{"id":147968,"date":"2024-05-15T22:59:19","date_gmt":"2024-05-15T20:59:19","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=147968"},"modified":"2024-05-15T22:59:20","modified_gmt":"2024-05-15T20:59:20","slug":"nouvelles-michele-c","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nouvelles-michele-c\/","title":{"rendered":"#nouvelles boucle 01 | Mich\u00e8le C."},"content":{"rendered":"\n<p>Table <\/p>\n\n\n\n<p id=\"Proposition1\"><a href=\"#P01\">1_Biblioth\u00e8que en chantier<\/a><\/p>\n\n\n\n<p id=\"Proposition2\"><a href=\"#P02\">2_Mes librairies<\/a><\/p>\n\n\n\n<p id=\"Proposition3\"><a href=\"#P03\">3_Choses perdues<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#P04\">4_Archives &#8211; odeurs<\/a><\/p>\n\n\n\n<p id=\"Proposition5\"><a href=\"#Proposition5\">5_Petit livre au long titre<\/a><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"P05\"><strong>Petit livre<a href=\"#P05\"> <\/a>au long titre<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Elle avait aim\u00e9 la peinture de la couverture. Elle lui faisait penser au Douanier Rousseau, les couleurs \u00e9clataient et le vert dominait. Imm\u00e9diatement, elle avait pens\u00e9 \u00e0 l\u2019Amazonie, la v\u00e9g\u00e9tation abondante, les oiseaux multicolores et au premier plan, les yeux oranges d\u2019un f\u00e9lin s\u2019\u00e9taient plant\u00e9s dans les siens.<br>Elle ne pouvait r\u00e9sister \u00e0 l\u2019appel de la for\u00eat.<br>Le titre l\u2019avait fait sourire.<br><em>Le vieux qui lisait des romans d\u2019amour<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le vieux de l\u2019Ehpad<\/strong><br>Yeux bleus per\u00e7ants au travers de lunettes \u00e0 double foyer, t\u00eate pench\u00e9e sur le bouquin qu\u2019il a cal\u00e9 sur l\u2019accoudoir du fauteuil roulant, il fronce les sourcils en suivant avec difficult\u00e9 les aventures du h\u00e9ros dans ce coin perdu de l\u2019Amazonie.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La voleuse<\/strong><br>La poche lest\u00e9e de l\u2019aide-soignante bat sa cuisse \u00e0 chacun de ses pas \u00e9nergiques. Elle non plus n\u2019a pas r\u00e9sister au titre du bouquin, elle l\u2019a pris \u2013 non emprunt\u00e9 \u2013 \u00e0 ce vieux de la chambre 23. En une nuit d\u2019insomnie, elle le terminera, elle qui n\u2019arrive toujours pas \u00e0 dormir. Peut-\u00eatre une nuit de plus, oui deux nuits. Quant au vieux, il attendra. Elle dit \u00e7a sans vraiment y penser pourtant elle sent bien que l\u2019occupant de la chambre 23 ne tient qu\u2019\u00e0 un fil de vie et que ce fil, c\u2019est la lecture du livre. <\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le manque<\/strong><br><em>Romans d\u2019amour <\/em>et son imagination fr\u00e9tille de d\u00e9sir. Comme un enfant devant un paquet de bonbons, elle salive d\u2019avance et se jette sur le livre, cherche d\u2019un \u0153il avide les passages o\u00f9 elle pourra apaiser sa soif d\u2019amour.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Tristesse<\/strong><br>Elle se souvient de la douleur ressentie \u00e0 la mort de l\u2019\u00e9crivain, Luis Sep\u00falveda, celui qui avait connu la prison, la lutte arm\u00e9e, l\u2019exil, celui qui paraissait indestructible s\u2019\u00e9tait fait avoir par un virus. B\u00eatement.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La liseuse<\/strong><br>Cal\u00e9e contre la barre du m\u00e9tro, un \u0153il sur les stations qui d\u00e9filent \u2013 trop vite pour elle \u2013 et l\u2019autre sur la chasse au f\u00e9lin qu\u2019elle suit dans le d\u00e9dale de la for\u00eat, elle ne sait plus o\u00f9 est son corps, elle transpire et pense rapidement que c\u2019est l\u2019\u00e9t\u00e9, mais non&nbsp;! Elle est dans la jungle, elle traque la b\u00eate, avec le Vieux&nbsp; (jeune) ou sans lui, peu importe elle est dans l\u2019histoire, ce qui ne l\u2019emp\u00eache pas d\u2019\u00eatre vigilante au nom des stations, elle voudrait \u00e9tirer le temps, une minute et demie c\u2019est trop peu pour passer de l\u2019une \u00e0 l\u2019autre. Et au fait, c\u2019\u00e9tait qui ce Michel Bizot&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La boucle du temps<\/strong><br>A Emma\u00fcs-en-ville, son regard retrouve la salamandre des \u00e9ditions M\u00e9taill\u00e9 sur la tranche, et le long titre qu\u2019elle devine lui redonne son sourire d\u2019antan. Elle feuill\u00e8te les premi\u00e8res pages et aper\u00e7oit le nom du traducteur, Fran\u00e7ois Masp\u00e9ro, celui-l\u00e0 m\u00eame qui tenait la librairie au quartier latin o\u00f9, jeune, elle s\u2019initiait aux luttes internationales.<br>Serait-ce son bouquin perdu, pr\u00eat\u00e9, oubli\u00e9&nbsp;? Aurait-il lui aussi entrepris le voyage d\u2019une ville \u00e0 l\u2019autre bravant les distances et les ann\u00e9es. Il \u00e9tait comme elle fatigu\u00e9, vieilli, abim\u00e9 mais entier, il ne manquait pas de pages, personne n\u2019avait soulign\u00e9 de passages, seules le temps avaient laiss\u00e9 ses traces. Trente ans entre sa premi\u00e8re lecture et l\u2019achat pour 0,50\u20ac chez Emma\u00fcs. C\u2019\u00e9tait bien peu pour un tel voyage dans l\u2019espace-temps&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"P04\">Archives &#8211; <strong>Odeurs<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Il y avait cette odeur de papier moisi, de papier br\u00fbl\u00e9, de poussi\u00e8re d\u00e8s qu\u2019on entrait aux Archives des Indes.&nbsp;<br>Silence \u00e9pais. Les vigiles arpentaient l\u2019all\u00e9e principale d\u2019un pas pesant tandis que les chercheurs, install\u00e9s sur de vastes tables, gardaient le nez dans leurs piles de documents anciens.<br><br>XVI<sup>e<\/sup>, XVII<sup>e<\/sup>, XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cles.&nbsp;<br>Liasses : chemises couleur sable toil\u00e9es et cartonn\u00e9es o\u00f9 coulisse un carton plus l\u00e9ger pour plus de place, le tout sangl\u00e9 \u2013 plut\u00f4t mal \u2013 d\u2019un bout de tissu en coton bord\u00e9 de deux filets rouges qu\u2019une m\u00e2choire de m\u00e9tal ferme afin de conserver les documents empil\u00e9s par les hasards de la g\u00e9ographie sur une \u00e9paisseur qui pouvait d\u00e9passer les 30&nbsp;cm.<\/p>\n\n\n\n<p>Attendre la liasse command\u00e9e avec sur la tranche un nom de pays et un num\u00e9ro que le vigile apporte sur un petit chariot. On se l\u00e8ve pour saluer l\u2019effort, le poids des si\u00e8cles et simplement pour d\u00e9faire la sangle et acc\u00e9der \u00e0 la cargaison.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>S\u2019installer \u00e0 une table face \u00e0 quelqu\u2019un qu\u2019on ne conna\u00eet pas mais rien qu\u2019\u00e0 l\u2019odeur des papiers qu\u2019il manipule du bout des doigts, on sait qu\u2019on le d\u00e9teste d\u00e9j\u00e0. Coup d\u2019\u0153il furtif \u00e0 sa liasse. Ah ! Vice-Royaume du P\u00e9rou, il ne prend pas de risques.<\/p>\n\n\n\n<p>Envie de se perdre dans les liasses du XVIe si\u00e8cle, celles qui sentent bon le papier br\u00fbl\u00e9, dont les pages fragilis\u00e9es par l\u2019incendie ne livrent leurs secrets qu\u2019aux binoclards \u00e9rudits, o\u00f9 les mots tous coll\u00e9s obligent \u00e0 lire \u00e0 haute voix dans sa t\u00eate des phrases que l\u2019on ne comprend pas. Il reste toujours sur la table, quelque fragment br\u00fbl\u00e9, parfois la fin d\u2019une ligne. Pour peu, on se croirait dans <em>Au nom de la rose<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis un morceau de papier r\u00e9cent, une note oubli\u00e9e d\u2019un chercheur avec les r\u00e9f\u00e9rences d\u2019une autre liasse A<em>udience de Quito n\u00b0 6243<\/em> et on la suivra comme un animal flaire un gibier, on la guettera, on l\u2019attendra une semaine enti\u00e8re esp\u00e9rant trouver ce qu\u2019on ne sait pas que l\u2019on cherche.<\/p>\n\n\n\n<p>Les mois passent et on serait capable de reconna\u00eetre une liasse rien qu\u2019\u00e0 l\u2019odeur qu\u2019elle d\u00e9gage.<\/p>\n\n\n\n<p>Le printemps bouscule chercheurs et vigiles, les fen\u00eatres s\u2019ouvrent, les portes claquent, laissant le parfum ent\u00eatant des orangers en fleurs p\u00e9n\u00e9trer la lourde b\u00e2tisse.<\/p>\n\n\n\n<p>Je cherche, je cherche, je me perds, je navigue d\u2019une liasse \u00e0 l\u2019autre sur les limites (on ne parle pas encore de fronti\u00e8res) entre la couronne d\u2019Espagne et celle du Portugal, je cherche LE manuscrit, celui dont je ne sais rien mais qui \u00e0 son odeur je reconna\u00eetrai.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s des semaines et des semaines de fouilles de liasses, entre lettres de cr\u00e9ances, suppliques au roi et \u00e9bauches de cartes, je l\u2019ai trouv\u00e9. Ce m\u00e9lange d\u2019humidit\u00e9, de moisissure, de for\u00eat, il sentait le fleuve, un affluent de l\u2019Amazone o\u00f9 il avait voyag\u00e9 pour se livrer pleinement \u00e0 mon odorat satisfait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\" id=\"P03\"><strong>Choses perdues<\/strong><\/p>\n\n\n\n<ul class=\"has-small-font-size wp-block-list\">\n<li>Le&nbsp; ventre rond et doux de ma m\u00e8re<\/li>\n\n\n\n<li>Le vent sur la plage de Canastel<\/li>\n\n\n\n<li>La p\u00e2te \u00e0 pain mont\u00e9e et farin\u00e9e<\/li>\n\n\n\n<li>L\u2019odeur d\u2019essence des mobylettes<\/li>\n\n\n\n<li>Les chants des R\u00e9publicains espagnols du camp de Gurs<\/li>\n\n\n\n<li>La \u00ab&nbsp;petite main&nbsp;\u00bb de mon amoureux<\/li>\n\n\n\n<li>Ma robe jaune d\u2019or \u00e0 bretelles<\/li>\n\n\n\n<li>Mon zapateo flamenco<\/li>\n\n\n\n<li><strong>La caisse \u00e0 outils de mon p\u00e8re&nbsp;<\/strong><\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p>Il sentait le bois, les copeaux, la poussi\u00e8re de bois \u00e9taient rentr\u00e9s dans ses v\u00eatements, dans ses pores, dans sa chair. Il aimait travailler le bois, suivre ses n\u0153uds, le couper, le patiner, le caresser. Sa chair avait \u00e9t\u00e9 meurtrie par les outils, comme beaucoup de menuisiers, il avait laiss\u00e9 des phalanges mang\u00e9es par la scie circulaire, la cale \u00e9paisse de ses mains portait en elle des \u00e9chardes plant\u00e9es \u00e0 tout jamais qui dessinaient des \u00eelots sombres.&nbsp;<br>Il avait le bois dans la peau. Alors, le jour o\u00f9 il a laiss\u00e9 sa caisse \u00e0 outils \u00e0 son fils, comme une offrande sur l\u2019\u00e9tabli, son corps entier s\u2019est \u00e9vanoui entre les murs de l\u2019atelier en sous-sol. Il se disait que l\u2019\u00e2ge l\u2019avait atteint comme une balle en pleine course. Il n\u2019avait pas fini la biblioth\u00e8que command\u00e9e, ni le gu\u00e9ridon, ni l\u2019agencement du magasin en bas de la rue Saint-Denis. Il avait tant et tant \u00e0 faire m\u00eame si ses genoux ne r\u00e9pondaient plus comme avant \u2013 d\u2019ailleurs il refusait les parquets \u2013 ses gestes restaient s\u00fbrs et son \u0153il ne se trompait pas. Il s\u2019\u00e9tait laiss\u00e9 convaincre qu\u2019il fallait qu\u2019il se repose, que la bronchite \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition l\u2019\u00e9reintait. Apr\u00e8s tout, c\u2019est son fils qui prendrait la rel\u00e8ve, lui dont il savait que le bois n\u2019\u00e9tait pour lui qu\u2019un moyen de gagner sa vie, comme vendre des cravates \u2013 lui qui n\u2019en portait qu\u2019aux enterrements. Il se disait bien qu\u2019il fallait passer la main, laisser le rabot, la varlope et le vilebrequin empoign\u00e9s par un plus jeune que lui.&nbsp;<br>Quand on a appris que sa caisse \u00e0 outils avait \u00e9t\u00e9 vol\u00e9e dans la voiture du fils, au retour de chez un client, il a seulement murmur\u00e9 entre ses l\u00e8vres serr\u00e9es \u00ab&nbsp;c\u2019est bien fini&nbsp;\u00bb.<br>Moi, la fille, j\u2019avais gard\u00e9 un de ses marteaux, ni le plus petit, et surtout pas le plus gros, non un moyen, celui qu\u2019il utilisait le plus. Celui dont le manche sombre p\u00e9tri par la main du p\u00e8re sentait encore sa sueur, une esquille de chute de bois calait la&nbsp; lourde t\u00eate pour que le geste soit pr\u00e9cis et ne loupe pas sa cible.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\" id=\"P02\"><strong>Mes librairies<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il fut un temps o\u00f9 j\u2019\u00e9tais jeune et o\u00f9 je m\u2019abreuvait aux sources imp\u00e9tueuses des discussions politiques qui enflammaient les r\u00e9cr\u00e9s au lyc\u00e9e. Insatiable, j\u2019\u00e9coutais, j\u2019essayais de comprendre, \u00e9videmment le beau Dino avait ma pr\u00e9f\u00e9rence lui qui arborait une barbe conqu\u00e9rante devant tous les imberbes et le samedi, je me pr\u00e9cipitais avec mes quelques sous chez Masp\u00e9ro, je ne savais m\u00eame pas que sous ce nom il y avait quelqu\u2019un qui permettait \u00e0 des gens comme moi de s\u2019ouvrir au monde. J\u2019\u00e9tais perplexe devant tous ces ouvrages dont j\u2019imaginais une complexit\u00e9 hors d\u2019atteinte pour moi. Le rayon anarchiste d\u00e9bordait, Kopotkine, Bakounine, Octave Mirbeau, Proudhon. Ces noms me donnaient le tournis alors je regardais la toute derni\u00e8re \u00e9tag\u00e8re, celle consacr\u00e9e aux luttes des Noirs Am\u00e9ricains, je me plongeais dans la lecture \u2013 plus accessible pour moi \u2013 des fr\u00e8res Jackson ou d\u2019Angela Davis. Je d\u00e9couvrais aussi <em>Notre corps, nous-m\u00eames <\/em>ainsi que pas mal de livres sur la sexualit\u00e9 f\u00e9minine que je ramenais en cachette dans l\u2019appartement familial. Et \u00e0 nouveau tous les samedis, j\u2019allais \u00e0 Paris pour continuer l\u2019exploration de cette librairie extraordinaire. Les portes s\u2019ouvraient, mon cerveau bouillonnait, je voulais tout conna\u00eetre, j\u2019achetais <em>Le Journal du Che<\/em>, je me glissais dans les pas des anti-colonialistes de tout poil, je ne me lassais pas d\u2019aller et de retourner dans cette caverne aux mille vies engag\u00e9es. Il y avait aussi ces piles de journaux \u00e9trangers, du Vietnam, je crois, que je regardais effar\u00e9e de d\u00e9couvrir une autre graphie. Il y avait aussi la po\u00e9sie en langue \u00e9trang\u00e8re. J\u2019avais l\u2019impression d\u2019\u00eatre une intruse dans cet endroit o\u00f9 venaient les militants aguerris, les Dino, Elias et autres, moi je me faisais toute petite, personne ne me regardait, tout le monde \u00e9tait absorb\u00e9 le nez dans les bouquins ou l\u2019\u0153il furetant dans les rayons. Moi, je m\u2019en tenais \u00e0 ce que j\u2019avais entendu au lyc\u00e9e quand les grands d\u00e9battaient bruyamment. Heureusement, il y avait les \u00e9ditions chinoises qui&nbsp; donnaient acc\u00e8s \u00e0 Marx, Engels et compagnie, pour 1 ou 2&nbsp;francs. <em>Le Manifeste <\/em>pour 1&nbsp;F&nbsp;! et dehors quelqu\u2019un qui vendait <em>Le droit \u00e0 la paresse<\/em> avec un accent du sud qui m\u2019enchantait, je l\u2019entends encore, bien que j\u2019aie oubli\u00e9 le prix (d\u00e9risoire) qu\u2019il en demandait.<\/p>\n\n\n\n<p>***<\/p>\n\n\n\n<p>Entrer dans la gueule du Dragon Savant se r\u00e9v\u00e9lait \u00eatre une aventure et un bonheur partag\u00e9s entre parents et enfants, ou plut\u00f4t entre m\u00e8re et fille et ce, d\u00e8s les premiers pas mal assur\u00e9s des tout-petits.&nbsp;<br>Librairie, bo\u00eete \u00e0 jouets, surprises \u00e0 dessiner, jeux \u00e0 inventer,&nbsp; d\u00e9guisements, bo\u00eete \u00e0 secrets\u2026 Gis\u00e8le, celle qui avait dompt\u00e9 le Dragon, nous accueillait, toujours occup\u00e9e et toujours disponible. D\u2019aucuns laissaient leur prog\u00e9niture l\u2019espace de quelques courses dans le haut de la rue de Belleville. Les petits y \u00e9taient chez eux, les grands les accompagnaient, curieux eux aussi d\u2019ouvrir la gueule du Dragon, d\u2019y plonger la main, d\u2019y prendre un livre de l\u2019Ecole des loisirs, d\u2019y d\u00e9couvrir Claude Ponti, Gr\u00e9goire Solotareff et les autres. Au fil des ans, les grandi.e.s prenaient de l\u2019assurance et demandaient \u00e0 Gis\u00e8le de leur trouver un livre o\u00f9 le h\u00e9ros est une fille, o\u00f9 \u00e7a se passe il y a longtemps, o\u00f9 elle accomplit des exploits comme grimper \u00e0 la tour gr\u00e2ce \u00e0 une longue chevelure\u2026 Gis\u00e8le cherchait, juch\u00e9e sur son escabeau, proposait jusqu\u2019\u00e0 que la fillette ait les yeux qui brillent et dise : \u00ab&nbsp;Oh oui, celui-l\u00e0 !&nbsp;\u00bb<br>Sourire \u00e9clatant de la m\u00e8re et de Gis\u00e8le. Fin de l\u2019histoire et \u00e0 la semaine prochaine !<\/p>\n\n\n\n<p>***<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a la Mad, raccourci pour la Madeleine, nom de la rue, clin d\u2019\u0153il \u00e0 Proust, ou petit grain de folie qui a pouss\u00e9 \u00e0 ouvrir une nouvelle librairie\u2026 une de plus dans le quartier !<br>Un petit rectangle plein \u00e0 craquer, deux vitrines et une porte qui coulisse \u00e0 chaque fois que quelqu\u2019un passe sur le trottoir.<br>On pousse les pr\u00e9sentoirs, on glisse les caisses sous les tables et on sort les chaises pliantes rang\u00e9es sous le faux plafond pour accueillir l\u2019auteur ou l\u2019autrice invit\u00e9.e, alors on se presse \u00e0 une petite vingtaine, mais pas plus ! Soir\u00e9e de po\u00e9sie, o\u00f9 les participant.e.s disent leurs po\u00e8mes pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s. Wendy Delorme ou Jo\u00eblle Sambi m\u2019ont bouscul\u00e9e par leurs lignes<em> Caillasses. <\/em>A chaque rencontre, le m\u00eame accueil.&nbsp;<br>Les libraires deviennent des amies et tr\u00e8s naturellement quand je passe devant la Mad, j\u2019ai un petit salut, un coup d\u2019\u0153il sur la table des nouveaut\u00e9s, sur leurs chroniques, leurs coups de c\u0153ur, on discute. Ainsi j\u2019y ai d\u00e9couvert <em>Madame Hayat<\/em> d&rsquo;Ahmet Altan et tant d\u2019autres. J\u2019aime furet\u00e9 dans l\u2019\u00e9troitesse de leurs deux all\u00e9es m\u00eame au moment de la fermeture o\u00f9 il y a toujours quelqu\u2019un qui ose franchir le seuil pour une demande incongrue. Sourires \u00e9chang\u00e9s. Rideau !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\" id=\"P01\"><strong>Ma biblioth\u00e8que &#8211; Chantier<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9m\u00e9nagement, changement de ville, changement de d\u00e9cor.<br>Mise en carton express de tous les bouquins, avec tri empirique pour d\u00e9signer ceux qui ne rentreront pas dans le camion et resteront \u00e0 quai, laiss\u00e9s \u00e0 ceux qui voudront bien les lire. Arriv\u00e9e dans une autre ville, les cartons somnolent dans l\u2019entr\u00e9e, dans un placard, au grenier mais surtout pas \u00e0 la cave par peur de l\u2019humidit\u00e9 d\u00e9voreuse de papier.&nbsp;<br>Reste une petite biblioth\u00e8que de la chambre de notre fille qui int\u00e8gre notre logis, \u00e9tag\u00e8res noires, sobres, un cadre en bois de merisier inclin\u00e9 sur toute la hauteur lui donne une allure chic. Elle ira dans le salon.<br>Je regarde les cartons vautr\u00e9s sur le sol.&nbsp;<br>J\u2019ai envie de bois, de bois qui parle, qui aime les livres, qui les porte, les supporte, qui fasse partie de la biblioth\u00e8que, pas de simples \u00e9tag\u00e8res.&nbsp;<br>V\u0153u exauc\u00e9, un artisan-artiste fabriquera deux ensembles qu\u2019on peut appel\u00e9s \u201cbiblioth\u00e8ques\u201d.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><strong>Voil\u00e0 ce que j\u2019\u00e9crivais alors devant l\u2019ouvrage achev\u00e9, il y a quelques ann\u00e9es.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-pale-ocean-gradient-background has-background\">Souffle le vent, enfle la voile du bateau-livres, l\u00e0 haut.&nbsp;<br>Voile d\u2019un bois brut, elle laisse passer le vent jusqu\u2019aux tr\u00e9fonds de la cale, l\u00e0 o\u00f9 repose le monde parcouru d\u2019est en ouest, au gr\u00e9 des escales.&nbsp;<br>Tout ce qu\u2019elle rec\u00e8le, r\u00eaves, voyages, amiti\u00e9s, d\u00e9sillusions, donne le la&nbsp;<br>au reste de la biblioth\u00e8que.&nbsp;<br>Ici, pas de rangement par ordre alphab\u00e9tique, ni par th\u00e8me, c\u2019est le hasard qui gouverne, un petit livre c\u00f4toie un de format plus grand selon la hauteur des \u00e9tag\u00e8res, l\u2019espace o\u00f9 il peut se glisser. Vivant, le monde est en mouvement et brasse les diff\u00e9rences, les passions, les rencontres.<br>Ainsi sur une m\u00eame \u00e9tag\u00e8re : Primo Levi, Miguel Angel Asturias, La r\u00e9volte des canuts, Jacques Pr\u00e9vert, Jean Teul\u00e9, Victor Hugo, Raymond Queneau, Nietzsche\u2026<br>Baguenauder d\u2019un lieu \u00e0 l\u2019autre, sauter d\u2019un livre \u00e0 l\u2019autre, d\u2019une langue \u00e0 l\u2019autre, d\u2019un imaginaire \u00e0 l\u2019autre, me sentir vivante, curieuse, toujours insatiable d\u2019autres et d\u2019ailleurs, avec tant \u00e0 d\u00e9couvrir, tant \u00e0 inventer.<br>Une biblioth\u00e8que&nbsp;?<br>Inventorium construit par un \u00e9b\u00e9niste-artiste glaneur de bois centenaire, de planches chapard\u00e9es, teint\u00e9es, ajust\u00e9es au gr\u00e9 des coupes&nbsp;; bois brut, bois br\u00fbl\u00e9, bois sarcl\u00e9, couleurs profondes, encoches, ajustements\u2026<br>Un bureau-\u00e9critoire, un atelier de confection, une bo\u00eete \u00e0 secrets, <br>une malle aux souvenirs, un tableau de r\u00eaves, un d\u00e9cor de vie, <br>un intense po\u00e8me.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, des piles en d\u00e9s\u00e9quilibre vacillent sur un meuble, une table de chevet, un peu partout, selon les achats, trop nombreux \u2013 demain, j\u2019arr\u00eate \u2013 les cadeaux, les projets, les douleurs. Et en plus, il y a la biblioth\u00e8que municipale et toutes ses antennes\u2026<br>J\u2019ai beaucoup donn\u00e9 ou alors certains pr\u00eat\u00e9s ne me sont jamais revenus, qu\u2019importe&nbsp;! Serait-ce le destin des bouquins d\u2019errer d\u2019un lecteur \u00e0 l\u2019autre jusqu\u2019\u00e0 se perdre dans les d\u00e9dales d\u2019un labyrinthe passionn\u00e9&nbsp;?<br>Je me rends compte que les livres qui y ont \u00e9chapp\u00e9 sont ceux que je n\u2019ai pas encore lus, ils se sont faufil\u00e9s incognito alors que d\u2019autres sont rest\u00e9s l\u00e0, lest\u00e9s de souvenirs, impossible de m\u2019en s\u00e9parer. M\u00e9moire de moments de lecture dans le m\u00e9tro, dans la campagne, dans le lit, en cachette ou effront\u00e9ment, passages entiers grav\u00e9s avec une envie soudaine d\u2019aller voir si le souvenir est r\u00e9el ou invent\u00e9\u2026&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9tag\u00e8re \u00e0 port\u00e9e de petites mains et valsent les bouquins mordill\u00e9s, suc\u00e9s, \u00e9parpill\u00e9s, une mani\u00e8re d\u2019apprivoiser la lecture alors qu\u2019elle ne sait pas encore marcher\u2026 Livres en bouche, le go\u00fbt du papier imprim\u00e9 pour mieux les d\u00e9vorer&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>O\u00f9 l\u2019on parle d\u2019aimer les livres, mais pourquoi les poss\u00e9der&nbsp;? Serait-ce la marque d\u2019une distinction sociale, dans certains milieux, il est normal \u2013 voire n\u00e9cessaire \u2013 d\u2019avoir des rang\u00e9es de livres qui attestent qu\u2019on a affaire \u00e0 des gens qui ne font pas que subir les \u00e9v\u00e9nements mais qui ont une pens\u00e9e critique sur le monde tel qui va. Des intellos. Un vernis&nbsp;possessif ? Une n\u00e9vrose&nbsp;? Une l\u00e9gitimit\u00e9&nbsp;? Un jeu d\u2019apparences ?<\/p>\n\n\n\n<p>Il y en a qui rangent leur \u201cbiblioth\u00e8que\u201d consciencieusement par lettre alphab\u00e9tique, d\u2019autres qui couvrent tous leurs livres de couleurs diff\u00e9rentes pour que l\u2019ensemble ressemble \u00e0 un tableau \u2013 sans qu\u2019on puisse y deviner un seul titre&nbsp;\u2013, d\u2019aucuns qui bazardent tout pour n\u2019en garder qu\u2019un seul, celui qui r\u00e9sume ce vers quoi ils tendent.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis, il y a Emma\u00fcs, o\u00f9 j\u2019erre parfois, un \u0153il sur les derniers titres arriv\u00e9s. R\u00e9miniscences de lectures pass\u00e9es, soudain ma main prend un de ceux d\u00e9j\u00e0 lus, certainement pr\u00eat\u00e9 ou donn\u00e9, oubli\u00e9 et qui me transporte loin, je ne r\u00e9siste pas. Je passe \u00e0 la caisse 0,50&nbsp;\u20ac pour <em>Le Vieux qui lisait des romans d\u2019amour<\/em>. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Table 1_Biblioth\u00e8que en chantier 2_Mes librairies 3_Choses perdues 4_Archives &#8211; odeurs 5_Petit livre au long titre Petit livre au long titre Elle avait aim\u00e9 la peinture de la couverture. Elle lui faisait penser au Douanier Rousseau, les couleurs \u00e9clataient et le vert dominait. Imm\u00e9diatement, elle avait pens\u00e9 \u00e0 l\u2019Amazonie, la v\u00e9g\u00e9tation abondante, les oiseaux multicolores et au premier plan, les <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nouvelles-michele-c\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#nouvelles boucle 01 | Mich\u00e8le C.<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":413,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[5736,5737,5795,5837,5862,5902,1],"tags":[],"class_list":["post-147968","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-nouvelles-1","category-01-ranger-ses-livres","category-02-histoire-de-mes-librairies","category-03-schalansky-inventaire-de-choses-perdues","category-04-le-livre-dans-sa-materialite","category-05-4-stations-pour-un-livre","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/147968","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/413"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=147968"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/147968\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=147968"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=147968"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=147968"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}