{"id":147828,"date":"2024-04-24T08:32:55","date_gmt":"2024-04-24T06:32:55","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=147828"},"modified":"2024-04-29T21:59:48","modified_gmt":"2024-04-29T19:59:48","slug":"nouvelles-01-denombrer-est-un-verbe","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nouvelles-01-denombrer-est-un-verbe\/","title":{"rendered":"#nouvelles #boucle 1 | Laure Humbel | Le livre d&rsquo;\u00e0 c\u00f4t\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\">\n<li><a href=\"#proposition1\">D\u00e9nombrer est un verbe<\/a><\/li>\n\n\n\n<li><a href=\"#proposition2\">Histoire de mes librairies<\/a><\/li>\n\n\n\n<li><a href=\"#proposition3\">Inventaire de choses perdues<\/a><\/li>\n\n\n\n<li><a href=\"#proposition4\">Vert, blanc, glac\u00e9, avec des larmes chaudes dedans<\/a><\/li>\n\n\n\n<li><a href=\"#proposition5\">Le livre d&rsquo;\u00e0 c\u00f4t\u00e9<\/a><\/li>\n<\/ol>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"proposition1\"><strong>1. D\u00e9nombrer est un verbe<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il lui vint l&rsquo;envie de d\u00e9nombrer les livres de sa biblioth\u00e8que. Aussit\u00f4t formul\u00e9, ce projet lui apparut vain et audacieux. Aussi vain et audacieux que de chercher le livre unique qui contiendrait en lui tous les autres.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle ne poss\u00e9dait pas, comme un bibliophile, une intellectuelle ou une ch\u00e2telaine, des mille et des cents de livres (mais justement, combien ?), cependant le poids de chacun (son poids physique additionn\u00e9 de ce qu&rsquo;il portait d&rsquo;h\u00e9ritage litt\u00e9raire et de ce qu&rsquo;il convoquait de r\u00e9f\u00e9rences personnelles) lui repr\u00e9senta la d\u00e9mesure de la t\u00e2che.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle avait un, deux, trois etc. murs tapiss\u00e9s d&rsquo;\u00e9tag\u00e8res et chacune de ces planches pouvait porter un, deux&#8230; vingt, trente, etc. volumes, certaines davantage. Elle s&rsquo;essaya \u00e0 une estimation au moyen de multiplications dont les tables restaient plus fermes dans sa m\u00e9moire que les vers de certains po\u00e8tes class\u00e9s \u00e0 la lettre v. C&rsquo;\u00e9tait inutile. La hauteur des rayonnages, l&rsquo;\u00e9paisseur des tranches, les empilements composites faussaient le r\u00e9sultat avant m\u00eame la fin de l&rsquo;op\u00e9ration. Il n&rsquo;y avait qu&rsquo;une m\u00e9thode, \u00e0 moins de sombrer dans le catalogue, ce qu&rsquo;elle d\u00e9sirait \u00e0 tout prix \u00e9viter :&nbsp; les compter un par un, \u00e0 la suite, sans r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 ce que signifiait une succession de nombres, et sans prendre la temps de regarder dans le dictionnaire s&rsquo;il convenait de mettre des traits d&rsquo;union \u00e0 cent un, cent deux, deux cents vingt huit, etc.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Or comme elle comptait les tranches de ses livres, les lettres des titres&nbsp;devant ses yeux se mirent \u00e0 former d&rsquo;autres sch\u00e9mas, des labyrinthes qui se combin\u00e8rent en cartes mentales o\u00f9 chaque \u00e9l\u00e9ment trouvait une place \u00e0 la fois \u00e9vidente et al\u00e9atoire, permanente et flottante, relative et \u00e9ternelle. Descendant de son escabeau pour s&rsquo;accroupir au niveau des gros illustr\u00e9s, remontant sur une chaise pour d\u00e9nicher derri\u00e8re une premi\u00e8re rang\u00e9e quelques sp\u00e9cimens d\u00e9laiss\u00e9s, son corps&nbsp;lui-m\u00eame dessina des&nbsp; signes qui portaient un sens. En additionnant chacun de ces signes, elle trouva l&rsquo;\u00e9nigme du r\u00e9bus, et elle tourna la premi\u00e8re page.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"proposition2\"><strong>2. Histoire de mes librairies<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je revois les gros pav\u00e9s qui formaient des tours de livres sur la table de nuit de ma grand-m\u00e8re, mais je n\u2019ai le souvenir d\u2019aucune librairie dans la ville o\u00f9 elle habitait. Achetait-elle ses livres quand elle venait \u00e0 Paris&nbsp;? Pas tous certainement. Elle lisait d\u00e8s qu\u2019elle avait un moment. Et en vacances chez mes cousins, dans une ville encore plus petite au bord de la mer, elle fr\u00e9quentait la Maison de la Presse qui suffisait \u00e0 sa passion des sagas familiales et des fictions historiques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous, nous allions \u00e0 la FNAC de la rue de Rennes. Les vitres teint\u00e9es de la fa\u00e7ade r\u00e9pondaient \u00e0 celles de la tour Montparnasse qui fermait la perspective, bien ternes \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du rose de l\u2019enseigne Tati de l\u2019immeuble voisin. L\u2019int\u00e9rieur sur plusieurs \u00e9tages \u00e9tait une ruche de clients, car c\u2019\u00e9tait samedi, et surtout en d\u00e9cembre. Nous nous faufilions jusqu\u2019au rayon des disques o\u00f9 mon p\u00e8re passait un temps qui finissait quand m\u00eame par finir, et puis nous montions par l\u2019escalator jusqu\u2019\u00e0 cette caverne trop bien ordonn\u00e9e qui, toutes mes jeunes ann\u00e9es, a \u00e9t\u00e9 l\u2019image de la librairie. \u00c7a sentait le papier neuf. Les piles des auteurs pass\u00e9s dans la semaine chez Pivot \u00e9taient bien en \u00e9vidence en t\u00eates de gondoles. Les rayons s\u2019alignaient dans une lumi\u00e8re artificielle, et l\u2019ambiance g\u00e9n\u00e9rale \u00e9tait plut\u00f4t marron. Nous allions chercher des livres&nbsp;; nous savions lesquels, je crois&nbsp;; ce n\u2019\u00e9tait pas fait pour la fl\u00e2nerie, mais ce lieu encombr\u00e9, sombre et peu am\u00e8ne pr\u00e9ludait aux enchantements des pages bient\u00f4t tourn\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En contrepoint, j\u2019accompagnais parfois ma m\u00e8re dans une librairie qui n\u2019\u00e9tait pas pour moi. L\u00e0, les \u00e9tag\u00e8res \u00e9taient en bois et l\u2019odeur ressemblait \u00e0 celle de la poussi\u00e8re, sans avoir rien de \u00e2cre. Au contraire, sa douceur un peu suave s\u2019accordait avec les sonorit\u00e9s de la langue que j\u2019y entendais sans la comprendre. Je ne savais pas non plus, ou \u00e0 peine, d\u00e9chiffrer l\u2019\u00e9criture cyrillique sur les tranches, en grandes lettres bien d\u00e9tach\u00e9es. Les couvertures \u00e9taient vertes ou grises, en carton ou en tissu. Il s\u2019y passait des choses qui me d\u00e9passaient. J\u2019ai appris seulement \u00e0 l\u2019automne dernier que ma m\u00e8re avait fait la tr\u00e8s longue queue, en d\u00e9cembre 1973, qui partait de ces \u00c9diteurs r\u00e9unis jusqu\u2019au m\u00e9tro Mutualit\u00e9, pour acheter le jour de sa parution <em>L\u2019Archipel du goulag<\/em> d\u2019Alexandre Soljenitsyne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mes premi\u00e8res librairies \u00e0 moi, je les ai rencontr\u00e9es quand j\u2019ai fait mes \u00e9tudes. Il faudra les d\u00e9crire pour garder la trace d\u2019un quartier encore latin, encore h\u00e9ritier de la tradition intellectuelle qui vivait ici depuis le XI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, et d\u2019o\u00f9 l\u2019apprentissage et la pens\u00e9e, le temps de r\u00e9fl\u00e9chir et le temps de lire, et les cin\u00e9mas d\u2019art et d\u2019essai, n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 chass\u00e9s par des fast food et des pr\u00eat-\u00e0-porter, o\u00f9 les \u00e9tudiants existaient encore au milieu des touristes. J\u2019ai aim\u00e9 \u2013 \u00f4 combien&nbsp;! \u2013 ces ann\u00e9es de classe pr\u00e9paratoire et d\u2019universit\u00e9, mais ce n\u2019est pas de la nostalgie que je ressens quand je descends aujourd\u2019hui le boulevard Saint-Michel, c\u2019est de la col\u00e8re contre le monde marchand qui mus\u00e9ifie Paris comme tous les centres ville, et qui les enlaidit, et o\u00f9 les salles de sport d\u00e9passent le nombre des librairies, qui repousse les \u00e9tudiants dans ses marges.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Maintenant mes librairies sont \u00e0 Marseille. J\u2019en ai d\u00e9crit une dans \u00ab&nbsp;Une pi\u00e9tonne&nbsp;\u00bb La porte vitr\u00e9e de L\u2019Odeur du Temps \u00e9met un tintement \u00e0 l\u2019entr\u00e9e d\u2019un client. La litt\u00e9rature des langues latines s\u2019aligne sur les \u00e9tag\u00e8res, la litt\u00e9rature des langues slaves, germaniques, s\u00e9mitiques, asiatiques, tout un mur de litt\u00e9rature fran\u00e7aise, jusqu\u2019au plafond, avec des noms, quels noms&nbsp;! avec des mots, quels mots&nbsp;! (de cette ville Mme de S\u00e9vign\u00e9 a eu le b\u00e9guin, dans cette ville Flaubert a v\u00e9cu son premier coup de foudre). Les libraires sont \u00e0 l\u2019\u00e9tage. D\u2019une perc\u00e9e surmont\u00e9e d\u2019une arche dans l\u2019axe de l\u2019entr\u00e9e, ils saluent qui passe la porte, ils avancent leur regard, ils surplombent leur domaine. Sur les marches de l\u2019escalier sont pos\u00e9s tracts, manifestes, p\u00e9riodiques, essais. Des tas de papier imprim\u00e9. \u00c0 l\u2019\u00e9tage ajour\u00e9, la po\u00e9sie est dans un coin choisi, derri\u00e8re la rambarde (dans cette ville est mort Rimbaud, dans cette ville est n\u00e9 Artaud), les \u00e9tag\u00e8res sont pleines sur tous les murs, les tranches des livres sont \u00e0 dominante blanche, avec des lettres noires, de diverses hauteurs, de diverses \u00e9paisseurs, tables pour l\u2019histoire, la sociologie, la g\u00e9ographie, les beaux ouvrages d\u2019urbanisme et de paysages, les libraires sont assis derri\u00e8re un bureau de bois avec ordinateur, caisse, et derri\u00e8re eux il y a une porte obscure o\u00f9 ils ne vont que sur commande. Plus loin on ne voit pas. Les livres \u00e0 l\u2019\u00e9tal se couvrent de plus en plus de vert. Les livres parlent de bois, de fleuves, de for\u00eats, de biodiversit\u00e9. Les livres parlent de quoi ils sont faits.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pas tr\u00e8s loin de l\u00e0, en bas de la rue Paradis, la librairie de la Bourse pr\u00e9sente une marquise en verre et une haute vitrine o\u00f9 se serrent de grands livres aux couvertures illustr\u00e9es. La carte en relief sur le c\u00f4t\u00e9 de la porte est d\u00e9fra\u00eechie, annonce bien timide de l\u2019incroyable richesse que rec\u00e8le le lieu, de cartes, de livres de tourisme et de g\u00e9ographie, de r\u00e9cits de voyage, mais aussi de romans, de r\u00e9cits historiques, et de l\u2019incroyable connaissance qu\u2019ont les libraires de ce qu\u2019ils ont en stock et de ce qui existe. Cette librairie, c\u2019est comme un couloir mais qui serait large, tapiss\u00e9 d\u2019\u00e9tag\u00e8res charg\u00e9es jusqu\u2019au plafond, o\u00f9 l\u2019on navigue dans d\u2019\u00e9troits chenaux, \u00e9vitant des tables qui ne sont pas des \u00e9cueils mais des empilements de d\u00e9sirs litt\u00e9raires.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"proposition3\">3. Inventaire de choses perdues<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">1. Une machine \u00e0 \u00e9crire de mod\u00e8le courant.<br>2. Un morceau de b\u00e9ton peint d\u2019un seul c\u00f4t\u00e9<br>3. Un champ de pommiers<br>4. Un vase \u00e0 Soissons<br>5. L\u2019\u0153uf d\u2019or de la reine Jeanne<br>6. Le chaudron du roi Nann<br>7. L\u2019aiguille de F\u00e9camp<br>8. Un avantage<br>9. La disparue du puits de San Patrizio<br>10. Un globe terrestre en verre \u00e9clair\u00e9 du dedans.<br>11. La nostalgie d\u2019une ville o\u00f9 l\u2019on a fini par retourner<br>12. Un nuancier de verts<br>13. Une valise qui contient toute une vie<br>14. Des personnages ent\u00eatants, t\u00eatus comme des enfants, qui refusent d&rsquo;\u00eatre couch\u00e9s sur le papier.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">15. Un livre de recettes tch\u00e8ques, en tch\u00e8que, en couleurs, avec des photos, toutes les photos couleur rouille, un livre d&rsquo;ancien r\u00e9gime. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">de son sort\u2026 de son sort\u2026 de son sort\u2026<br>se satisfaire de<br>il faudrait (conditionnel)<br>elle entend la mar\u00e9e montante battre la jet\u00e9e<br>la plainte nocturne des perdus en mer<br>de l\u2019oncle terre-neuva<br>sa lampe est la seule allum\u00e9e dans toutes les fen\u00eatres<br>elle aimerait dormir<br>il ne faut pas<br>pique<br>elle tourne la mollette de la lampe sur la table de bois pas verni<br>le p\u00e9trole \u00e7a co\u00fbte cher<br>elle reprend dans le livre<br>je ferai, je ferais, que je fasse, que je fisse<br>les paupi\u00e8res tombent un peu moins<br>il suffit d\u2019appuyer fort pour que la goutte de sang ne perle pas sur la main<br>la douleur de la piq\u00fbre dure<br>la garde \u00e9veill\u00e9e dans la nuit<br>le jour elle est couturi\u00e8re<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"proposition4\">4. Vert, blanc, glac\u00e9, et larmes chaudes dedans<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Peut-\u00eatre une fois par an, je relisais <em>Le<\/em> <em>Grand Meaulnes<\/em>. C&rsquo;\u00e9tait un livre reli\u00e9, un peu \u00e9pais et pourtant l\u00e9ger, un format \u00e0 la verticale. Sa couverture cartonn\u00e9e &#8211; je la suppose unie &#8211; \u00e9tait couverte d&rsquo;une jaquette en papier glac\u00e9, fond blanc brillant, lettres vertes en caract\u00e8res ronds et un peu na\u00effs. J&rsquo;avais le <em>Journal<\/em> d&rsquo;Anne Franck dans la m\u00eame collection.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">et j&rsquo;ajoute aux objets perdus cette \u00e9dition-l\u00e0 du <em>Grand Meaulnes<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">et j&rsquo;ajoute \u00e0 la liste le projet d&rsquo;en dresser une autre : les livres que j&rsquo;ai gard\u00e9s, et qui seraient dans la premi\u00e8re liste si un jour je les perdais.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"proposition5\">5. Le livre d&rsquo;\u00e0 c\u00f4t\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019araign\u00e9e aurait moins surpris dans les W qu\u2019\u00e0 la lettre K, au beau milieu de l\u2019alphabet, sur une \u00e9tag\u00e8re \u00e0 mi-hauteur, m\u00eame s\u2019il fallait se pencher un peu pour lire les titres et les auteurs sur les dos des livres align\u00e9s avec soin. D\u2019instinct, sa main se r\u00e9tracta. Il fit quelques pas pour attraper un volume au rayon des A. Bien qu\u2019il f\u00fbt \u00e0 cette heure-l\u00e0 le seul usager \u00e0 s\u2019avancer vers elle dans l\u2019all\u00e9e centrale, la biblioth\u00e9caire \u00e0 son comptoir ne semblait pas remarquer sa pr\u00e9sence. Au contraire, le magasinier juch\u00e9 sur un haut escabeau suspendit au milieu de l\u2019air le geste de son bras prolong\u00e9 d\u2019un plumeau, pour le suivre intens\u00e9ment du regard. La femme \u00e9tait tr\u00e8s myope. Elle posa son ouvrage au crochet pour enregistrer son emprunt et lui fit un bref signe de t\u00eate, visage ferm\u00e9. Pas un mot ne fut \u00e9chang\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il revint le surlendemain rapporter le livre choisi par d\u00e9faut, qui l\u2019avait ennuy\u00e9 d\u00e8s les premiers mots, et il \u00e9tait rest\u00e9 emp\u00eatr\u00e9 sur la premi\u00e8re page. Le magasinier, dans la m\u00eame blouse sans couleur d\u00e9finie, astiquait les montants des \u00e9tag\u00e8res avec des gestes r\u00e9p\u00e9t\u00e9s de petite amplitude. Sans le saluer, il appuya \u00e0 nouveau son regard sur lui au point de l\u2019intimider. Aussi le lecteur, avec une fausse nonchalance, se mit-il \u00e0 zigzaguer dans les corridors \u00e9troits form\u00e9s par des murs de livres qui touchaient presque ses \u00e9paules, en feignant de butiner. Lorsqu\u2019il jugea son vagabondage suffisant, il revint au K. L\u2019araign\u00e9e \u00e9tait toujours l\u00e0. Assis sur les talons pour ne pas avoir \u00e0 renversr la t\u00eate, il resta \u00e0 l\u2019observer. Dans son immobilit\u00e9, elle paraissait en apesanteur, comme si rien ne la retenait aux planches des rayonnages&nbsp; ni \u00e0 la couverture du livre devant lequel elle restait suspendue, et qui ne l\u2019attirait pas&nbsp;: il venait chercher celui d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9. Qui manquait, sans que rien ne le signal\u00e2t. Dans cette biblioth\u00e8que de quartier destin\u00e9e au pr\u00eat plus qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9tude, il n\u2019y avait pas de fant\u00f4mes. D\u00e9pliant ses membres pour se relever, il feuilleta quelques tomes et prit le temps de faire son choix.<br>Le livre d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 \u00e9tait sur le comptoir. Un fr\u00e9missement le saisit. Il demanda si\u2026 Derri\u00e8re ses verres \u00e9pais, la gardienne du lieu lui fit signe que non. Desserrant \u00e0 peine ses l\u00e8vres parchemin\u00e9es, elle articula qu\u2019il \u00e9tait r\u00e9serv\u00e9. Il ne sut pas comment le magasinier se trouvait maintenant dans son champ de vision, le regardant sans cesse, avec un ricanement muet. La biblioth\u00e9caire lui adressa une sorte de sourire, dont il vit l\u2019effort qu\u2019il co\u00fbtait. Il descendit en courant les escaliers.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019ouvrage qu\u2019il avait emport\u00e9 ne parvint pas non plus \u00e0 susciter son int\u00e9r\u00eat. Il h\u00e9sitait pourtant \u00e0 aller aussi t\u00f4t l\u2019\u00e9changer. Il se sentait \u00e9pi\u00e9, l\u2019objet d\u2019une attention trop persistante de la part du personnel de la biblioth\u00e8que. Les pages tournaient \u00e0 vide, il voyait que des caract\u00e8res y \u00e9taient imprim\u00e9s, mais bien que ceux-ci formassent des mots qui appartenaient \u00e0 son vocabulaire, aucune signification ne s\u2019en d\u00e9gageait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il finit par y retourner. Une fois de plus, d\u00e8s la porte vitr\u00e9e sans nulle trace de doigt, la propret\u00e9 du lieu le frappa. Pas la moindre poussi\u00e8re ne voletait dans le rai de lumi\u00e8re qui filtrait par les abat-jour d\u00e9fendant \u00e0 trop de ciel de p\u00e9n\u00e9trer par les hautes fen\u00eatres dans ce r\u00e8gne de la p\u00e9nombre. Il fut soulag\u00e9 de constater l\u2019absence de toute \u00e9chelle, de toute blouse, de tout chiffon. Il dit gentiment bonjour \u00e0 l\u2019araign\u00e9e, qui lui r\u00e9pondit d\u2019un rapide mouvement de ses pattes en l\u2019air. Il posa l\u2019index sur sur la tranche de t\u00eate du livre d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 et le tira \u00e0 lui avec la lenteur, la pr\u00e9caution n\u00e9cessaire pour ne pas briser le fil par lequel la petite b\u00eate se maintenait en place. Elle vibra \u00e0 peine. Empli d\u2019une immense envie, il serra l\u2019ouvrage contre lui et s\u2019enfuit, volant sur ses semelles comme si ce fussent des ailes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Papier d\u2019une blancheur inhabituelle, d\u2019une irritante douceur. Pages que tourne et tourne la brise du d\u00e9sir. Mots qui accrochent, phrases qui collent, style mordant. Il ne peut plus s\u2019en d\u00e9tacher. \u00c0 peine ouvert, fonc\u00e9 dedans, lui, le livre le poss\u00e8de. Il y est tomb\u00e9. Il s\u2019agrippe \u00e0 ses bords. Il rampe entre ses pages. Il lit. Il relit. \u00c0 l\u2019endroit, \u00e0 l\u2019envers, au hasard, dans la marge et il reprend. Il ne lit plus que lui. C\u2019est le livre unique auquel le lecteur appartient. Il se sent aspir\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. D\u00e9nombrer est un verbe Il lui vint l&rsquo;envie de d\u00e9nombrer les livres de sa biblioth\u00e8que. Aussit\u00f4t formul\u00e9, ce projet lui apparut vain et audacieux. Aussi vain et audacieux que de chercher le livre unique qui contiendrait en lui tous les autres.&nbsp; Elle ne poss\u00e9dait pas, comme un bibliophile, une intellectuelle ou une ch\u00e2telaine, des mille et des cents de <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nouvelles-01-denombrer-est-un-verbe\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#nouvelles #boucle 1 | Laure Humbel | Le livre d&rsquo;\u00e0 c\u00f4t\u00e9<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":370,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[5736,5737,5795,5837,5862,5902],"tags":[2401,228,5807,2400,5401,3784,5829,5805],"class_list":["post-147828","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-nouvelles-1","category-01-ranger-ses-livres","category-02-histoire-de-mes-librairies","category-03-schalansky-inventaire-de-choses-perdues","category-04-le-livre-dans-sa-materialite","category-05-4-stations-pour-un-livre","tag-bibliotheque","tag-enfance","tag-etageres","tag-le-grand-meaulnes","tag-librairie","tag-nombre","tag-quartier-latin","tag-tranche"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/147828","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/370"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=147828"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/147828\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=147828"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=147828"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=147828"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}