{"id":147664,"date":"2024-05-21T13:20:07","date_gmt":"2024-05-21T11:20:07","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=147664"},"modified":"2024-05-22T15:09:58","modified_gmt":"2024-05-22T13:09:58","slug":"nouvelles-01-mon-lieu","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nouvelles-01-mon-lieu\/","title":{"rendered":"#nouvelles boucle 1 | Sol\u00e8ne Yu"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-pullquote has-normal-font-size\" id=\"retour\" style=\"border-style:none;border-width:0px;border-radius:0px\"><blockquote><p><br><a href=\"#solene1\">1. Mon lieu<\/a><br><a href=\"#solene2\" data-type=\"internal\" data-id=\"#solene2\">2. Libraires<\/a><br><a href=\"#solene3\">3. Peau lisse sur index droit<\/a><br><a href=\"#solene4\" data-type=\"internal\" data-id=\"#solene4\">4. Le vieux dictionnaire<\/a><br><a href=\"#solene5\">5. Oc\u00e9an mer<\/a><\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"solene1\">1. Mon lieu<\/h2>\n\n\n\n<p>Ma biblioth\u00e8que tenait dans quelques cartons. Juste assez pour que, jointe au lit, \u00e0 ma table de travail et \u00e0 ma chaise, \u00e0 mon piano, \u00e0 mes quelques v\u00eatements, mes bibelots et un carton de tableaux, ensemble ils ne d\u00e9passent pas le volume d\u2019une petite camionnette. C\u2019est la limite que je m\u2019\u00e9tais impos\u00e9e pour pouvoir lever le camp rapidement ou stocker facilement mes affaires dans une cave lorsque je partais loin et longtemps.<\/p>\n\n\n\n<p>Les livres faisaient partie des quelques objets qui me rassuraient, ceux que je retrouvais apr\u00e8s chaque d\u00e9part, immuables. J\u2019ajoutais avec parcimonie les ouvrages qu\u2019il \u00e9tait temps pour moi de lire, les auteurs glan\u00e9s ailleurs. Ainsi, doucement s\u2019\u00e9toffait la constance. Je n\u2019avais cette sensation chaude et pleine tout au fond du ventre que lorsqu\u2019enfin mont\u00e9s les cartons et les quelques meubles, lorsqu\u2019enfin am\u00e9nag\u00e9es la cuisine et la chambre, ouvert et pianot\u00e9 sur le clavier, je red\u00e9couvrais les livres dont les titres mimaient ma vie dans son lent d\u00e9roulement. Extra pure, Saviano, la coca\u00efne dans l&rsquo;estomac des pauvres h\u00e8res que je recevais \u00e0 l\u2019H\u00f4tel Dieu et qui ne savaient pas ce qu&rsquo;il se passerait si l&rsquo;un des sachets ingurgit\u00e9 explosait in situ, Les forcen\u00e9s, Benotman, quand un gas du centre de r\u00e9tention o\u00f9 les migrants sans papiers attendaient l\u2019expulsion avait tent\u00e9 de s\u2019\u00e9vader du service des urgences, qu\u2019un coll\u00e8gue infirmier lui avait barr\u00e9 la route et s\u2019en \u00e9tait vant\u00e9 aupr\u00e8s de moi horrifi\u00e9e, Le vide et le plein, mon inconditionnelle confiance en Bouvier pour tenter de comprendre dans toute sa profondeur l\u2019extr\u00eame ambivalence nippone, les masses silencieuses de l\u2019hypercentre tokyo\u00efte, l\u2019\u00e9tudiante en uniforme et son regard fou et son soliloque \u00e9trange dans l\u2019indiff\u00e9rence d\u2019une rame de m\u00e9tro, Histoire de la folie \u00e0 l\u2019\u00e2ge classique confront\u00e9e \u00e0 celle de notre \u00e8re lorsqu\u2019\u00e0 Sainte Anne un jeune de mon \u00e2ge, schizophr\u00e8ne et r\u00e9fractaire \u00e0 tous les traitements, faisait l\u2019objet d\u2019un bouillonnant d\u00e9bat sur la lobotomie et puis Vian, ses Chroniques du Jazz quand il a fallu revenir \u00e0 l\u2019essentiel, se souvenir la beaut\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Au d\u00e9part, je les empaquetais soigneusement, par ordre alphab\u00e9tique d\u2019auteurs selon deux cat\u00e9gories que j\u2019inscrivais au feutre&nbsp;sur les cartons : litt\u00e9rature, sciences humaines. Je les d\u00e9ballais toujours selon le m\u00eame rituel, cherchant le A pour leur donner d\u2019embl\u00e9e leur place d\u00e9finitive au salon pr\u00e8s d\u2019une chemin\u00e9e, dans un couloir d\u2019entr\u00e9e, dans ma chambre ou dans mon unique pi\u00e8ce de jeune adulte. Martin Eden, les Scwharz-Bart et un Tobie Nathan \u00e9taient de ceux qui traversaient les cat\u00e9gories et se trouvaient tant\u00f4t sur le meuble de Foucault et Canguilhem, tant\u00f4t entre Kerouac et Mishima.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis un jour, devenir m\u00e8re, b\u00e2tir une biblioth\u00e8que. Comme si j\u2019attendais ce moment pour me fixer, que le bateau et sa passag\u00e8re devaient s\u2019arrimer aux livres fin rassembl\u00e9s en une seule cat\u00e9gorie comme les couleurs m\u00eal\u00e9es d\u2019une m\u00eame toile. Elle se compose de trois parties \u00e9rig\u00e9es en place, planche par planche, bois de pin le plus clair, ou en caisses de vin empil\u00e9es comme un fond de cale. Je voulais que la lumi\u00e8re y passe pour \u00e9viter \u00e0 ces compagnons de voyages le figement, je n\u2019y ai pas mis de bord. Un abri s\u00fbr mais ouvert apr\u00e8s leurs ann\u00e9es d\u2019errance. La partie salon pour les livres lus, \u00e0 partager ou \u00e0 relire est nich\u00e9e dans un angle entre deux sources de chaleur. Elle est un territoire incertain dans cet espace commun o\u00f9 l\u2019on ne s\u2019aventure qu\u2019avec mon regard approbateur ou discr\u00e8tement, en mon absence. J\u2019y tr\u00f4ne parfois, d\u00e9fiant les habitudes patriarches, dans un confortable fauteuil de cuir, assez bas pour mes courtes jambes. C\u2019est qu\u2019il faut \u00eatre ancr\u00e9e pour certains voyages. Une seconde partie est un fourre-tout intime \u00e0 port\u00e9e de main depuis ma table d\u2019\u00e9criture et visible par moi seule. J\u2019y mets sans tri les livres non lus, ceux qui s\u2019impatientent depuis des d\u00e9cennies, que je connais pas coeur de couleurs, de formes, de tailles, de jaunissures et qui m\u00e9riteront un jour d\u2019\u00eatre lus entre deux textes ou simplement ouverts au hasard, murmur\u00e9s puis clos \u00e0 nouveau pour d\u2019autres d\u00e9cennies. La derni\u00e8re partie est informe autour de ma table de chevet. Des livres d\u00e9but\u00e9s il y a des mois, des livres pour les noms qui y figurent Darrieussecq, Ernaux, Barrico, qui m\u2019aident \u00e0 trouver le sommeil ou me pressent de vivre au r\u00e9veil, des livres aussi que je DOIS lire mais que je ne PEUX PAS lire, ceux offerts par ma m\u00e8re, les m\u00e9thodes de d\u00e9veloppement personnel ou comment \u00e9lever son enfant, et quelques OSRNI, objets stagnants pour raison non identifi\u00e9e&nbsp;comme l\u2019addictologie de Lejoyeux, un dictionnaire d\u2019\u00e9conomie d\u2019avant 75, le Yoga de ma grand-m\u00e8re. Je tente vainement de garder l\u2019essentiel. N\u2019diaye, Sarr, Ernaux, Bouvier&nbsp;? Mais l\u2019essentiel diff\u00e8re \u00e0 chaque instant et cr\u00e9e la biblioth\u00e8que du naufrage et de l\u2019angoisse. Ces livres que j\u2019ai envie de lire dans un temps qui fuit, dans ce flot qui ne s\u2019arr\u00eatera qu\u2019une fois et qui, dans l\u2019attente, se renouvelle sans cesse. <br>Alors, je les ferme et reviens \u00e0 ma plume, mimer l\u2019\u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#retour\">Retour haut de page<\/a><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"solene2\">2. Libraires<\/h2>\n\n\n\n<p><strong>LE TIERS MYTHE<\/strong><br>A la sortie de la Sorbonne, des \u00e9l\u00e8ves tractaient, d\u2019autres critiquaient ces \u00ab&nbsp;gauchos&nbsp;\u00bb qui demandaient le retrait du CPE, le maintien de l\u2019\u00e9galit\u00e9 des chances. L\u2019expression sonne d\u00e9sormais caduque mais \u00e0 l\u2019\u00e9poque on y croyait. Pass\u00e9s les tracts et les d\u00e9bats, je prenais \u00e0 gauche, toujours \u00e0 gauche et j\u2019allais me mettre au calme au Tiers-Livres (lapsus conserv\u00e9). Je prenais toujours tout droit sur Victor Cousin avant Soufflot et de m\u2019engouffrer dans les sous terrains du RER mais ce jour l\u00e0 j&rsquo;ai bifurqu\u00e9, j\u2019ai eu envie d\u2019errer autour du Mouton \u00e0 Cinq Pattes rue Monsieur le Prince que je n\u2019ai jamais atteint, ce fut la premi\u00e8re fois. La devanture \u00e9tait celle du Paris des ann\u00e9es 20, moul\u00e9e sur les bords, fraichement repeinte d\u2019une couleur pourtant d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9e, deux larges grilles d\u2019a\u00e9ration \u00e0 sa base, une porte en renfoncement encadr\u00e9e de deux \u00e9troites vitrines remplies de pr\u00e9sentoirs ou se chevauchaient les livres, non choix du libraire. Le nom \u00e9tait peint en lettres d\u2019or, capitales tout en haut. On y entrait comme dans un grimoire. A l\u2019int\u00e9rieur, lumi\u00e8re tamis\u00e9e. \u00c7a sentait la poussi\u00e8re, la moquette, l\u2019\u00e9paisseur du papier, les livres qui attendent patiemment de s\u2019\u00e9tirer, les murs semblaient \u00e9pais comme ceux d\u2019un foyer. A l\u2019entr\u00e9e, l\u2019unique libraire \u00e9tait assis sur un minuscule tabouret, disparaissait presque derri\u00e8re deux tables recouvertes de livres en vrac, en pile au milieu desquelles un petit carnet ou figurait au crayon de papier la liste des ventes ainsi qu\u2019une boite pour trier la monnaie. Les vitrines ne pr\u00e9sentaient que des auteurs aux noms \u00e9trangers, les couvertures n\u2019\u00e9taient pas celle auxquelles j\u2019avais fini par m\u2019habituer chez Vrin ou en poche, color\u00e9es, toutes diff\u00e9rentes, des typographies majuscules, des titres exclam\u00e9s. La plupart \u00e9tait en langue originale, principalement des ouvrages sociopolitiques qui offraient clairement une ouverture tierce, des points de vues critiques, subalternes, du bas monde, de l\u2019invisible, du neuf pour l\u2019approche toute born\u00e9e des \u00e9tudes politiques de Paris 1. Le bruit circulait que le libraire \u00e9tait un ancien diplomate iranien d\u00e9missionnaire qui trouvait visiblement l\u00e0 le plus confortable des refuges. Il lui plaisait de conseiller mais invitait plut\u00f4t \u00e0 la lecture en s\u2019immergeant lui m\u00eame dans de vieux bouquins corn\u00e9s de toute part si bien qu\u2019on n\u2019osait rarement l\u2019interrompre.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>LE BLEUET<\/strong><br>Je n\u2019ai de ce s\u00e9jour que des r\u00e9miniscences. Le ciel et le bleuet de Banon. Des paysages de Pagnol, arides, chaleur brulante dans la poussi\u00e8re qui s\u2019\u00e9l\u00e8ve sans vent, des maisons fra\u00eeches en pierres \u00e0 flanc de falaise o\u00f9 la vie se tramait \u00e0 l\u2019abri du soleil, d\u2019o\u00f9 l\u2019on pouvait admirer le petit village, un v\u00e9ritable d\u00e9dale tout en hauteur. En son sommet le plus bel observatoire de France, le ciel le plus pur, la voie lact\u00e9e qui nous trouve allong\u00e9s sous elle, les copains d\u00e9battant sur la nature de l\u2019univers, s\u00fbrement de longues cordes qui r\u00e9sonnent en \u00e9chos interminables. En contrebas, le Bleuet dont j\u2019ai moins de souvenirs, que ceux d\u2019une fa\u00e7ade champ\u00eatre \u00e0 colombage, de vitres illumin\u00e9es \u00e0 travers lesquelles ont voyait de loin des biblioth\u00e8ques de toutes formes et de toutes hauteurs, la densit\u00e9 de livres, la profondeur des all\u00e9es, de multiples pi\u00e8ces larges, \u00e9troites, mansard\u00e9es, le m\u00eame d\u00e9dale qu\u2019au village, la m\u00eame altitude peut \u00eatre aussi. Une rumeur circulait&nbsp;: le libraire \u00e9tait un passionn\u00e9 de livres. Il n\u2019en avait pourtant lu aucun. Encore aujourd&rsquo;hui, cette rumeur devenue mythe me fait porter un regard tout diff\u00e9rent sur le livre. Peut on l\u2019aimer, le collectionner pour la beaut\u00e9 de l\u2019objet, son contenu, sa valeur symbolique sans que sa lecture soit essentielle pour en justifier l\u2019acquisition ou la vente? A regarder mes \u00e9tag\u00e8res, combien de livres n\u2019ai-je pas lus et pourtant, me sont chers&nbsp;? Pour quoi? Les lieux o\u00f9 je les ai d\u00e9nich\u00e9s, les libraires qui me les ont vendus, le simple titre qui me suffit. Combien de livres ai-je achet\u00e9s pour le plaisir de le tenir entre les mains, l\u2019exact volume, le toucher, l&rsquo;originalit\u00e9 d&rsquo;une couverture, l\u2019\u00e9paisseur de ses pages, la beaut\u00e9 d\u2019un objet que je d\u00e9poserai dans mon salon, qui aura sa place en compagnie d\u2019autres&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>THE ABBEY BOOKSHOP<br><\/strong>Depuis quelques temps je voulais Kerouac en anglais pour tenter de saisir sa douceur et sa rudesse dans le son de sa langue. La majorit\u00e9 des choses qu\u2019on vit a Paris est fortuite. C\u2019est par hasard que j\u2019ai d\u00e9couvert cette librairie, passant simplement devant un jour plus lent que les autres. Elle est nich\u00e9e dans l\u2019ancienne rue des \u00e9crivains, une \u00e9troite ruelle pav\u00e9e o\u00f9 quelques rayons de soleil filtr\u00e9s apr\u00e8s la pluie font briller la pierre et ressortir l\u2019entr\u00e9e vitr\u00e9e qui semble \u00eatre celle d\u2019une \u00e9glise. En passant la porte on p\u00e9n\u00e8tre les \u00e2ges et l\u2019on se trouve tout \u00e9triqu\u00e9 dans une unique pi\u00e8ce dont les immenses biblioth\u00e8ques lui donne une vertigineuse hauteur, ou serait-ce l\u2019entr\u00e9e d\u2019\u00e9glise ou le nom du lieu&nbsp;? Brian Spencer est un homme grand, d\u00e9garni et tr\u00e8s avenant. Seul dans son minuscule monde plein \u00e0 craquer. Impossible de ne pas lui parler. Il semble attendre comme une \u00e9vidence que je vienne \u00e0 lui. Tout droit debout derri\u00e8re son petit comptoir, il scrute tranquillement mes moindres mouvements un l\u00e9ger sourire sur les l\u00e8vres. Il \u00e9coute mon d\u00e9sir de Kerouac et me met entre les mains le livre recherch\u00e9. Je ne me r\u00e9sous pas \u00e0 partir si promptement, faire perdurer le lien, le voyage. Et Ginsberg&nbsp;? Il voit bien un recueil qui pourrait me plaire, il ne l\u2019a pas en stock, il me l\u2019enverra par la poste. Il note sur un bout de papier mon nom, mon adresse. Chablis. On y fait du bon vin. Venez me rendre visite \u00e0 l\u2019occasion.<br>Quelques jours plus tard, dans mon bout de rue icaunais, j\u2019ai re\u00e7u Howl et un mot <em>au plaisir de trinquer avec vous.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#retour\">Retour haut de page<\/a><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"solene3\">3. Peau lisse sur index droit et autres choses perdues ou oubli\u00e9es&#8230;<\/h2>\n\n\n\n<p><strong>1. Peau lisse sur index droit.<br><\/strong>Elle fait bien une t\u00eate de plus que lui et deux fois sa largeur. Son ventre creux et gonfl\u00e9 malgr\u00e9 sa fine taille soulign\u00e9e par deux longues ou\u00efes renvoie les vibrations vers l\u2019avant comme une grosse enceinte. Son mi et son la sont aussi \u00e9paisses qu\u2019un c\u00e2ble de branchement, les autres s\u2019approchent du diam\u00e8tre des basses d\u2019une guitare classique. Elles sont lisses, argent\u00e9es, mat. Sur ce pachyderme musical on \u00e9volue lentement, on prend l\u2019espace \u00e0 chaque frottement, on se f\u00e9licite \u00e0 chaque changement de note qui fait perler la sueur dans la paume des mains et si elle s\u2019impose dans l\u2019espace, si la corde claque \u00e0 deux doigts de l\u2019\u0153il, une grande douceur \u00e9mane de son registre qu\u2019on cherche dans les profondeurs de l\u2019harmonie, qu\u2019on peine \u00e0 entendre \u2013 souvent en voiture, s\u2019il y a un silence dans le trio, c\u2019est la contrebasse qui fait un solo. Avec nos doigts minuscules, nos mains dont l\u2019\u00e9cartement atteint \u00e0 peine deux tons, une largeur de cordes sur son manche d\u00e9mesur\u00e9, on la caresse de la pulpe interne de la derni\u00e8re phalange de l\u2019index et cela suffit \u00e0 en extraire les basses qui ventre \u00e0 ventre viennent fondre dans l\u2019estomac et r\u00e9sonner par capillarit\u00e9 dans tout le corps.<\/p>\n\n\n\n<p>Ses mains ont la texture de la soie comme s\u2019ils les avaient gard\u00e9es dans ses poches depuis toujours, jamais us\u00e9es que pour des choses d\u00e9licates, des touches de piano, des cl\u00e9s de clarinette, un minuscule tournevis pour resserrer quelques vis de ses installations d&rsquo;\u00e9lectro, tourner des boutons volume et disto, des caresses. Au contact de l\u2019instrument, son doigt glisse parfaitement et provoque de longs frissons le long de sa main. L\u2019affaire est addictive et bient\u00f4t, il ne peut plus s\u2019en passer, en gamme, en standards, en chorus. Mais pour se m\u00e9riter, la contrebasse prend insidieusement l\u2019\u00e9piderme. On ne remarque la premi\u00e8re cloque que lorsque l\u2019on a \u00e9puis\u00e9 les fondamentales. A force de cloques et de repousse ce bout de doigt est devenu \u00e9pais comme le si, dur comme de la pierre, son jeu magistral et sa main qui pianote sur la mienne, tic toc tic tic tic.<\/p>\n\n\n\n<p>2. Groseille d\u2019\u00e9t\u00e9, bouches s\u00e9ch\u00e9es<br>3. La pente abrupte des vignes<br>4. Le vieux Ma\u2019alo et ses dix-sept chiens sur disque dur.<br>5. Pelouse fraiche sous soleil br\u00fblant, son large chapeau.<br>6. Le go\u00fbt de la sc\u00e8ne<br>7. Nos \u00e9clats de rires avant l&rsquo;orage<br>8. Des cheveux longs<br>9. Boucle seule<br>10. Ordi Taxi Saigon<br>11. Moi, cor\u00e9enne<br>12. Le Y\u00e9men au paradis<br>13. Julien et les autres<br>14. Sac de bijoux sur la route de Mazunte<br>15. Le premier p\u00e8re<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\" id=\"solene4\"><strong>4. Le vieux dictionnaire<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Sur le papier peint, de grandes fleurs orange fonc\u00e9 nous confinaient dans la chaleur du foyer de nos ain\u00e9.es que nous pensions naturellement immortel.les. Cette grand-m\u00e8re aux cheveux blanc immacul\u00e9s impeccablement boucl\u00e9s \u00e9tait l\u2019incarnation de la perfection. Elle nous enseignait toutes sortes de jeux qu\u2019elle gagnait \u00e0 tous les coups et si par hasard nous prenions la main, elle s\u2019inclinait avec respect. A tous les \u00e2ges, j\u2019aimais \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme sa potentielle \u00e9gale, sentir s\u2019effacer les d\u00e9cennies qui nous s\u00e9paraient, la sentir vivre autant que moi. Nous attaquions des parties de scrabble sur le grand tapis noir et rouge qui couvrait le plancher tout pr\u00e8s des braises qui r\u00e9chauffaient l\u2019immense pi\u00e8ce bard\u00e9s de livres et de portraits d\u2019anc\u00eatres dont je ne sais plus le nom. Elle s\u2019asseyait le dos parfaitement droit, son port de reine me dominait d\u2019une t\u00eate, elle ouvrait ses jambes et disposait entre elles, une \u00e0 une les pi\u00e8ces sur son chevalet. Elle prenait les parties tr\u00e8s au s\u00e9rieux et d\u2019aussi loin que je me souvienne prenait pr\u00e9texte du doute sur l\u2019orthographe d\u2019un mot pour nous en donner une d\u00e9finition et ainsi nous entra\u00eener dans une minutieuse exploration de la langue. Son vieux Larousse fut certainement le premier ouvrage pour lequel j\u2019ai \u00e9prouv\u00e9 du respect, une proximit\u00e9. Il contenait toute la sagesse qui me s\u00e9parait de cette dame. Sa couverture \u00e9tait corn\u00e9e de toute part, l\u2019\u00e9paisseur du carton s\u2019effritait sur ses bords arrondis. On pouvait deviner des empreintes digitales sur les parties qui luisaient encore. Le blanc \u00e9tait devenu cr\u00e8me, du rouge et bleu et du pissenlit ne restaient que des traces mais son simple volume et sur sa tranche ses pages plus courtes que son enveloppe suffisaient \u00e0 l\u2019identifier. Elle feuilletait les pages devenues papier presque bible de tant d\u2019usure en l\u00e9chant le bout de son doigt. Elle les tournait rapidement avec une pr\u00e9cise d\u00e9licatesse de sorte qu\u2019aucune n\u2019\u00e9tait corn\u00e9e. Ma grand-m\u00e8re avait un don. Celui de trouver sans cesse des tr\u00e8fles \u00e0 quatre feuilles o\u00f9 que son regard se pose dans le jardin derri\u00e8re la grande maison. L\u2019ouvrage \u00e9tait devenu difficilement consultable tant il y avait de tr\u00e8fles ins\u00e9r\u00e9s \u00e0 tout endroit entre deux morceaux de mouchoir et dont les couleurs au fil des ans restaient intacts quand l\u2019encre se d\u00e9gradait. Parfois m\u00eame certains mots s\u2019imprimaient \u00e0 l\u2019envers sur le mouchoir comme de nouvelles entr\u00e9es au lexique.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque j\u2019avais le droit d\u2019attraper le dictionnaire, c\u2019\u00e9tait que je m\u2019\u00e9tais int\u00e9ress\u00e9e \u00e0 un mot ou que je l\u2019avais mal orthographi\u00e9, j\u2019aimais y zigzaguer entre les feuilles et les tiges qui rendaient la recherche plus ardue, plus myst\u00e9rieuse et intensifiait la tension de la trouvaille. La typographie simple mais minuscule permettait de lire en un coup d\u2019\u0153il des dizaines de d\u00e9clinaisons et quel bonheur que d\u2019atteindre enfin le mot juste et ainsi sur le plateau lui rendre justice.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#retour\">Retour haut de page<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\" id=\"solene5\"><strong>5. Oc\u00e9an mer<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Oc\u00e9an mer. Le simple titre sur un poche \u00e9pais et la photo de couverture, la mer d\u00e9cha\u00een\u00e9e d&rsquo;Hokusai avait attir\u00e9 ma main dans l\u2019\u00e9troite librairie de la rue de Jourdain. J\u2019avais eu envie de m\u2019y fondre dans ce tumulte. Je ne connaissais pas Baricco. Il n\u2019\u00e9tait rien de plus pour moi qu\u2019une mer d\u00e9cha\u00een\u00e9e que j\u2019exposais devant les autres tranches sur la biblioth\u00e8que de mon bureau. Les livres y sont p\u00eale-m\u00eale, en cours ou de passage avant de retourner dans la grande, celle du salon. Mais la mer, le tumulte intact, voyait bien droite et immuable les autres d\u00e9filer, s\u2019entasser, se corner, se faire lire et se refermer.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Ta m\u00e8re est \u00e0 l\u2019h\u00f4pital.<\/em> Sa voix r\u00e9sonne \u00e9trangement vide, sans panique, sans peur, sans tristesse ni inqui\u00e9tude. Plate, \u00e9touff\u00e9e, an\u00e9antie. J\u2019ai embarqu\u00e9 quelques affaires j\u2019ai fil\u00e9 vers le sud. Off. Son cerveau a seulement mis les voiles le temps de r\u00e9cup\u00e9rer de la fureur de la vie. Il a pris 48 heures de pause. Il s\u2019est r\u00e9veill\u00e9 exactement l\u00e0 o\u00f9 il en \u00e9tait, un matin d\u2019\u00e9cole, v\u00e9rifier que le petit fils a bien fil\u00e9 au coll\u00e8ge, que la petite fille s\u2019est rendormie, que le fils n\u2019a pas trop bu la veille, que sa fille s\u2019est remise de la r\u00e9cente s\u00e9paration, que le p\u00e8re s\u2019en sort pendant que j\u2019ai de la fi\u00e8vre, que ma cystite br\u00fble comme l\u2019enfer, que je me shoote \u00e0 l\u2019eau pour reprendre les r\u00eanes vite, vite. Elle est retomb\u00e9e dans son lit, les yeux grands ouverts pour tenter de raccorder les morceaux tout d\u00e9chir\u00e9s du temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Je l\u2019ai emmen\u00e9e \u00e0 Luc-sur-Mer pour tenter de l\u2019acclimater doucement avec la vie douce. La mer avec la m\u00e8re, affronter le tumulte, tenter la mar\u00e9e basse. Je l\u2019ai vue comme une \u00e9vidence sur cette \u00e9tag\u00e8re. Je devrais dire, je l\u2019ai revue car je ne la voyais plus de tant la voir ou peut \u00eatre le c\u0153ur \u00e9tait devenu plat comme la voix de mon p\u00e8re et mes yeux n\u2019\u00e9taient plus stimul\u00e9s par les vagues.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec le coma, la couverture reprenait du volume, gonflant ses pages derri\u00e8re l\u2019image. Dans le d\u00e9sastre, un espoir. Je l\u2019ai fourr\u00e9 dans mon sac juste avant le d\u00e9part. La couverture redevenue livre fera vivre la vague et la temp\u00eate et le naufrage et la restauration de l\u2019existence dans ses trois jours d\u2019eau, de sable et de t\u00eate \u00e0 t\u00eate et de face \u00e0 face avec, la mer.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#retour\">Retour haut de page<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. Mon lieu2. Libraires3. Peau lisse sur index droit4. Le vieux dictionnaire5. Oc\u00e9an mer 1. Mon lieu Ma biblioth\u00e8que tenait dans quelques cartons. Juste assez pour que, jointe au lit, \u00e0 ma table de travail et \u00e0 ma chaise, \u00e0 mon piano, \u00e0 mes quelques v\u00eatements, mes bibelots et un carton de tableaux, ensemble ils ne d\u00e9passent pas le volume <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nouvelles-01-mon-lieu\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#nouvelles boucle 1 | Sol\u00e8ne Yu<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":656,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[5736,5737,5795,5837,5862,5902],"tags":[2401,5427,1291,5401,2202,197,785,937,835],"class_list":["post-147664","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-nouvelles-1","category-01-ranger-ses-livres","category-02-histoire-de-mes-librairies","category-03-schalansky-inventaire-de-choses-perdues","category-04-le-livre-dans-sa-materialite","category-05-4-stations-pour-un-livre","tag-bibliotheque","tag-dictionnaire","tag-ecrire-2","tag-librairie","tag-livre","tag-mer","tag-mere","tag-vivre","tag-voyage"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/147664","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/656"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=147664"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/147664\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=147664"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=147664"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=147664"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}