{"id":148799,"date":"2024-04-16T18:34:55","date_gmt":"2024-04-16T16:34:55","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=148799"},"modified":"2024-04-17T06:58:24","modified_gmt":"2024-04-17T04:58:24","slug":"nouvelles-i-cmt","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nouvelles-i-cmt\/","title":{"rendered":"#nouvelles | CMT"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-large-font-size\"><strong><strong>04<\/strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>En quatri\u00e8me. A l\u2019int\u00e9rieur du livre offert par Claude \u2013 amie de classe depuis une ann\u00e9e peut-\u00eatre \u2013 une carte d\u2019anniversaire, dans une enveloppe carr\u00e9e. Une madone dessin\u00e9e, des contours dor\u00e9s et page 3 du carton pli\u00e9, des souhaits, il me semble, de fid\u00e9lit\u00e9. La carte fut perdue ainsi que l\u2019amiti\u00e9, la carte bien des ann\u00e9es plus tard, alors que Claude et moi ne nous fr\u00e9quentions plus. Peut-\u00eatre trente ans apr\u00e8s le jour o\u00f9 le livre fut donn\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne ressemble \u00e0 aucun autre de ma biblioth\u00e8que. L\u2019unique, d\u2019une reliure en coussin faux cuir caramel, poin\u00e7onn\u00e9 or et noir sur la tranche, et m\u00eame proc\u00e9d\u00e9 au recto, au verso, le nom de l\u2019auteur et le titre, au fond du cadre que le poin\u00e7on fa\u00e7onne. Une belle \u00e9paisseur &#8212; quelques cinq cents pages &#8212; un papier tr\u00e8s dense, ivoire, doux et solide. Un cadeau comme jamais, le premier de quelqu\u2019une qui n\u2019\u00e9tait pas de ma famille. Comme elle devait m\u2019aimer pour m\u2019offrir \u00e0 13 ans un tel livre&nbsp;! Elle, fille de boucher, moi, fille d\u2019ouvrier. Toutes les deux dans les petits papiers du professeur de fran\u00e7ais. Tellement sages, studieuses, et moi, aimant les livres comme on r\u00eave d\u2019amour bien avant 17 ans. Qu\u2019en savait-elle, Claude, de la beaut\u00e9 d\u2019un livre&nbsp;? Et pourtant, ignorant sans doute ce qu\u2019elle me proposait \u00e0 lire, c\u2019\u00e9tait bien l\u2019objet qui l\u2019avait s\u00e9duite, l\u00e0 o\u00f9 il se vendait. Qu\u2019il soit pr\u00e9cieux, \u00e0 l\u2019\u00e9gal du lien. C\u2019\u00e9tait le th\u00e8me de la carte que le livre portait. Il \u00e9tait le flambeau et fut pour moi la flamme. N\u2019est-ce pas ainsi le r\u00f4le d\u2019un cadeau&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Il fut, est rest\u00e9, mon livre pr\u00e9f\u00e9r\u00e9. Le premier au fond du baluchon, accostant avec moi sur une \u00eele d\u00e9serte. Et bien qu\u2019\u00e0 quelque temps de l\u00e0, sa reliure fut dat\u00e9e &#8212; ann\u00e9es soixante, mais pas seulement, en grandissant, elle m\u2019\u00e9tait apparue moins belle, vulgaire, tape \u00e0 l\u2019\u0153il (plus tard j&rsquo;eus de ces pr\u00e9tentions), le choix d\u2019une petite fille du peuple que l\u2019or et le cuir (m\u00eame faux, qui le sait \u00e0 13 ans\u00a0?) flattent \u2013 ses pages contenaient, imprim\u00e9 noir d\u2019encre sur l\u2019ivoire du papier, le r\u00e9cit, l\u2019histoire, le roman parfait, in\u00e9galable, id\u00e9al, d\u2019un auteur qu\u2019\u00e0 le lire en ce d\u00e9but d\u2019adolescence d\u00e9j\u00e0 ma ferveur pla\u00e7ait au haut d\u2019un pi\u00e9destal.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\"><strong>02<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Librairie, c\u2019est un mot du langage de ceux qui peuvent acheter. Les autres passent devant sans jeter un regard \u2013 rien \u00e0 manger l\u00e0-dedans, les sous qu\u2019on compte c\u2019est une histoire de faim \u2013 d\u2019autres s\u2019arr\u00eatent et lisent les titres qu\u2019on propose en vitrine \u2013 peut-\u00eatre que ceux-l\u00e0 se disent <em>Tiens, \u00e7a doit \u00eatre bien&nbsp;!<\/em> &nbsp;mais ce n\u2019est pas pour eux \u2013 et puis il y a ces quelques-uns qui stationnent devant, honteux, et retiennent par coeur les titres et les noms des auteurs et m\u00eame pour certains les noms des \u00e9diteurs, parce que demain, d\u00e8s demain, \u00e0 la biblioth\u00e8que, m\u00eame si le dernier livre paru et lorgn\u00e9 sur l\u2019\u00e9tal n\u2019y sera pas encore, ils chercheront dans les rayons \u2013 espoir et gourmandise &#8212; le livre de l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re et supr\u00eame chance, il sera l\u00e0, et ils s\u2019en saisiront, le serrant un instant sur leur c\u0153ur. Surprenez-les, voyez le geste. L\u2019amour qui les anime fait vibrer les rayons des biblioth\u00e8ques.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019enfant franchit la porte pour les livres de classe, et reste dans l\u2019all\u00e9e centrale, cach\u00e9e derri\u00e8re sa m\u00e8re, qui n\u2019en m\u00e8ne pas large. Elle, c\u2019est pour sa fille qu\u2019elle s\u2019impose dans ce monde \u00e9tranger (l\u2019odeur du papier, d\u2019o\u00f9 est absente, celle, grasse de l\u2019encre) \u2013 elle, quand elle lit, elle ach\u00e8te Nous Deux au marchand de journaux, il habite dans la rue, \u00e0 deux pas de chez elle, il lui serre la main (d\u2019un noir d&rsquo;imprimerie qui colle aux doigts) \u2013 elle redresse le buste, s\u2019avance jusqu\u2019\u00e0 la dame \u00e0 l\u2019air s\u00e9v\u00e8re, grave \u2013 m\u00eame si la libraire souriait, m\u00eame si elle \u00e9tait avenante, elle, elle n\u2019en serait pas plus \u00e0 l\u2019aise, elle sait qu\u2019elle est un \u00e9l\u00e9phant dans un magasin de porcelaine \u2013 et b\u00e9gaye, bafouille, avec entre les doigts le morceau de papier qu\u2019elle finit par tendre, sur lequel sa fille a \u00e9crit de sa main d\u2019\u00e9coli\u00e8re ce qu\u2019il faut acheter.<\/p>\n\n\n\n<p>Des ann\u00e9es o\u00f9 l\u2019argent manque pour remplir les \u00e9tag\u00e8res de livres. Dans les grands magasins (Printafix, Nouvelles Galeries), c\u2019est moins dur que dans les librairies de passer \u00e0 la caisse. &nbsp;La caissi\u00e8re, elle est de votre bord, elle vous connait. Et puis ici, on regarde, on touche, on h\u00e9site, on tra\u00eene. Des livres de poche pas trop chers pour No\u00ebl se rajoutent \u00e0 ceux que l\u2019\u00e9cole prescrit et qu\u2019on paie sans discuter.<\/p>\n\n\n\n<p>Longtemps la librairie \u2013 peu importe qu\u2019elle soit petite ou grande, \u00e9troite, profonde, un vague couloir, une tani\u00e8re, un duplex voire un triplex, dans une rue sombre, sur une avenue, dans une ville chic de bord de mer, dans un village \u00e0 la campagne \u2013 demeure un lieu imp\u00e9n\u00e9trable, et cela m\u00eame quand on s\u2019y rend et que peu \u00e0 peu, on la fr\u00e9quente, et qu\u2019on en sort avec son sac de livres. On entre en librairie et le c\u0153ur s\u2019affole, d\u00e9nonce \u2013 juste pour soi \u2013 l\u2019ancienne honte.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\"><strong>01<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Classer les livres fa\u00e7on librairie. Litt\u00e9rature, science-fiction, polars, philosophie, po\u00e9sie, th\u00e9\u00e2tre, psychologie, divers rayonnages, du livre jeunesse (le plus haut) au livre de cuisine (tout en bas).<\/p>\n\n\n\n<p>Installer cinq Billy dans le salon, destin\u00e9es \u00e0 la litt\u00e9rature. Comme la chambrette a trois de ses murs recouverts d\u2019\u00e9tag\u00e8res en bois, cr\u00e9es sur mesure par l\u2019ancien propri\u00e9taire, le compte devrait \u00eatre bon pour tout le reste. Ah non, au rez-de-chauss\u00e9e quelques \u00e9tag\u00e8res encore dans un fond de couloir pour les restes du reste. S\u2019enthousiasmer qu\u2019il y en ait tant. Victoire d\u2019une ancienne petite-fille qui r\u00eavait d\u2019entasser les livres qu&rsquo;elle lisait (ceux des biblioth\u00e8ques, on a beau en lire des piles et des piles, il n&rsquo;y en a jamais plus de six align\u00e9s en m\u00eame temps sur l&rsquo;\u00e9tag\u00e8re de la chambre des enfants).<\/p>\n\n\n\n<p>La litt\u00e9rature, de la lettre A \u00e0 la lettre Z, par nom d\u2019auteur. Tr\u00e8s vite se questionner, se f\u00e2cher, parlementer. Quel auteur classer dans la section litt\u00e9rature&nbsp;? La refuser \u00e0 Philip K.Dick &#8212; s\u2019en excuser, le ranger parmi ceux de la science-fiction, dans la chambrette donc &#8212; alors que Stephen King et sa Tour sombre viennent d\u2019y trouver place sans m\u00eame y r\u00e9fl\u00e9chir, dans le salon. Trancher en pr\u00f4nant un choix personnel, subjectif, sentimental, quasi amoureux. <\/p>\n\n\n\n<p>Refouler un auteur dans une vague section, annexe de celle de la litt\u00e9rature (fond de couloir), pr\u00e9textant qu\u2019il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019un livre de voyage \u2013 Henry de Monfreid et les secrets de la mer Rouge \u2013 qui ne peut pas non plus fr\u00e9quenter mes guides des capitales, lesquels occupent la section tourisme, au m\u00eame titre que toutes sortes de cartes (chambrette). Finir par voir grossir cette section annexe en poubelle de biblioth\u00e8que. Livres qui ne seront pas jet\u00e9s, pas \u00e9chang\u00e9s contre plus int\u00e9ressants \u2013 toujours l\u2019omnipr\u00e9sente, aveugle, subjectivit\u00e9 \u2013 pas relus, et souvent pas m\u00eame lus, et encore moins offerts voire propos\u00e9s. Conserv\u00e9s. Il ne peut \u00eatre question de s\u2019en d\u00e9faire. <em>Ce sont des livres&nbsp;!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>S\u2019\u00e9tonner que la section polars soit plus remplie que la section philosophie. Ne pas comprendre pourquoi tous ces auteurs se sont install\u00e9s chez moi, alors que je n\u2019ai donn\u00e9 rendez-vous qu\u2019\u00e0 Agatha Christie.<\/p>\n\n\n\n<p>Constater que ma biblioth\u00e8que semble se remplir \u00e0 mon insu.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans chaque section, ranger par nom d\u2019auteurs, et tr\u00e8s vite les perdre. Colette et Canetti se fr\u00f4lent alors que Calvino aurait d\u00fb se glisser tout pr\u00e8s de Canetti. D\u00e9cider de ne pas se pr\u00e9occuper de l\u2019ordre alphab\u00e9tique \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de chaque division d\u00e9finie par une lettre. Le A abritera les A, le B les B etc. Classer ainsi peu \u00e0 peu les livres qui se rajoutent, sur le devant de l\u2019\u00e9tag\u00e8re puis sur le dessus des livres \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019\u00e9tag\u00e8re. Ne plus r\u00e9ussir \u00e0 atteindre, sans repousser les nouveaux, ceux, les plus anciens, qui se tiennent bien droits sur leur tranche, \u00e0 une place initiale qui laissait penser \u00e0 une mise en valeur honorable. Agir ainsi pour chaque section.<\/p>\n\n\n\n<p>Second constat, ma biblioth\u00e8que qui avait de l\u2019allure, un petit c\u00f4t\u00e9 bon chic bon genre, quelque chose de s\u00e9rieux dans sa conception, d\u2019utile \u00e9galement \u2013 m\u00eame si je reconnais un livre aim\u00e9 \u00e0 la couleur de sa tranche davantage qu\u2019\u00e0 la place qu\u2019il occupe dans une des divisions \u2013 ma biblioth\u00e8que perd de sa dignit\u00e9, claudique de tous ces livres en biais.<\/p>\n\n\n\n<p>Et quand enfin se faufilent dans les coins perdus de ses \u00e9tag\u00e8res, les vases, les bougies, les lunettes, la monnaie, un miroir, des bo\u00eetes, des porte-crayons et quelques cartes postales, elle vend son \u00e2me \u00e0 un diable qui hait l\u2019ordre et l\u2019esprit de classement.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>04 En quatri\u00e8me. A l\u2019int\u00e9rieur du livre offert par Claude \u2013 amie de classe depuis une ann\u00e9e peut-\u00eatre \u2013 une carte d\u2019anniversaire, dans une enveloppe carr\u00e9e. Une madone dessin\u00e9e, des contours dor\u00e9s et page 3 du carton pli\u00e9, des souhaits, il me semble, de fid\u00e9lit\u00e9. 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