{"id":147689,"date":"2024-05-01T18:24:17","date_gmt":"2024-05-01T16:24:17","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=147689"},"modified":"2024-05-02T16:33:32","modified_gmt":"2024-05-02T14:33:32","slug":"nouvelles-01-cd-mais-il-faut-quitter-les-lieux-de-cette-enfance","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nouvelles-01-cd-mais-il-faut-quitter-les-lieux-de-cette-enfance\/","title":{"rendered":"Le vrai visage de Peter Townsend | Caroline Diaz"},"content":{"rendered":"\n<p id=\"chap-5\">Sommaire<br><a href=\"#chap1\">1 | Quitter les lieux de cette enfance<\/a><br><a href=\"#chap2\">2 | Litote<\/a><br><a href=\"#chap3\">3 | La forme des dunes<\/a><br><a href=\"#chap4\">4 | Paroles<\/a><br><a href=\"#chap5\">5 | Le vrai visage de Peter Townsend<\/a><\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\" id=\"chap5\"> LE VRAI VISAGE DE PETER TOWNSEND <\/h4>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"754\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/IMG_1728-1-1024x754.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-151349\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/IMG_1728-1-1024x754.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/IMG_1728-1-420x309.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/IMG_1728-1-768x565.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/IMG_1728-1-1536x1130.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/IMG_1728-1-2048x1507.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Il a rep\u00e9r\u00e9 le livre dans la vitrine, attir\u00e9 par le nom de l\u2019auteur, un ancien h\u00e9ros de la Royal Air Force. Il ne l\u2019aurait sans doute pas achet\u00e9 si la libraire n\u2019avait pas coll\u00e9 sur la porte l\u2019affichette annon\u00e7ant une s\u00e9ance de d\u00e9dicace en pr\u00e9sence de Peter Townsend. Il a jet\u00e9 un \u0153il \u00e0 sa montre. Curieux du bonhomme, ce serait une bonne occasion de parler d\u2019aviation. Il a pouss\u00e9 la porte de la librairie. D\u00e9j\u00e0 on se pressait pour voir de pr\u00e8s l\u2019ancien amant de la princesse. Il s\u2019est mis en retrait, a feuillet\u00e9 le livre. Il a l\u2019impression de lire ses propres mots \u00ab Ce ciel o\u00f9 mon existence devait prendre forme, seul dans les cieux, la Mort sans cesse \u00e0 port\u00e9e de voix \u00bb. Les deux hommes se sont d\u2019abord parl\u00e9 poliment, puis ils sont all\u00e9s au caf\u00e9 de la place pour \u00e9voquer ensemble le silence du ciel.<br>&nbsp;<br>Au moment du d\u00e9part au Canada il a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 lui confier le livre. Elle l\u2019a recouvert d\u2019un papier \u00e9pais pour le prot\u00e9ger. Elle lui accorde une grande valeur parce qu\u2019il est d\u00e9dicac\u00e9 par Peter Townsend. Avant de le ranger dans sa biblioth\u00e8que, elle a inscrit le titre et le nom de l\u2019auteur sur la couverture et la tranche du livre. Elle l\u2019a lu, en a soulign\u00e9 une ou deux phrases, l\u2019incoh\u00e9rence d\u2019une conjugaison, marqu\u00e9 d\u2019une accolade un paragraphe \u00e9voquant l\u2019essai nucl\u00e9aire de Trinity. Apr\u00e8s la mort de son fils, elle a ajout\u00e9 une mention manuscrite, <em>ce livre m\u2019a \u00e9t\u00e9 confi\u00e9 par R, et je l\u2019ai conserv\u00e9 pr\u00e9cieusement, le parcours, de temps \u00e0 autre<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle a un mal fou \u00e0 se d\u00e9barrasser des objets, et c\u2019est encore plus difficile depuis la mort de sa m\u00e8re. Finalement la maison est assez grande pour conserver tel tableau, tel cahier ou livre h\u00e9rit\u00e9s de ses grands-parents. Elle n\u2019a jamais r\u00e9fl\u00e9chi \u00e0 pourquoi elle ressentait ce besoin de conserver les choses, c\u2019est peut-\u00eatre h\u00e9r\u00e9ditaire, d\u00e9j\u00e0 sa grand-m\u00e8re avait cette tendance \u00e0 glaner, conserver, ordonner, annoter. Ce livre, peut-\u00eatre \u00e0 cause de la d\u00e9dicace, et parce qu\u2019il porte \u00e0 travers elle la m\u00e9moire de son oncle ador\u00e9, elle d\u00e9cide de le conserver.<\/p>\n\n\n\n<p>Sa cousine lui a tendu le livre, c\u2019\u00e9tait \u00e0 ton p\u00e8re. Dans l\u2019angle sup\u00e9rieur droit de la couverture, l\u2019\u00e9criture minuscule de sa grand-m\u00e8re pr\u00e9cise l\u2019origine de l\u2019ouvrage. \u00c0 la fin de sa vie elle n\u2019a cess\u00e9 de couvrir les livres, les enveloppes, les carnets, de notes et sommaires. Elle accumule les commentaires en strates minuscules, construisant sa propre l\u00e9gende. Sur la page de titre, une d\u00e9dicace \u2014 <em>avec mon sympathique souvenir, Peter Townsend, Cap B\u00e9nat, 21.8.59<\/em>. Ce nom lui dit vaguement quelque chose. Une enqu\u00eate sommaire sur internet lui apprend qu\u2019il est un h\u00e9ros de la Royal Air Force, et qu\u2019il a failli \u00e9pouser la princesse Margaret. Elle a rapport\u00e9 le livre \u00e0 Paris, a tent\u00e9 de le lire, mais l\u2019a trouv\u00e9 ennuyeux. Elle l\u2019a rang\u00e9 dans son carr\u00e9, un espace dans la biblioth\u00e8que o\u00f9 elle conserve un ensemble disparate de livres, ceux qu\u2019on lui a transmis, ses livres d\u2019enfance et sa documentation professionnelle.\u2028<br>Dans une s\u00e9rie t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e sur la famille royale d\u2019Angleterre, elle d\u00e9couvre la relation amoureuse entre la princesse Margaret et le h\u00e9ros de la R.A.F. devenu \u00e9cuyer du roi. Le romanesque de l\u2019amour contrari\u00e9, l\u2019exil forc\u00e9 de Townsend en Belgique. Et Peter Townsend prend vie. Si elle s\u2019y attache, c\u2019est parce que soudainement elle se souvient du livre, de sa d\u00e9dicace. Cet homme a rencontr\u00e9 son p\u00e8re. Dans une sc\u00e8ne il \u00e9crit en aout 1959 une lettre \u00e0 Margaret pour la pr\u00e9venir de son prochain mariage avec une autre. Mue par une intuition, elle attrape le livre dans la biblioth\u00e8que et, relisant la d\u00e9dicace, s\u2019aper\u00e7oit qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 \u00e9crite pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cette p\u00e9riode \u00e9voqu\u00e9e dans la s\u00e9rie, quelques jours seulement apr\u00e8s la lettre \u00e0 Margaret. Quand il rencontre son p\u00e8re, Peter Townsend vient de faire le tour du monde pour se retrouver, effacer l\u2019image d\u2019un homme qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas, reprendre sa vie en main. Elle \u00e9carte les plis du papier qui prot\u00e8ge le livre, red\u00e9couvre la couverture de l\u2019ouvrage, le vrai visage de Peter Townsend. C\u2019est ce visage sur la couverture, photographi\u00e9 dans un bus au cours du voyage, ce visage qui ne regarde pas l\u2018objectif. Ce visage qui lui permet d\u2019imaginer la rencontre avec son p\u00e8re, de fabriquer le souvenir de cette rencontre qu\u2019il n\u2019a racont\u00e9e \u00e0 personne.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\" id=\"chap4\">PAROLES<\/h4>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"575\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/IMG_5433-1024x575.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-150470\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/IMG_5433-1024x575.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/IMG_5433-420x236.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/IMG_5433-768x431.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/IMG_5433.jpg 1181w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>C\u2019est l\u2019objet le plus ancien que je poss\u00e8de, non pas qu\u2019il soit ancien en soi \u2014 achev\u00e9 d\u2019imprim\u00e9 le 2 mars 1972 \u2014 mais c\u2019est de mon enfance un des seuls objets que j\u2019ai pu conserver. Un de mes premiers livres bien qu\u2019il n\u2019ait pas \u00e9t\u00e9 tout de suite tout \u00e0 fait le mien. Il a d\u2019abord \u00e9t\u00e9 celui de ma s\u0153ur et probablement avant elle celui de mon fr\u00e8re, ou m\u00eame de mon beau-p\u00e8re. Un jour il est devenu le mien, en t\u00e9moignent les maigres lettres de mon pr\u00e9nom inscrites en capitales d\u2019imprimerie sur la tranche, presque effac\u00e9es aujourd\u2019hui. Je l\u2019ai prot\u00e9g\u00e9 de toutes les tentatives de tri. Il est l\u00e0 entre mes mains et je plonge dans le parfum de son papier jauni. Si je l\u2019ouvre je retrouve mes dessins sauvages, ils n\u2019ont aucun rapport avec le contenu du livre, dont chaque page blanche devenait un espace d\u2019expression. Sur la page de garde les s\u0153urs et la mar\u00e2tre de Cendrillon partent au bal abandonnant la jeune fille en haillons. Sur les feuillets suivants un portrait de profil, \u00e0 cette l\u2019\u00e9poque je tra\u00e7ais une accolade sur laquelle je greffais bouche, yeux, cheveux, au loin une silhouette bras lev\u00e9s \u2014 quelle sc\u00e8ne de retrouvailles s\u2019\u00e9crit&nbsp;?&nbsp;, puis un portrait de face, une jeune fille encore, sa m\u00e2choire carr\u00e9e, une croix autour du cou. Sur les deux pages suivantes en vis-\u00e0-vis le dessin tr\u00e8s na\u00eff d\u2019une fillette en pied avec couettes blondes et robe \u00e0 carreaux, et, sous le titre, un visage beaucoup plus maitris\u00e9, il faudrait dire st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9, probablement dessin\u00e9 pendant les ann\u00e9es du coll\u00e8ge. Sur les deux versos blancs de la fin du livre on retrouve Cendrillon et sa bande, et un <em>profil accolade<\/em>. Je regarde le sommaire, certains titres de po\u00e8me ont \u00e9t\u00e9 soulign\u00e9 au bic vert, leur point commun est d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 interpr\u00e9t\u00e9s par Montand. D\u2019autres marqu\u00e9s d\u2019un point bleu, j\u2019ignore pourquoi. Je me souviens que mon institutrice nous avait demand\u00e9 de choisir n\u2019importe lequel des po\u00e8mes extrait du livre, de l\u2019apprendre pour le r\u00e9citer en classe, et qu\u2019il faudrait expliquer pourquoi ce choix. Je me souviens d\u2019avoir eu la tentation d\u2019apprendre <em>Les paris stupides<\/em>, parce qu\u2019il tenait en une ligne, mais je savais bien que c\u2019\u00e9tait un pari tr\u00e8s risqu\u00e9, j\u2019ai oubli\u00e9 quel po\u00e8me j\u2019ai choisi. Je me souviens qu\u2019avant moi ma s\u0153ur avait d\u00fb apprendre <em>Pater noster<\/em>, et que mon beau-p\u00e8re l\u2019avait aid\u00e9 \u00e0 mettre des intentions dans sa d\u00e9clamation, parce qu\u2019il fallait toujours que tout soit parfait. Je me souviens de ma g\u00eane lorsqu\u2019il lui avait indiqu\u00e9 de se couvrir la poitrine avec les mains au moment de dire, <em>Comme une jolie fille nue qui n\u2019ose se montrer.<\/em><\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading has-text-align-center has-normal-font-size\" id=\"chap3\"> LA FORME DES DUNES <\/h4>\n\n\n\n<p>Le terrain vague \/ L\u2019\u00eelot (la maison d\u2019enfance) \/ Les couvertures kabyles \/ Le piano peint \/ La ruine de Groussey \/ La forme des dunes \u00e0 Carolles \/ L\u2019arbre mort \/ Le lilas du garagiste \/ Le tunnel du Puntettu \/ La bague en argent de l\u2019\u00e9t\u00e9 83 \/ Monika \/ Le cin\u00e9ma Le Palace \u00e0 Brunoy \/ L\u2019aile nord de la maison d\u2019Erbalunga \/ Le Pinocchio en plastique \/ La photo de M dans&nbsp;<em>L\u2019Oranais<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Maintenant les souvenirs flottent entre le sable et le ciel. Il t\u2019avait fallu une vingtaine d\u2019ann\u00e9es pour revenir, emp\u00each\u00e9e \u00e0 plusieurs reprises par de menus incidents que tu interpr\u00e9tais comme des signes, la petite \u00e9tait f\u00e9brile la veille du d\u00e9part, la grande avait vomi \u00e0 l\u2019arri\u00e8re de la voiture au bout de quelques kilom\u00e8tres, une temp\u00eate s\u2019abattait violemment sur tout le Cotentin \u2014 ce n\u2019\u00e9tait&nbsp;<em>jamais<\/em>&nbsp;le moment. Vingt ans, pour que tes petites inqui\u00e9tudes, tes fant\u00f4mes, l\u00e2chent prise. Cette fois vous aviez d\u00e9pass\u00e9 Villedieu, rien ne pourrait retarder davantage les retrouvailles avec ce qui avait surv\u00e9cu. Peut-\u00eatre d\u2019apercevoir la mer depuis la route ton c\u0153ur s\u2019\u00e9tait mis \u00e0 grossir, peut-\u00eatre parce que tu ne savais pas tout \u00e0 fait \u00e0 quoi t\u2019attendre. Avant les dunes, plusieurs signaux t\u2019alertent. Ton ancienne \u00e9cole m\u00e9connaissable avec maintenant ses deux \u00e9tages. La boulangerie, l\u2019\u00e9picerie, la pharmacie ferm\u00e9es. Seul r\u00e9siste, dans son \u00e9tat limite, L\u2019H\u00f4tel des Falaises. Il en porte toujours le nom, mais ne fait plus que tabac, presse et d\u00e9p\u00f4t de pain. Le palmier au coin de l\u2019avenue et de la nationale a \u00e9t\u00e9 coup\u00e9. L\u2019avenue de La Plage elle m\u00eame semble avoir r\u00e9tr\u00e9ci d\u2019un bon tiers. Les briques rouges de la maison d\u2019enfance ont \u00e9t\u00e9 recouvertes de peinture blanche. Le lit du Crapeux est \u00e0 sec. L\u2019escalier qui descend depuis la digue a perdu une bonne dizaine de marches enfouies sous le sable et la digue ne mesure pas plus de deux m\u00e8tres. Sous le ciel mouvant, la courbe de la baie de Granville te semble identique, bien que de nombreuses constructions aient envahi les mielles qui avaient r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 l\u2019urbanisation d\u2019apr\u00e8s guerre. Au sud de la plage la falaise n\u2019a pas boug\u00e9, imposante silhouette brune, rassurante. Depuis l\u2019estran montent des bouff\u00e9es d\u2019air iod\u00e9 rassurantes. Tu marches sur la digue vers les dunes, les enrochements de granit sont toujours l\u00e0. Mais les dunes. C\u2019\u00e9tait \u00e7a les dunes dont tu lui as parl\u00e9 ? On disait dans les dunes, mais ce n\u2019est plus qu\u2019une dune. Elle occupe pourtant le m\u00eame espace, dans le quadrilat\u00e8re entre&nbsp;<em>la<\/em>&nbsp;<em>Madzon<\/em>, La Chapelle Notre-Dame-de-Maudune, le passage au pied des cabines et la plage. Mais la dune est ferm\u00e9e par des ganivelles, entrav\u00e9e \u00e0 l\u2019ouest d\u2019un sentier balis\u00e9. Mais la dune est devenue zone prot\u00e9g\u00e9e. Mais la dune est plane, enti\u00e8rement recouverte d\u2019oyat, de chardons, queues de lapin ondulantes. Tu imagines les pelleteuses \u00e0 l\u2019\u0153uvre, leurs bras m\u00e9caniques charriant le sable pour combler les creux, sans \u00e9gards pour tes souvenirs. Feu les vallons sablonneux, le pays mouvant, les falaises imaginaires depuis lesquelles les gar\u00e7ons se jetaient en hurlant, les jeux guerriers, les cache-caches amoureux, les feux de camps, les pommes de terre cuites sous la cendre, les visages \u00e9clair\u00e9s par les flammes, les histoires d\u2019horreurs, la bi\u00e8re que tu faisais semblant d\u2019aimer, la peur des gendarmes, les nuit blanches, les mains moites sous les pulls marins, les \u00e9treintes \u00e9touff\u00e9es dans le sable. Tu marches le long du nouveau sentier, hypnotis\u00e9e par l\u2019ombre des ganivelles, tu scrutes la surface compacte de la dune, tu affrontes l\u2019effacement, imaginant sous le sable les rhizomes qui \u0153uvrent pour stabiliser ce territoire devenu inaccessible. Alors te revient la l\u00e9gende lue dans l\u2019enfance, celle de la for\u00eat de Scissy qui s\u2019\u00e9tendait du Mont \u00e0 Saint-Pair, on dit qu\u2019elle aurait \u00e9t\u00e9 engloutie par un raz de mar\u00e9e au d\u00e9but du moyen \u00e2ge, les ganivelles te paraissent bien d\u00e9risoires, un gain de temps provisoire.<\/p>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading has-text-align-center has-normal-font-size\" id=\"chap2\">LITOTE<\/h5>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-medium\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"420\" height=\"314\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/4CB474EB-CBD3-4371-B5AA-FA8C41024FCF-420x314.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-148882\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/4CB474EB-CBD3-4371-B5AA-FA8C41024FCF-420x314.jpeg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/4CB474EB-CBD3-4371-B5AA-FA8C41024FCF-1024x766.jpeg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/4CB474EB-CBD3-4371-B5AA-FA8C41024FCF-768x574.jpeg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/04\/4CB474EB-CBD3-4371-B5AA-FA8C41024FCF.jpeg 1142w\" sizes=\"auto, (max-width: 420px) 100vw, 420px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Les librairies qui nous constituent en tant que lecteurices ? Non, je n\u2019ai pas \u00e9t\u00e9 de ces fl\u00e2neuses de rayons. L\u2019enfance pass\u00e9e dans une rue minuscule loin de la ville, la premi\u00e8re librairie \u00e0 dix kilom\u00e8tres, les livres que nous poss\u00e9dions me semblaient avoir \u00e9t\u00e9 toujours d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, h\u00e9rit\u00e9s des a\u00efeux ou offerts \u00e0 l\u2019occasion d\u2019un anniversaire. Je crois bien que j\u2019ignorais l\u2019existence des libraires, quand je jouais j\u2019\u00e9tais plus volontiers biblioth\u00e9caire que libraire.<br>L\u2019arriv\u00e9e en ville \u2014 Bastia, l\u2019ann\u00e9e des onze ans et de l\u2019\u00e9lection de Fran\u00e7ois Mitterand \u2014 m\u2019ouvre les portes de la premi\u00e8re librairie dont je me souvienne, boulevard Paoli, je n\u2019y entrais que pour acheter les ouvrages impos\u00e9s au coll\u00e8ge. Pourtant la lecture \u00e9tait soutenue \u00e0 la maison, des livres il y en avait beaucoup. Les classiques en poche. Les \u00ab sorties \u00bb arrivaient par la poste, command\u00e9es au&nbsp;<em>Grand Livre du mois&nbsp;<\/em>par mon beau-p\u00e8re. Dans mon souvenir un catalogue mensuel pr\u00e9sentait les ouvrages parmi lesquelles on choisissait un titre, peut-\u00eatre deux quand les livres n\u2019\u00e9taient pas trop \u00e9pais. Je ne me souviens pas \u00eatre entr\u00e9e dans une librairie \u00e0 Marseille o\u00f9 j\u2019ai v\u00e9cu les trois ann\u00e9es suivantes, les livres \u00e9taient toujours transmis, offerts, emprunt\u00e9s. Je lisais docilement Zola et Balzac, d\u00e9vorais les romans populaire de R\u00e9gine Desforges et Jeanne Bourin.&nbsp;<br>Le d\u00e9part en banlieue parisienne l\u2019ann\u00e9e des seize ans. La d\u00e9couverte des rayons d\u2019occases chez Gibert, j\u2019y ai peut-\u00eatre achet\u00e9 un livre ou deux, toujours retenue par le manque de confiance, et l\u2019argent. Mon beau-p\u00e8re continuait \u00e0 m\u2019offrir des livres, des folios, mon premier Nabokov, et Joyce, c\u2019\u00e9tait lui, je me demande s\u2019il les avait lus lui-m\u00eame. Il m\u2019arrivait aussi de voler des livres, une vieille \u00e9dition anglaise d\u2019un Byron chez cette famille o\u00f9 je faisais des babysitting, parce que l\u2019objet \u00e9tait beau, trouv\u00e9 au dessus d\u2019une armoire o\u00f9 il prenait la poussi\u00e8re.<br>Les librairies j\u2019ai fini par les explorer dans le cadre professionnel, les rayons Beaux-arts et jeunesse comme documentation,&nbsp;<em>Chantelivre<\/em>&nbsp;rue de S\u00e8vres dans les ann\u00e9es quatre-vingt dix,&nbsp;<em>Artazart<\/em>&nbsp;dans les ann\u00e9es deux mille, j\u2019y d\u00e9pensais l\u2019argent du patron. Puis les librairies \u00e9trang\u00e8res, en voyage, \u00e0 Londres, New-York, Lisbonne, lieux hybrides, librairies\u2014caf\u00e9s\u2014galeries, toujours attir\u00e9e par les \u00e9ditions \u00e9trang\u00e8res d\u2019auteurs fran\u00e7ais, les couvertures bien plus audacieuses et color\u00e9es qu\u2019en France, et cette mise \u00e0 distance par la langue qui chargeait les textes de myst\u00e8re.<br>C\u2019est en arrivant dans le quartier o\u00f9 je vis depuis vingt-cinq ans que j\u2019ai trouv\u00e9 ma librairie, rue Parodi,&nbsp;<em>Litote en t\u00eate<\/em>, j\u2019y ach\u00e8te tous mes livres, ou plut\u00f4t ceux que j\u2019offre, Claude Royet-Journoud y a longtemps veill\u00e9 \u00e0 la bonne tenue du rayon po\u00e9sie et m\u2019a conseill\u00e9 des ouvrages \u00e0 destination de P. J\u2019y ai laiss\u00e9 si souvent les filles en garde le temps des courses au Franprix de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la rue qu\u2019un jour A a affirm\u00e9 vouloir plus tard devenir&nbsp;<em><a href=\"http:\/\/litoteentete.blogspot.com\/2007\/10\/ode-alice-d.html\">Litote<\/a><\/em>. Les librairies ne m\u2019ont pas constitu\u00e9es lectrice, trop longtemps conditionn\u00e9e par le manque d\u2019argent, mais en \u00e9crivant ces mots, relevant la t\u00eate pour demander \u00e0 A ce qui avait fait d\u2019elle une si grande lectrice, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 assez \u00e9mue de l\u2019entendre dire, la&nbsp;<em>mif<\/em>, la&nbsp;<em>Litote<\/em>&nbsp;et l\u2019\u00e9cole.<\/p>\n\n\n\n<h5 class=\"wp-block-heading has-text-align-center has-normal-font-size\" id=\"chap1\">QUITTER LES LIEUX DE CETTE ENFANCE<\/h5>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"808\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/4A96F4B8-F760-42CA-AABE-C7CD6006432F-1024x808.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-147692\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/4A96F4B8-F760-42CA-AABE-C7CD6006432F-1024x808.jpeg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/4A96F4B8-F760-42CA-AABE-C7CD6006432F-420x331.jpeg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/4A96F4B8-F760-42CA-AABE-C7CD6006432F-768x606.jpeg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/4A96F4B8-F760-42CA-AABE-C7CD6006432F-1536x1212.jpeg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/03\/4A96F4B8-F760-42CA-AABE-C7CD6006432F.jpeg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>La biblioth\u00e8que de l\u2019enfance s\u2019\u00e9tale sur un pan de mur sous les toits. Les livres y sont regroup\u00e9s par collections, Biblioth\u00e8que Rose, Biblioth\u00e8que Verte, Rouge et Or Dauphine, le fuchsia des Comtesse de S\u00e9gur, le bleu roi des&nbsp;<em>Heidi<\/em>, les couleurs d\u00e9cal\u00e9es des sept volumes de &nbsp;<em>La petite maison dans la prairie<\/em>, les&nbsp;<em>Grands Classiques de la Litt\u00e9rature<\/em>&nbsp;achet\u00e9s par correspondance, reli\u00e9s faux cuir marine et carmin, <em>Contes et l\u00e9gendes de<\/em>. Quelques Folios Junior. Le&nbsp;<em>Paroles<\/em>&nbsp;au pied du lit. Parfois la biblioth\u00e8que est d\u00e9tourn\u00e9e en maison de poup\u00e9es, et les livres, le plus souvent les sept tomes \u00e9pais de Laura Ingalls, se transforment en table, lit, banc pour les personnages que je d\u00e9coupe dans du papier. L\u2019autre biblioth\u00e8que, fr\u00e9quent\u00e9e en cachette, se loge dans le garage de la maison&nbsp;<em>du fond&nbsp;<\/em>o\u00f9 vit ma grand m\u00e8re d\u2019adoption. Les livres s\u2019entassent par centaines dans un vaisselier comme de vieux chiffons. Des livres cartonn\u00e9s, des livres entoil\u00e9s de tissus fan\u00e9s, des livres broch\u00e9s, des livres couverts de papier cristal, des livres \u00e0 l\u2019odeur rance. Un d\u00e9sordre poussi\u00e9reux o\u00f9 les capes et d\u2019\u00e9p\u00e9es, les SF, les polars \u00e9rotiques c\u00f4toient les romans \u00e0 l\u2019eau de rose que je convoite. Mais il faut quitter les lieux de cette enfance. On d\u00e9m\u00e9nage souvent, les livres suivent, plus ou moins. On fabrique de nouvelles biblioth\u00e8ques en m\u00e9dium que ma m\u00e8re laque amoureusement d\u2018acrylique blanche. Impatiente de vider les cartons, elle range les livres sur les \u00e9tag\u00e8res fra\u00eechement peintes, et quand ils n\u2019y restent pas coll\u00e9s les livres&nbsp;conservent l\u2019empreinte blanche sur leur tranche inf\u00e9rieure. La premi\u00e8re biblioth\u00e8que de ma vie adulte est partag\u00e9e avec P. J\u2019apporte les poches et les quelques livres d\u2019enfance sauv\u00e9s des d\u00e9sherbages intempestifs de ma m\u00e8re lors des d\u00e9m\u00e9nagements, mes livres sont comme des souvenirs. Avant que nos biblioth\u00e8ques fusionnent je grave un ex libris dans du linol\u00e9um et tamponne ses livres en bleu, les miens en rouge. Tous les livres que nous acquerrons par la suite \u00e9chappent au tamponnage color\u00e9. Un temps je recouvre certains livres de papier, kraft brun pour Sarraute et Malraux, kraft vert pour Duras et Giono, kraft brique pour Camus et Balzac, recyclage de papiers imprim\u00e9s pour Nabokov. C\u2019est P qui range les livres, sans doute parce qu\u2019il est biblioth\u00e9caire, et que le plus souvent c\u2019est lui qui les ach\u00e8te. Peut-\u00eatre parce que je ne suis pas dou\u00e9e pour le rangement \u2014 pendant le confinement j\u2019ai rassembl\u00e9 certains livres par couleur, pour tuer le temps. Il n\u2019y a pas d\u2019ordre apparent mais quelques regroupements. Dans les toilettes sont rel\u00e9gu\u00e9s tous les poches, les livres qu\u2019on garde par paresse, ceux qu\u2019on se promet de relire, ceux qu\u2019on ne relira jamais. Les Kundera que je n\u2019ai jamais lus, mais qui me relient \u00e0 ma m\u00e8re qui l\u2019a aim\u00e9 beaucoup. Dans le s\u00e9jour il y a trop de livres, ou peut-\u00eatre pas assez de biblioth\u00e8ques. Les contemporains, et la po\u00e9sie qui prend de plus en plus de place. Il y a les livres pos\u00e9s sur le buffet en attente de lecture. Il y a les livres nomades qui passent de la table basse \u00e0 la  table de nuit. Les livres d\u2019art \u2014 sauv\u00e9s d\u2019un pilonnage de la biblioth\u00e8que o\u00f9 travaille P \u2014 empil\u00e9s sous une lampe tripode. Des publications amies remplissent les caisses \u00e0 vins qui prolongent nos biblioth\u00e8ques. Nous nous d\u00e9lestons parfois de quelques livres dans la biblioth\u00e8que-bo\u00eete-\u00e0-livre du hall de notre immeuble, j\u2019h\u00e9site \u00e0 y d\u00e9poser les Kundera.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sommaire1 | Quitter les lieux de cette enfance2 | Litote3 | La forme des dunes4 | Paroles5 | Le vrai visage de Peter Townsend LE VRAI VISAGE DE PETER TOWNSEND Il a rep\u00e9r\u00e9 le livre dans la vitrine, attir\u00e9 par le nom de l\u2019auteur, un ancien h\u00e9ros de la Royal Air Force. Il ne l\u2019aurait sans doute pas achet\u00e9 si <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nouvelles-01-cd-mais-il-faut-quitter-les-lieux-de-cette-enfance\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Le vrai visage de Peter Townsend | Caroline Diaz<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":186,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[5736,5737,5795,5837,5862,5902],"tags":[5921,515,3372,228,5920,2458],"class_list":["post-147689","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-nouvelles-1","category-01-ranger-ses-livres","category-02-histoire-de-mes-librairies","category-03-schalansky-inventaire-de-choses-perdues","category-04-le-livre-dans-sa-materialite","category-05-4-stations-pour-un-livre","tag-aviation","tag-couleur","tag-desordre","tag-enfance","tag-peter-townsend","tag-prevert"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/147689","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/186"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=147689"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/147689\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=147689"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=147689"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=147689"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}