9 ils se retrouvaient entre eux \u00e0 cause des quelques m\u00e9tiers toujours les m\u00eames qu\u2019on leur laissait pour apr\u00e8s leur reprocher de se les \u00eatre appropri\u00e9s, ces domaines-l\u00e0 m\u00eames dont personne n\u2019avait voulus au temps d\u2019avant, de ce nom qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas possible de dire \u00e0 voix haute sans aussit\u00f4t un malaise dans le corps o\u00f9 la bouche venait le de prononcer, la rue des Juifs, qui n\u2019avait pas chang\u00e9&nbsp; de nom, de n\u2019avoir pas \u00e9t\u00e9 gouvern\u00e9e par ce maire \u00e9lu ailleurs o\u00f9 il avait rebaptis\u00e9 tous les lieux-dits en renfor\u00e7ant l\u2019urbanisation, ainsi la rue de Malivert, appel\u00e9e ainsi depuis toujours, bord\u00e9e \u00e0 droite du ruisseau, le Lion, n\u00e9cessaire \u00e0 la scierie un peu plus loin, et de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 d\u2019une succession de pairies \u00e0 vaches o\u00f9 on pouvait aller ramasser des champignons, mais lui, devenu maire et garder ses fonctions durant plusieurs mandats, effa\u00e7ait tous les noms mal\u00e9fiques, Malivert, disait-il, on y attrapait le mal en hiver, am\u00e9nageant d\u2019un nouveau nom de rue l\u2019emplacement pour rendre son urbanisation prolifique aussi attractive que possible, avant m\u00eame que ne d\u00e9marre le balai des engins de construction. Le quartier de Malpass\u00e9 \u00e0 Marseille, d\u2019un \u00e9v\u00e9nement grave qui s\u2019y \u00e9tait d\u00e9roul\u00e9 et tant d\u2019autres appellations qui gardaient force de t\u00e9moignage de quelque chose qui avait \u00e9t\u00e9 oubli\u00e9. La librairie du D\u00e9tour, avec ses vitrines soign\u00e9es qui mettaient en valeur des \u0153uvres moins actuelles, moins sujettes \u00e0 l\u2019engouement du moment, mais qu\u2019on ne d\u00e9couvrait qu\u2019\u00e0 la nuit tomb\u00e9e, lorsque les trois tourniquets de cartes postales, certes plus originales que celles du centre-ville, auraient \u00e9t\u00e9 rentr\u00e9s. \u00c0 gauche de la porte d\u2019entr\u00e9e, une sorte de table \u00e9tag\u00e8re o\u00f9 sont expos\u00e9s quelques livres au format et prix \u00ab&nbsp;poche&nbsp;\u00bb recouverts d\u2019un large et \u00e9pais plastique transparent, illustration d\u2019un ciel changeant auquel personne ne se fie, et passer le seuil c\u2019est descendre dans le sombre et le feutr\u00e9, le confin\u00e9, p\u00e9n\u00e9trer dans un antre, comme dans le r\u00e9confort d\u2019un abri, \u00e0 l\u2019\u00e9cart de la fureur du dehors, en bas de la rue des Juifs qui conduit \u00e0 la vieille ville sertie de remparts, mais elle en dehors.<\/p>\n\n\n\n<p>La Presse du centre. Une vitrine double de chaque c\u00f4t\u00e9 de la porte, grande largeur, rayonnages nombreux en verre transparent, et tout un c\u00f4t\u00e9 occup\u00e9 par une myriade de santons de Provence qui interpellent. Qui rappellent aussi qu\u2019il n\u2019y a pas si longtemps, un peu plus loin, dans la rue perpendiculaire \u00e0 la rue principale, tout \u00e9troite celle-l\u00e0 comme insister sur le fait qu\u2019elle n\u2019est pas la principale, il y avait eu une artiste qui confectionnait ces objets. Et voil\u00e0 qu\u2019ils avaient d\u00e9m\u00e9nag\u00e9. Ils \u00e9taient maintenant derri\u00e8re la vitre de la librairie, bariol\u00e9s et minuscules, d\u00e9plac\u00e9s, sans d\u00e9cor ni pr\u00e9sentation autre que la proximit\u00e9 des uns avec les autres et m\u00eame cela ne parvenait pas \u00e0 leur donner l\u00e9gitimit\u00e9 tant &nbsp;\u00e9tait large et nu l\u2019espace de la vitrine. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, quelques livres perdus ne rachetaient rien. En entrant, on butait contre un ou deux pr\u00e9sentoirs \u00e0 cartes postales et il fallait se faufiler, tourner le corps de c\u00f4t\u00e9 et c\u2019est \u00e0 ce moment qu\u2019on la voyait, \u00e0 gauche, derri\u00e8re un haut comptoir, blonde et jolie, l\u00e8vres roses et cheveux impeccablement tir\u00e9s qui lui donnaient une allure distingu\u00e9e et r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 la fois, elle vous accueillait d\u2019un sourire qui effa\u00e7ait l\u2019effet de la vitrine.<\/p>\n\n\n\n<p>Entrer dans une librairie avec son livre sous le bras, c\u2019est \u00e0 l\u2019Encre bleue. Du bois clair contre les murs en \u00e9tag\u00e8res, sur le pr\u00e9sentoir circulaire au milieu o\u00f9 les livres sont pr\u00e9sent\u00e9s en cercle comme annoncer d\u2019entr\u00e9e qu\u2019ici ils prennent leurs aises. Quelque chose peut circuler, l\u2019\u00e9nergie, les pens\u00e9es, les envies. C\u2019est plus \u00e9troit dans le fond et le lieu est traversant, dirait l\u2019agent immobilier qui vous ferait faire la visite. La sortie sur la rue parall\u00e8le, on la conna\u00eet bien. C\u2019est par l\u00e0 qu\u2019on entrait cette fois o\u00f9 la queue avait dur\u00e9 5h. Lorsqu\u2019on arrivait \u00e0 la hauteur de la caisse, on savait qu\u2019il n\u2019y en aurait plus que pour une heure d\u2019attente. Une temp\u00e9rature ext\u00e9rieure au-dessus de 30 degr\u00e9s et le soleil \u00e0 pic sur tous les cr\u00e2nes. Il y avait eu tr\u00e8s peu de malaises. Le corps humain a plus de ressources qu\u2019on ne le pense. Le sien aussi, enrob\u00e9, en surpoids, assis, transpirant, mais accueillant et plaisantant jusqu\u2019au bout. Aujourd\u2019hui la librairie fourmille d\u2019un public autre que les habituels touristes qui font tourner les pr\u00e9sentoirs \u00e0 cartes postales. Le patron parle d\u2019une voix forte, on interlocutrice \u00e2g\u00e9e. Savez-vous que Butor\u2026 Il donne envie de s\u2019arr\u00eater \u00e0 c\u00f4t\u00e9 comme \u00e0 un spectacle de rue. Se faire une id\u00e9e de loin pour savoir si cela vaut la peine de s\u2019approcher. Il parle d\u2019abondance, elle s\u2019en souvient, un amateur d\u2019Echenoz aussi, son enthousiasme et ce qu\u2019il lui avait dit de cet auteur lorsqu\u2019elle avait achet\u00e9 elle ne sait plus lequel de ses livres. Pas 14, son pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, trouv\u00e9 dans une bo\u00eete \u00e0 livres. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de lui une dame blonde, lunettes fonc\u00e9es et cheveux raides, longs, en face de la caisse. Je m\u2019avance vers elle. Dans le regard et le corps, une \u00e9coute particuli\u00e8re malgr\u00e9 le monde autour. La librairie a \u00e9t\u00e9 ferm\u00e9e deux jours pour cause d\u2019inventaire. L\u2019effervescence est palpable comme si on leur avait confisqu\u00e9 les livres ou leur en avait interdit leur acc\u00e8s au lieu. Elle contourne le comptoir pour venir vers moi, prend le livre tendu et comme si cela allait de soi, dit qu\u2019elle va le lire et me recontactera.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-style:normal;font-weight:400\">M\u00e9diath\u00e8que de Br\u00e9hal. Neuve, une bulle de verre qui vient de sortir de terre. Une bulle avec des ar\u00eates. Des portes de verres et elles sont nombreuses \u00e0 devoir \u00eatre franchies. Celle de la m\u00e9diath\u00e8que plus dissimul\u00e9e que les autres. Il faut chercher l\u00e0 o\u00f9 le verre a \u00e9t\u00e9 d\u00e9coup\u00e9. Le verre sombre semble avoir \u00e9t\u00e9 teint\u00e9 et le contact est aussi difficile qu\u2019avec celui qui porte des lunettes de soleil \u00e0 verres r\u00e9fl\u00e9chissants. La porte se laisse malgr\u00e9 tout pousser. On est dans le sombre malgr\u00e9 les parois vitr\u00e9es, comme si la lumi\u00e8re risquait d\u2019effrayer les mots, faire p\u00e2lir leur encre comme d\u2019un coup le cyanotype se r\u00e9v\u00e8le sous l\u2019effet du soleil. Le sombre ici s\u2019est uni au silence. Au vide aussi. Il n\u2019y a personne. Hormis \u00e0 droite deux dames, l\u2019une debout derri\u00e8re une table toute en longueur \u00e0 manipuler des livres, l\u2019autre un peu plus loin assise et cach\u00e9e par un grand \u00e9cran d\u2019ordinateur. Des lunettes cercl\u00e9es de noir aggravent le s\u00e9rieux de son regard. Elle ne se souvient plus bien du mail re\u00e7u ni de la proposition. Elle ne parle pas de la possibilit\u00e9 d\u2019une rencontre litt\u00e9raire. Un atelier d\u2019\u00e9criture, elle a d\u00e9j\u00e0 une dame qui s\u2019est propos\u00e9e. \u00c7a n\u2019a pas l\u2019air de prendre. On verra bien. Elle prend le livre tendu sans y jeter un \u0153il, l\u2019air de ne pas trop savoir ce qu\u2019elle peut en faire. Il est vrai que des livres ici, ce n\u2019est pas cela qui manque. La r\u00e9flexion d\u2019une autre libraire sur le port de Sanary, quand l\u2019autre librairie avait ferm\u00e9, tenue par deux dames qui avaient de multiples coups de c\u0153ur et qui aimaient vous conseiller, un endroit tout en longueur o\u00f9 on trouvait des livres qu\u2019on ne verrait jamais ailleurs, un endroit o\u00f9 on vous proposait une tasse de th\u00e9, o\u00f9 vous pouviez feuilleter tout \u00e0 loisir, un endroit qui \u00e9tait ferm\u00e9 parce que la plus \u00e2g\u00e9e des deux \u00e9tait vraiment \u00e2g\u00e9e maintenant, quand l\u2019autre continuait \u00e0 travailler dans celle-ci et c\u2019est pour cette raison qu\u2019elle y \u00e9tait venue, mais tomb\u00e9e sur la patronne qui lui avait r\u00e9pondu non \u00e0 une s\u00e9ance de d\u00e9dicaces, &nbsp;et lui avait dit lui \u00e9pargnant de justesse ma pauvre dame mais avait dit d&rsquo;un ton p\u00e9remptoire, mais plus personne ne lit aujourd\u2019hui, tout le monde \u00e9crit, le trou que cela lui avait fait pour longtemps dans le corps, malgr\u00e9 tourner les talons et sortir vite retrouver le soleil tranchant du dehors. Et des ann\u00e9es plus tard alors qu&rsquo;elle s&rsquo;appr\u00eatait \u00e0 quitter la m\u00e9diath\u00e8que neuve, juste avant la porte, la dame toujours debout, une b\u00e9n\u00e9vole s\u00fbrement, qui lui avait dit, chic, je vais aller voir vos vid\u00e9os sur YouTube. Dehors sur le bleu du ciel normand un soleil moins tranchant. &nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p id=\"proposition2\"><\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:100px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"proposition3\">3_ Liste des choses perdues<\/h2>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<pre class=\"wp-block-verse\">Perdues, et on avait bien d\u00fb en prendre son parti, et finir par admettre que non, malgr\u00e9 tout le mal que cela faisait, d\u2019imaginer vivre sans, on ne les retrouverait pas. Et puis comme se produit un miracle, comme racontent ceux qui y croient, l\u2019objet \u00e9tait r\u00e9apparu et c\u2019\u00e9tait comme une nouvelle naissance. Mais pour eux non.<\/pre>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Le violon sans cordes dans sa valise \u00e0 velours rouge. <br>La machine \u00e0 coudre Kaiser.<br>Le circuit Scalestrix.<br>Le porte-mine \u00e0 quatre couleurs.<br>La salopette noir et or.<br>Les bols en fa\u00efence de pharmacie.<br>Les albums.<br>Les lettres de Munich.<br>L\u2019adresse de Nicole Volz.<br>La coiffeuse<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-preformatted\">La coiffeuse au large plateau (et plateau et pieds tout en courbes), qu\u2019il avait fabriqu\u00e9e pour sa fianc\u00e9e -  lui le grand-p\u00e8re inconnu, qui \u00e9tait \u00e9b\u00e9niste -   avec son dessus en marqueterie, tous ces petits losanges fascinants pour l\u2019enfant que j\u2019\u00e9tais, avec son miroir au-dedans au dos du couvercle, et qui contenait rubans, restes de pi\u00e8ces de tissu et tout un tas de dentelles brod\u00e9es main.<\/pre>\n\n\n\n<p>Quand elle aurait perdu le poids du lourd&#8230; Le poids des objets lourds qui avaient \u00e9t\u00e9 construits par ceux d\u2019avant dont c\u2019\u00e9tait le m\u00e9tier et des deux c\u00f4t\u00e9s de la famille le m\u00eame m\u00e9tier d\u2019origine, mais \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e l\u2019une faisant partie des notables du coin lorsque l\u2019autre rest\u00e9e \u00e0 vivre dans la partie ouvri\u00e8re du village \u00e0 cause d\u2019un fils qui avait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 partir travailler en usine plut\u00f4t que de travailler avec son p\u00e8re. &nbsp;Le p\u00e8re qui assez t\u00f4t avait perdu le go\u00fbt de tirer de ses deux mains tout ce beau, \u00e0 cause de la maladie de son autre fils. Le p\u00e8re qui avait pourtant form\u00e9 l\u2019a\u00een\u00e9, lui avait transmis son art, \u00e9b\u00e9niste il \u00e9tait, pour qu\u2019il prenne sa suite s\u00fbrement, qui aurait pu, mais n\u2019avait pas voulu. Pas voulu travailler avec le p\u00e8re, \u00e0 part le dimanche l\u2019aider pour les cercueils. Apr\u00e8s la mort de son fr\u00e8re, qui n\u2019avait pas atteint vingt ans, pas pu c\u00f4toyer le p\u00e8re, le chagrin de la m\u00e8re \u00e0 fr\u00f4ler tous les matins, il n\u2019avait pas voulu. Un vague sentiment de culpabilit\u00e9 d\u2019\u00eatre celui des deux qui survit. L\u2019usine tournait \u00e0 plein \u00e0 cette \u00e9poque. Elle embauchait. Partir y travailler avait \u00e9t\u00e9 plus simple. Il n\u2019avait pas eu de mal \u00e0 convaincre sa femme. De quoi \u00e9tait mort le plus jeune, personne ne savait, on disait de sant\u00e9 fragile, un probl\u00e8me de c\u0153ur, comme une mort annonc\u00e9e, in\u00e9luctable et qui \u00e9tait survenue avant qu\u2019il n\u2019atteigne ses vingt ans. Une cause dont on ne disait rien, dont on n\u2019avait peut-\u00eatre m\u00eame rien su \u00e0 l\u2019\u00e9poque, les termes exacts du diagnostic, le m\u00e9decin les avait peut-\u00eatre gard\u00e9s pour lui, jugeant inutile de les prononcer pour des gens qu\u2019il devait juger n\u2019y comprendre rien. Les meubles hauts et lourds, qui se d\u00e9montaient et se remontaient facilement, malgr\u00e9 tant de d\u00e9m\u00e9nagements, avec l\u2019\u00e9criture au crayon vert ou rouge ou noir sur les faces int\u00e9rieures pour aider \u00e0 comprendre ce qui allait \u00e0 gauche ou \u00e0 droite, ceux plus petits, les meubles pour les enfants s\u2019asseoir et des g\u00e9n\u00e9rations \u00e0 s\u2019y attabler, \u00e0 tirer vers soi le petit tiroir avec le bouton dor\u00e9 avec sa s\u00e9paration au milieu, attention \u00e0 tes doigts, du beau bois, sauf parfois pour certains les c\u00f4t\u00e9s pas en ch\u00eane, du bois moins noble, mais teint\u00e9 pareil pour faire illusion, avec dans le lot un intrus, celui que personne de la famille n\u2019avait construit, mais appartenant tout de m\u00eame, et aujourd\u2019hui elle est la seule \u00e0 pouvoir le dire, qu\u2019il n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 fabriqu\u00e9 par eux, le d\u00e9signer lui, dont on ignore l\u2019origine, parce qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 chin\u00e9 par sa grand-m\u00e8re, mais il est bien le seul parmi ses commodes Ikea \u00e0 pouvoir \u00eatre bourr\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la gueule avec ses trois tiroirs puissants qui demandent de la poigne pour \u00eatre tir\u00e9s, mais qui ont toujours bien gliss\u00e9 depuis qu\u2019il a quitt\u00e9 la maison d\u2019origine et le grand salon o\u00f9 on ne faisait pas du feu tous les jours et o\u00f9 on ne faisait plus de feu du tout \u00e0 la fin. Le poids de tout cela, ce lourd qui br\u00fblerait bien. Du vrai bois. M\u00eame d\u2019eux un jour, elle n\u2019aurait plus la force de se pr\u00e9occuper. Se d\u00e9lester de la responsabilit\u00e9 de leur devenir, les rendre \u00e0 leur destin\u00e9e, lui all\u00e8gera quelque chose au-dedans, elle commence \u00e0 le sentir. Elle perd peu \u00e0 peu le go\u00fbt de les sauver.<\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:100px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"proposition4\">4_ Autour du livre \u00e9crit<\/h2>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><em>La perte du sang dont on parle peu en litt\u00e9rature<\/em>, lu chez une autre auteure. Il y a l\u2019autour du livre \u00e9crit, du livre qu\u2019on \u00e9crivait, le premier, ce qui avait fait sauter le verrou, enjamber le hors de port\u00e9e, forc\u00e9 le corps \u00e0 s\u2019installer devant le gros ordinateur avec son \u00e9cran \u00e9pais comme une vieille t\u00e9l\u00e9vision, les touches claires larges et creus\u00e9es pour accueillir la chair des doigts, je ne tapais pas encore aussi vite qu\u2019aujourd\u2019hui \u00e0 l\u2019\u00e9poque, mais tout de m\u00eame l\u2019\u00e9criture se faisait \u00e0 deux mains, comme maintenant taper vite sans avoir r\u00e9gl\u00e9 la police ou la taille bien trop menue, d\u2019une urgence \u00e0 \u00e9crire ou alors parce que justement elle conviendra pour un d\u00e9but, assum\u00e9, ce flou volontaire, avec cette impossibilit\u00e9 que porte le texte \u00e0 \u00eatre relu car il faut avancer, malgr\u00e9 savoir le hors-sujet, savoir qu\u2019on n\u2019est pas dans la proposition demand\u00e9e qu\u2019on a \u00e9cout\u00e9e et tr\u00e8s bien comprise, aucune excuse, mais ce bout de phrase lu ailleurs, <em>la perte du sang dont on parle peu en litt\u00e9rature<\/em>, qui lui avait ouvert comme une faille, r\u00e9clame ce pas de travers, qu\u2019on <em>court son risque<\/em> du hors-sujet, du texte rat\u00e9, quand la transgression est plus forte que l\u2019\u00e9ventuelle honte de publier un texte rat\u00e9, la moquette brune (le brune qui s\u2019est \u00e9crit, alors que prune, elle \u00e9tait couleur prune, d\u2019un beau mauve, lie de vin, un ton improbable pour une moquette \u00e0 l\u2019\u00e9poque) de la chambre nomm\u00e9e bureau avec son canap\u00e9 lit pour les \u00e9ventuels amis de passage qui \u00e9taient peu venus, le regard par la fen\u00eatre vers les arbres qui bordaient le terrain, prot\u00e9geaient les enfants, leur \u00e9viteraient de basculer et rouler jusque dans le ruisseau tr\u00e8s en contrebas, une parcelle de lotissement tout au fond d\u2019une impasse en pente, comme enfonc\u00e9e dans le perdu, comme elle se sentait \u00e0 cette p\u00e9riode pr\u00e9cise de sa vie, tout ce sang \u00e0 couler, rouge, comme une plaie ouverte qui n\u2019en finirait pas de saigner, qui demandait \u00e0 \u00eatre comprise, pourquoi ce flot qui ne semblait jamais devoir tarir, un beau sang rouge, tout propre, sans trace d\u2019oxydation qui l\u2019aurait rendu brun\u00e2tre, lui donnant de suite un air vici\u00e9, d\u2019une coagulation qui allait se faire, quand tout \u00e9tait en marche de r\u00e9solution, en bonne voie, elle assise dans son impasse sur une plaie dont elle ne pouvait rien dire, toutes les questions qui tourneraient dans sa t\u00eate et qui ne trouveraient pas de r\u00e9ponse, jusque quand le sang, le chagrin, la d\u00e9tresse, est-ce qu\u2019elle compterait les ann\u00e9es, ce sans lui qui n\u2019existait plus, d\u2019une d\u00e9cision qu\u2019elle avait prise, et comme relever la t\u00eate hors de l\u2019eau, elle avait conduit son corps \u00e0 l\u2019ordinateur, avait assis la partie de son corps qui lui ob\u00e9issait encore et pos\u00e9 les doigts sur le clavier et \u00e9crit l\u2019histoire d\u2019une femme qui lui ressemblait beaucoup qui avait connu la joie \u00e0 la lecture \u00e0 la prise de sang, elle revoit le laboratoire o\u00f9 elle n\u2019\u00e9tait pas cliente, a oubli\u00e9 pourquoi elle \u00e9tait all\u00e9e \u00e0 celui-l\u00e0, sa m\u00e8re qui l\u2019y avait conduite en voiture et qui \u00e9tait rest\u00e9e gar\u00e9e en double file, et elle entrant et sortant presque de suite avec la feuille d\u00e9pli\u00e9e entre les mains, sautillant presque de la joie circulant d\u2019un coup dans tout le corps, le soleil \u00e0 travers l\u2019arbre nu de d\u00e9cembre comme une heureuse co\u00efncidence, elle s\u2019en souvient. Le sang indomptable comme le chagrin, souffle ton nez et arr\u00eate de pleurer, elle avait beaucoup \u00e9crit \u00e0 ce propos, dans plusieurs de ses livres, celui-ci, celui de la pr\u00e9 m\u00e9nopause, celui de la premi\u00e8re fois, et voil\u00e0 que lui venait \u00e0 l\u2019esprit l\u2019expression \u00ab&nbsp;se faire un sang d\u2019encre&nbsp;\u00bb. Alors qu\u2019elle faisait encre de son sang. Noir de la toute petite police de caract\u00e8re, l\u2019illisible n\u00e9cessaire du premier jet, du hors sujet.<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-preformatted\">Codicille : Les mots en italique sont de Marie-Th\u00e9r\u00e8se Peyrin pour les premiers et de St\u00e9phanie Buttay pour les seconds.<\/pre>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"proposition5\">5_ Au centre<\/h2>\n\n\n\n<p>Elle ouvre le coffre, s\u2019\u00e9tonne de le trouver vide ou presque. Un coffre qu\u2019on n\u2019ouvre jamais, \u00e0 cause de ce qu\u2019on a volontairement pos\u00e9 dessus, des objets dont on interdit le toucher aux enfants avec une bouche ferm\u00e9e et des yeux s\u00e9v\u00e8res. Alors vous pensez de l\u00e0 \u00e0 l\u2019ouvrir. Il faudrait pr\u00e9cieusement d\u00e9placer les objets sacr\u00e9s pos\u00e9s dessus, trouver o\u00f9 les d\u00e9placer le temps de la man\u0153uvre et \u00e0 part au sol on ne trouverait rien. Soulever le couvercle, lourd puisqu\u2019il s\u2019agit d\u2019un coffre de menuisier. Peint par le p\u00e8re d\u2019une teinte marron, lorsqu\u2019il l\u2019avait r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 \u00e0 la mort de sa m\u00e8re, qu\u2019il avait fallu vider la toute petite maison coinc\u00e9e entre deux autres, le coffre du p\u00e8re \u00e9b\u00e9niste qui n\u2019avait pas repris le m\u00e9tier du p\u00e8re, pas plus que lui ne le reprendrait d\u2019ailleurs, il n\u2019\u00e9tait pas question de le laisser derri\u00e8re soi, vendre vite la maison soit, la maison o\u00f9 on attrapait le cancer, comment cette id\u00e9e avait-elle germ\u00e9 dans leurs esprits scientifiques, mais le coffre avait \u00e9t\u00e9 emport\u00e9, enduit par le p\u00e8re qui n\u2019avait d\u00e9sormais plus le temps de bricoler, pr\u00e9f\u00e9rait aller \u00e0 la p\u00e8che lorsqu\u2019il obtenait un rare jour de cong\u00e9, recouvert d\u2019un produit marron fonc\u00e9 qui rendait le rev\u00eatement inalt\u00e9rable, et tant pis si la m\u00e8re avait d\u00e9plor\u00e9 sa laideur, il n\u2019y aurait plus \u00e0 y revenir, prot\u00e9g\u00e9 et moche il l\u2019\u00e9tait pour longtemps, si bien que les enfants de toutes les g\u00e9n\u00e9rations futures auraient bien pu jouer dessus \u00e0 taper avec leurs cubes, y \u00e9craser les roues de leurs petites voitures, dessiner \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la feuille avec les feutres ind\u00e9l\u00e9biles promis lavables sur le carton d\u2019emballage, il n\u2019en aurait gard\u00e9 aucune s\u00e9quelle, ce coffre en bois simple sans fioriture, car fait pour contenir les instruments de menuiserie du si\u00e8cle pass\u00e9, des ann\u00e9es 1920, que je ne pourrais citer sans faire quelques recherches et ce serait comme ressortir le pass\u00e9, l\u2019autopsier, broder un peu dans les blancs.<\/p>\n\n\n\n<p>Au fond du coffre et bien au centre, il y a le titre. Le corps debout, le regard qui tombe comme suivre un objectif qui n\u2019aurait pas besoin d\u2019\u00eatre cadr\u00e9, qui se trouverait juste au centre. \u00c0 gauche comme \u00e0 droite, c\u2019est vide, alors qu\u2019elle avait cru qu\u2019il serait bourr\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la gueule. Il y a ce titre et de chaque c\u00f4t\u00e9 du vide. Toutes ces ann\u00e9es \u00e0 \u00e9crire. Les manuscrits devraient se trouver l\u00e0. Sous le titre, quelques exemplaires du m\u00eame manuscrit. Rien d\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle lit le titre. Soupire. Elle n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 dou\u00e9e pour les titres. Pas plus que pour les r\u00e9sum\u00e9s. Elle est faite pour les longueurs, pour le temps qui dure, pour les pr\u00e9cisions, pour tourner autour du pot avant d\u2019entrer dans le vif du sujet, pour \u00e9crire autour, \u00e0 c\u00f4t\u00e9, \u00e0 propos, \u00e9crire sur ce qu\u2019on n\u2019a pas vu, n\u2019aurait pas vu, qu\u2019on a tenu secret, parce qu\u2019on nous avait dit que \u00e7a ne se faisait pas de parler de ce qui se passait chez nous, comment on le lui avait fait comprendre, que cela lui rentre dans le corps, dans la t\u00eate, mets-toi bien cela dans le cr\u00e2ne, on ne raconte pas ce qui se passe \u00e0 la maison, cela ne regarde personne, ne pas lever les yeux vers&nbsp; l\u2019int\u00e9rieur de chez les autres malgr\u00e9 la lumi\u00e8re du dedans qui y invite qui rend tout joli et joyeux qui peint au mur du douillet \u00e0 leur table des discussions anim\u00e9es et chaleureuses, de grandes fen\u00eatres pour laisser entrer la lumi\u00e8re des jours gris et qu\u2019il ne faut pas lui barrer le passage avec des rideaux, des voilages, ces emp\u00eacheurs de laisser passer le soleil des fois qu\u2019il sortirait. D\u00e9tourner le regard il fallait.<\/p>\n\n\n\n<p>Longtemps \u00e0 la premi\u00e8re page, et peut-\u00eatre sous le tas retrouverait-elle un exemplaire de ce mod\u00e8le, il y avait eu ce dessin. Redondant avec le titre. Mauvais, le titre. Le livre aussi sans doute. Avec des passages qu\u2019il aurait fallu sauver, elle pouvait en \u00eatre s\u00fbre. \u00c9crire depuis le corps, elle savait faire. Selon l\u2019expression belge, \u00ab&nbsp;elle sait le faire&nbsp;\u00bb. Dire autrement modifierait quelque chose. Rendrait le texte illisible \u00e0 celle qui l\u2019aurait \u00e9crit. L\u2019autrice doit relire et ressentir exactement la m\u00eame chose. \u00c9crire \u00ab&nbsp;elle peut le faire&nbsp;\u00bb plut\u00f4t qu\u2019elle sait faire, fausse la donne, m\u00eame si c\u2019est plus fran\u00e7ais. C\u2019est dur de rester fid\u00e8le dans une traduction de fran\u00e7ais belge \u00e0 fran\u00e7ais fran\u00e7ais.<\/p>\n\n\n\n<p>Rien ne sera dit du dessin qu\u2019elle pourrait d\u00e9crire, du titre qu\u2019elle pourrait d\u00e9voiler, d\u2019o\u00f9 \u00e9tait plac\u00e9 le dessin d\u2019origine, d\u2019o\u00f9 serait plac\u00e9 celui qu\u2019elle copierait pour en avoir un exemplaire, \u00e0 part cela au-dessus de la commode aux trois tiroirs qui n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 construite celle-l\u00e0, mais chin\u00e9e par la grand-m\u00e8re, fille de menuisier, comme s\u2019affirmer ou s\u2019affranchir, et qui aurait davantage de valeur \u00e0 ce qu\u2019en dirait un jour la cousine qui s\u2019y connaissait, avait \u00e9t\u00e9 antiquaire, que toutes les autres armoires fabriqu\u00e9es, d\u00e9cor\u00e9es \u00e0 la poigne d\u00e9licate de son artisan de p\u00e8re. Et du sang aussi on ne dira rien.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Table des mati\u00e8res : 1_ Que faire d&rsquo;un livre lu ?2_ Le monde des livres, des librairies, des m\u00e9diath\u00e8ques.3_ Liste des choses perdues4_ Autour du livre \u00e9crit5_ Au centre 1_ Que faire d&rsquo;un livre lu ? Ranger ses livres, ceux qui s\u2019\u00e9l\u00e8vent en pile sur la table de nuit, qui se doivent d\u2019\u00eatre nombreux, en \u00e9quilibre pr\u00e9caire, \u00e0 deux doigts <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nouvelles-01-que-faire-dun-livre-lu\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#nouvelles | Anne Dejardin<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":87,"featured_media":147651,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[5736,5737,5795,5837,5862],"tags":[5775,5853,5851,5852,5777,5776,5891],"class_list":["post-147650","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelles-1","category-01-ranger-ses-livres","category-02-histoire-de-mes-librairies","category-03-schalansky-inventaire-de-choses-perdues","category-04-le-livre-dans-sa-materialite","tag-bibliotheque-2","tag-coiffeuse-2","tag-ebeniste","tag-meublesenbois","tag-ordrealphabetique","tag-rangementbibliotheque","tag-sang-2"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/147650","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/87"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=147650"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/147650\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/147651"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=147650"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=147650"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=147650"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}