{"id":149119,"date":"2024-04-29T15:44:04","date_gmt":"2024-04-29T13:44:04","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=149119"},"modified":"2024-04-29T19:16:18","modified_gmt":"2024-04-29T17:16:18","slug":"nouvelles-helene-boivin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nouvelles-helene-boivin\/","title":{"rendered":"# Nouvelles| H\u00e9l\u00e8ne Boivin"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">table des mati\u00e8res<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"proposition-1\"><a href=\"#proposition 1\">1 de l&rsquo;art de ranger ses livres<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"proposition-2\"><a href=\"http:\/\/proposition 2\">2 histoire de mes librairies<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"# proposition 3\">3 aller dans le perdu<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"proposition-4\"><a href=\"# proposition 4\">4 sept d&rsquo;un coup<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"proposition-5\"><a href=\"# proposition 5\">5 l&#8217;emb\u00eatement blanc<\/a><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">1 de l&rsquo;art de ranger ses livres<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La biblioth\u00e8que primaire dans l\u2019entr\u00e9e qui fait aussi office d\u2019atelier. Les livres sont r\u00e9guli\u00e8rement recouverts de sciure ou de limailles selon les travaux en cours. Rang\u00e9s initialement par genre et selon la taille des livres. De bas en haut, composition du mille feuilles. Les albums d\u2019enfants pour qu\u2019ils puissent les attraper facilement, puis la tranche les Harry Potter, grand aspirateur de lecture qui laissent les enfants d\u00e9s\u0153uvr\u00e9s les entra\u00eenant \u00e0 reprendre plusieurs fois en la boucle de lecture, les BD, Tintin, Gaston, Lucky et les autres, en tendant le bras les livres anim\u00e9es, la collection de Pop up, le th\u00e9\u00e2tre de papier, le monde pli\u00e9 d\u00e9pli\u00e9 sur deux pages, apr\u00e8s il faut se saisir de l\u2019escabeau rang\u00e9 dans les toilettes pour attraper les guides de randonn\u00e9es antiques qui rec\u00e8lent le temps mythique des randonn\u00e9es de l\u2019enfance, sans mises \u00e0 jour, d\u2019o\u00f9 l\u2019art de se perdre dans des glaciers fondus, les for\u00eat pouss\u00e9es, \u00e0 la recherche de chemins disparus, de refuges transform\u00e9s en restaurant. Ce monde cohabite avec les gros livres qu\u2019il faut arriver \u00e0 caser, les livres d\u2019art, de photos, dictionnaires Larousse moderne de 1930 \u00e0 la reliure rajeunie avec des poufs en cuir marocain, les albums de photos. La biblioth\u00e8que primaire s\u2019ins\u00e8re entre les livres de math\u00e9matiques dont les volumes varient comme des poids de balance et les livres de poches au d\u00e9part rang\u00e9s par ordre alphab\u00e9tique. Cette contrainte difficile d\u2019autant que c\u2019est de fa\u00e7on tr\u00e8s autocentr\u00e9e \u00e0 partir de mes 1 m65 que j\u2019ai plac\u00e9 le A, il faut passer au haut des rayonnages rapidement avec pour simplifier, des strates interm\u00e9diaires d\u00e9volues \u00e0 la collection po\u00e9sie gallimard et les po\u00e8tes d\u2019aujourd\u2019hui Seghers et les petits Larousse th\u00e9\u00e2tre aux photos d\u00e9mod\u00e9s mais qui tiennent dans la poche. On arrive vite aux \u00e9tages difficiles d\u2019acc\u00e8s, o\u00f9 l\u2019on tasse les livres comme on peut. Plus on plafonne, plus on se sent \u00e9loign\u00e9 des livres. Sur les \u00e9tag\u00e8re, un portrait \u00e0 la M\u00e9li\u00e8s d\u2019un capitaine d\u2019op\u00e9rette avec un barbe de coton&nbsp;. Une enceinte accroch\u00e9 sur le pan d\u2019une \u00e9tag\u00e8re rappelle que cette biblioth\u00e8que est une entr\u00e9e atelier.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La biblioth\u00e8que tertiairea \u00e9t\u00e9 fabriqu\u00e9e pour r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019encombrement des livres sur toutes surfaces susceptibles de les accueillir, rebords de fen\u00eatre, tablette de nuit, commode, parquet. (La biblioth\u00e8que primaire a \u00e9t\u00e9 d\u00e9bord\u00e9e rapidement malgr\u00e9 les vides grenier, les boite \u00e0 livres tous d\u00e9sengorgements invitant de nouveaux livres, de nouveaux engouements). La biblioth\u00e8que tertiaire se trouve dans la chambre. Cadeau du Monsieur \u00e0 sa dame, invitation au rangement impossible. Par affinit\u00e9s avec les p\u00e8res fondateurs en premier, Proust et sa cour voisine avec C\u00e9line, \u00e0 l\u2019image de notre couple, apr\u00e8s les anglais, Virginia, Jane, Shakespeare, puis les russes, les contes de Grimm, Le Graal, l\u2019odyss\u00e9e, l\u2019enfer, Don Quichotte. Les rayonnages de dictionnaire, les \u00e9tag\u00e8res pour les grandes Marguerite, les albums que je lisais enfant, dans un coin les livres qui m\u2019embarrassent, donn\u00e9s mal aim\u00e9s, gard\u00e9s par peur de froisser dont il faudrait que je me d\u00e9leste. Des livres de math\u00e9matiques \u00e0 porter de bras pour Monsieur pour nourrir les insomnies ou inviter au sommeil.Sur une \u00e9tag\u00e8re \u00e0 part, la bible, La recherche de ma grand-m\u00e8re dans une \u00e9dition illustr\u00e9e \u00e0 lire \u00e0 la table avec des annotations en marge qui permettent de s\u2019y retrouver, Whinnie l\u2019ourson. La biblioth\u00e8que tertiaire est en phase de saturation. <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"6\" height=\"5\" src=\"\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La biblioth\u00e8que secondaire se trouve dans la chambre 18 o\u00f9 j\u2019atterris de temps en temps pour travailler. Elle accueille les livres n\u00e9cessaires pour les travaux en cours, les coups de c\u0153ur, les livres de spiritualit\u00e9 ou de philosophie que je lirai un jour.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">2  histoires de mes librairies<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>L \u2019humaine com\u00e9die<\/em> est une librairie papeterie qui se trouve en face du square Louvois. Pendant que les trois gr\u00e2ces la Loire, la Sa\u00f4ne et la Garonne barbotent dans leur fontaine, l\u2019humaine com\u00e9die re\u00e7oit de plein fouet les rayons du soleil sur sa vitrine jaunissante. Pour y pallier et garder un peu de sa pourpr\u00e9e sur les premi\u00e8res de couverture, un calque orang\u00e9 a \u00e9t\u00e9 plac\u00e9 en pare brise sur la devanture. En vain, les rayons ont absorb\u00e9 les couleurs des rares livres r\u00e9sistants dans la devanture. Un \u00e9talage h\u00e9t\u00e9roclite, m\u00e9lange de livres de classe, albums du p\u00e8re Castor, boites de playmobil antiques, livres \u00e9rotiques et longtemps un exemplaire de suicide mode d\u2019emploi irradiant le centre de la vitrine. De l\u2019ext\u00e9rieur on ne peut pas trop voir ce qui s\u2019y passe, le contre jour est trop grand. La porte opaque quoique vitr\u00e9e, d\u00e9courage le curieux comme une porti\u00e8re \u00e0 rideau dissimule l\u2019int\u00e9rieur de la ferme. Quand on franchit le seuil, les yeux s\u2019habituant progressivement \u00e0 l\u2019obscurit\u00e9, un sentiment de d\u00e9ranger \u00e9treint vite l\u2019imp\u00e9trant. la visite est inopportune, on d\u00e9range une intimit\u00e9 sans invitation. Le vieux libraire bourru et fatigu\u00e9 est assis devant une grande table \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un po\u00eale qui sert de gazini\u00e8re et de jardini\u00e8re. On inhale les relents du dernier repas, du vieux tabac et une odeur de cave. On s\u2019empresse de prendre un livre pour ne pas avoir l\u2019air d\u2019\u00eatre voyeur visitant un lieu insolite d\u2019un Paris qui a \u00e9t\u00e9. Je me suis toujours demand\u00e9e s\u2019il n\u2019avait pas des stocks de livres retir\u00e9s de la publication, sauv\u00e9s du pilonnage, s\u2019il n\u2019entretenait pas un trafic de livres sous le manteau, comme on le faisait au 18 \u00e8me en Hollande pour laisser circuler tranquillement les lumi\u00e8res de demain. La librairie s\u2019est m\u00e9tamorphos\u00e9e depuis en salon de coiffure mais l\u2019enseigne est rest\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Gibert<\/em> que j\u2019ai toujours associ\u00e9 au pr\u00e9nom sans l. Une cha\u00eene de librairies, d\u2019accord, mais avec un petit quelque chose de poussi\u00e9reux, d\u2019universitaire et bon march\u00e9, d\u00e9suet. Gibert est aux livres ce que le march\u00e9 Saint pierre est aux tissus. Difficile de ne pas passer chez Gibert quand je suis boulevard Saint Michel comme il est \u00e9vident d\u2019arpenter les \u00e9tages du march\u00e9 saint pierre quand on est en bas de la butte. Plus que des libraires, Gibert a des vendeurs, ils pourraient porter un tablier un peu comme des droguistes sp\u00e9cialis\u00e9s. Ici, on peut vendre et acheter. J\u2019y vais rarement pour vendre mais pour acheter les livres d\u2019occasion. A chaque fois je suis surprise de voir que des livres r\u00e9cents sont aussit\u00f4t revendus. Mauvais pr\u00e9sage, le livre ne vaut vraiment pas le coup, correspond \u00e0 un cadeau qui ne pla\u00eet pas ou ne m\u00e9rite pas la relecture ou une place dans une biblioth\u00e8que&nbsp;? Chez Gibert, on d\u00e9ambule, on ne trouve pas le livre qu\u2019on cherche mais celui dont on a entendu parl\u00e9 un jour, celui qu\u2019on a toujours voulu lire avant d\u2019oublier son existence et le voil\u00e0 \u00e0 port\u00e9e de main, \u00e0 port\u00e9e de bourse. Les livres d\u2019occasion sont tout de suite visibles avec leurs \u00e9tiquettes jaunes aux lettres bleues, difficiles \u00e0 retirer du livre- on ne va pas tout de m\u00eame s\u2019en vanter. Mais les normes de vente et de rentabilit\u00e9 de production envahissent progressivement l\u2019enseigne pour des exigences de plus en plus commerciales. Le Gibert de la rue de La barre est retourn\u00e9e de fond en comble, l\u2019ordre du magasin est chang\u00e9e et ma boussole de lecteur est perdue. O\u00f9 sont les livres de poche, les quartos, les albums d\u2019enfants, les livres de math\u00e9matiques, les doubles rayonnages&nbsp;? Il n\u2019y a plus que quelques livres, en t\u00eate de gondole, avec l\u2019\u00e9tiquette meilleures ventes de l\u2019ann\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La librairie<em> Deslong<\/em> se trouve dans la rue des antiquaires, rue Auguste Comte. Cette librairie est sp\u00e9cialis\u00e9 dans les arts plastiques mais aussi dans la litt\u00e9rature d\u2019avant garde et la po\u00e9sie contemporaine.A chaque fois que je rentre du march\u00e9 avec mes poireaux et pommes de terre je m\u2019y arr\u00eate pour regarder les vitrines attirantes, l\u2019une consacr\u00e9e aux livre, impressions raffin\u00e9es, bel ouvrage d\u2019\u00e9diteur, maisons petites \u00e0 la ligne \u00e9ditoriale exigeante, couverture orange, rouge, blanche, format in\u00e9dit, papier v\u00e9lin, l\u2019autre pour les livres d\u2019art, les derni\u00e8res expositions. J\u2019h\u00e9site \u00e0 franchir le seuil avec mon ravitaillement, le sac lourd, et l\u2019\u00e9paule creus\u00e9e, comme on le ferait devant une boutique de v\u00eatements, un cr\u00e9ateur, difficile de repartir les mains vides, mais aussit\u00f4t, les livres en attente d\u2019\u00eatre lues sur la table de nuit tirent leur alarme, ainsi que l\u2019argent que je pensais attribu\u00e9 \u00e0 autre chose ou plus tard. Le libraire est un homme de haute taille debout derri\u00e8re son comptoir, r\u00e9serv\u00e9, il ne g\u00e9nera pas la d\u00e9ambulation entre les tables mais si on lui demande un renseignement, il va s\u2019empresser d\u2019y r\u00e9pondre avec d\u00e9tails et pr\u00e9cisions, au de l\u00e0 m\u00eame des esp\u00e9rances, d\u00e9passant la question qui \u00e9tait plus de la curiosit\u00e9 qu\u2019un besoin r\u00e9el. \u00ab&nbsp;Nous pouvons commander cet ouvrage si vous le d\u00e9sirez. Je ne sais pas si je vais le prendre. Peu importe vous pourrez le consulter&nbsp;\u00bb Cet exemplaire des \u0153uvres de Charlotte Salomon, existant grand format seulement, dont j\u2019avais juste demand\u00e9 l\u2019existence sans vouloir l\u2019acheter et qu\u2019il avait command\u00e9, est rest\u00e9 longtemps un obstacle pour ne pas revenir dans cette librairie. Honteuse d\u2019une requ\u00eate que je n\u2019avais pas honor\u00e9e. L\u2019\u00e9l\u00e9gance de la boutique est une fa\u00e7ade fragile comme toute la rue des antiquaires, meubles magnifiques mais pas de vente, ou tr\u00e8s peu, fin de mois o\u00f9 on doit repousser les relances du banquier. Prestigieuse mais aux abois. Ces soup\u00e7ons se sont confirm\u00e9s le jour o\u00f9 je fus t\u00e9moin de la sc\u00e8ne suivante. La jeune assistante nouvellement arriv\u00e9e veut offrir un livre au libraire dont c\u2019est l\u2019anniversaire, celui-ci refuse. Elle insiste, on ne peut refuser un cadeau. Il secoue la t\u00eate, sombre et ajoute aujourd\u2019hui nous n\u2019avons encore rien vendu et il 5 heure. Tant qu\u2019on peut tenir on le fait, mais les jours sont compt\u00e9s. Il y a aussi une autre femme dans la boutique, sans doute la libraire en titre, un peu hautaine et herm\u00e9tique. Quand elle conseille, elle emm\u00e8ne vers des livres qui ne sont pas familiers, un peu pr\u00e9cieux ou d\u00e9rangeants, je me fais violence mais repart parfois avec de nouveaux auteurs qui ne vont pas forcement me plaire ou qui vont m\u2019ennuyer, malgr\u00e9 moi avec des livres \u00e9trangers comme si je voulais \u00eatre quelqu\u2019un d\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"proposition-3\">3. aller dans le perdu<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les daguerr\u00e9otypes de la guerre de 14<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le praxinoscope d\u2019\u00c9mile Reynaud<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La pince de Mademoiselle Jeanne<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mon chien perdu<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019\u00e9toile matutine<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les bons russes<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les chaussures de la reine<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La machine \u00e0 \u00e9crire<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">un ticket de m\u00e9tro<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le sac de marin<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tintin au Tibet<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">4-Sept d&rsquo;un coup (le livre dans sa mat\u00e9rialit\u00e9)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le livre au pied du lit, sur la pile rouge des \u00ab&nbsp;tout l\u2019univers&nbsp;\u00bb. Martin est abonn\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019en ai assez de regarder la construction du m\u00e9tro, l\u2019agriculture en URSS,et la culture des tulipes en Hollande. En plus, y a trop de mots. Martine a bien voulu me pr\u00eater son pick up avec les disques de Marie du Goudron, Gargouilli gouilla, les quatre saisons et Piccolo Saxo. J\u2019ai \u00e9cout\u00e9, \u00e9cout\u00e9 en boucle le disque de Barbe Bleue. Les genoux en pupitre soutenant le livret d\u2019images, j\u2019\u00e9coute en tournant les pages. \u00ab&nbsp;La tentation \u00e9tait si forte qu\u2019elle ne pu la surmonter&nbsp;: elle prit donc la petite clef et ouvrit en tremblant la porte du cabinet&nbsp;!&nbsp;\u00bb Vite pench\u00e9e au dessus du lit, je soul\u00e8ve l\u2019aiguille et saute le sillon fatal \u00ab&nbsp;le plancher \u00e9tait tout couvert de sang caill\u00e9 dans lequel se miraient les femmes mortes&nbsp;!&nbsp;\u00bb . Je t\u00e2che de faire retomber le fragile diamant sur le sillon suivant. Moment suspendu o\u00f9 il faut proc\u00e9der avec d\u00e9licatesse et \u00e9viter que l\u2019aiguille ne d\u00e9rape dans un crissement d\u00e9sagr\u00e9able, ou pire, ne retombe trop avant, assez pour entendre l\u2019innomable. Des poussi\u00e8res se collent sur l\u2019aiguille que j\u2019enl\u00e8ve en soufflant. A ce passage, le disque est ray\u00e9 et red\u00e9marre sur le nettoyage de la petite \u00ab&nbsp;clef-f\u00e9e&nbsp;\u00bb qu\u2019il n\u2019y avait jamais moyen de nettoyer tout \u00e0 fait. Quant on \u00f4tait le sang d\u2019un c\u00f4t\u00e9, il revenait de l\u2019autre, de l\u2019autre, de l\u2019autre. Il faut aider cette aiguille pour reprendre le cours de l\u2019histoire. J\u2019attends que Maman vienne me lire \u00ab&nbsp;sept d\u2019un coup&nbsp;\u00bb. La chambre est juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la salle \u00e0 manger aussi sonore et distributive comme le hall de la gare. Elle dessert toute la maison avec ses sept portes, pour aller chez grand-m\u00e8re, la cuisine, la salle de bain, le salon, la chambre des jumeaux, le sous sol, sans compter les des placards. 39\u00b02, les \u00e9chos des voix s\u2019amplifient, je retricote une autre histoire \u00e0 partir des phras\u00e9s de chacun. Grand-m\u00e8re n\u2019est qu\u2019adverbe, les jumeaux se disputent , le d\u00e9bit pr\u00e9cipit\u00e9 et enthousiaste d\u2019Agn\u00e8s, sa chaise crisse sur le carrelage. J\u2019attends que Maman me d\u00e9livre avec \u00ab&nbsp;sept d\u2019un coup&nbsp;\u00bb. J\u2019ai pris le livre, bien rang\u00e9 le plateau avec le verre qui porte les traces d\u2019ultra-levure, le pot de yaourt vide avec l\u2019opercule collant, tout \u00e7a tass\u00e9 dans l\u2019assiette de Floraline. Les draps grattent, il y a des miettes de biscottes. Je savoure cette vie autour du lit, comme les rois fain\u00e9ants dans leurs lits roulants du jeu des sept familles. Je demande M\u00e9rov\u00e9e. De temps en temps une t\u00eate appara\u00eet pour me demander si \u00e7a va. Karine est pass\u00e9e depuis longtemps m\u2019apporter les devoirs \u00e0 faire pour l\u2019\u00e9cole. Elle les a mis sur la table \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du cartable. Sa visite marque la bascule dans le soir et l\u2019arriv\u00e9e de chacun. J\u2019attends que Maman me d\u00e9livre. Elle est toujours en retard, son \u00ab&nbsp;j\u2019arrive&nbsp;!\u00bb n\u2019est pas l\u00e0, il faut savoir attendre. Le livre est ouvert sur la page du g\u00e9ant endormi. Avec la perspective, ses collants rouges et ses chausses de Bruegel sont \u00e9normes. Son ventre est un tonneau, dilat\u00e9 par mes 39\u00b02. Trois g\u00e9ants affal\u00e9s ronflent autour du tronc avec le petit tailleur qui descend des branches. Maman est enfin assise sur le lit, elle a gard\u00e9e son tablier de cuisine et son d\u00e9 \u00e0 coudre quand elle reprise. Entre chien et loup, les m\u00e8ches de son chignon ont repris leur libert\u00e9. Je sens sa fatigue peut-\u00eatre un jour qui pr\u00e9c\u00e8de la migraine. La pause sur le lit, la porte ferm\u00e9e, les bruits de la maison qui s\u2019estompent, elle, toujours en mouvement, toujours pour les autres, va s\u2019endormir en me lisant l\u2019histoire. Sa voix claire qui ne fait aucune \u00e9lision, prend le temps de poser les mots et de se d\u00e9poser, de graver les mots de \u00ab&nbsp;sept d\u2019un coup&nbsp;\u00bb, (le nombre sept est mon pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, je suis la septi\u00e8me ) jusqu\u2019\u00e0 s\u2019effacer pour n\u2019\u00eatre plus qu\u2019une respiration r\u00e9guli\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&#8217;emb\u00eatement blanc<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">1<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\" width=\"4\" height=\"10\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Du blanc, du blanc, du blanc, sur les trois quarts de la couverture. Des empreintes coupent le dessin en deux, le piolet du sherpa les pointe au capitaine et Tintin. Gouttes de surprise et d\u2019interrogation. Bleu des pics ombr\u00e9s et du ciel. Milou dans un coin, ses traces \u00e0 c\u00f4t\u00e9, sont minuscules. Le soleil rouge du Levant avec Tintin au Tibet en lettres calligraphi\u00e9es. Le cadeau d\u2019anniversaire qu\u2019a re\u00e7u Karine, le seul cadeau que je retiens, que je d\u00e9sire. Tu me le pr\u00eateras, dis, quand tu l\u2019aura lu. La couverture brille \u00e0 se voir dedans. Elle me le pr\u00eate , jur\u00e9 promis, je te le rends apr\u00e8s les vacances. Je rapporte le troph\u00e9e. Pas loin, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Une fois on a pris le m\u00e8tre ruban dans la boite \u00e0 couture pour savoir la distance qui nous s\u00e9parait. 110 m. Toujours ensemble, quand je ne suis pas chez Karine, Karine est chez moi. Nous nous raccompagnons ind\u00e9finiment pour finalement nous s\u00e9parer \u00e0 mi chemin, \u00e0 la nuit tomb\u00e9e, sous le r\u00e9verb\u00e8re. Gonfl\u00e9e du plaisir de ramener cet album que je ne connais pas, dont la couverture fait r\u00eaver de montagne, d\u2019exp\u00e9ditions d\u2019alpinistes. H\u00e9ros du froid et des sommets, moi qui conna\u00eet un peu les cr\u00eates du jura avec les Alpes au loin. Des histoires suspendues dans le vide avec temp\u00eate, avalanche. Fi\u00e8re de ramener une BD \u00e0 la maison. Normalement ce sont les jumeaux qui les ram\u00e8nent. Quand une bande dessin\u00e9e entre dans la maison, tout le monde se pr\u00e9cipite, prems, deuze, der, m\u00eame mon p\u00e8re les lit dans le canap\u00e9 quand il rentre du travail. Comme la t\u00e9l\u00e9. Il n\u2019y en a pas, ou presque pas. Parce que \u00e7a abrutit et qu\u2019apr\u00e8s on ne lira plus jamais, alors on va chez les autres, dans les familles modernes ou on en rapporte de chez les autres. Pour les BD, parfois, mon fr\u00e8re m\u2019emm\u00e8ne les lire \u00e0 la Fnac. On prend le train pour Saint Lazare, on marche jusqu\u2019\u00e0 Havre Caumartin, une fois dans les trav\u00e9es, on s\u2019installe par terre sur la moquette en passant autant de temps qu\u2019on peut avant que le vendeur nous demande de foutre le camp si on passe pas \u00e0 la caisse, c\u2019est pas une biblioth\u00e8que. La derni\u00e8re fois, Martin m\u2019a menac\u00e9 de ne plus jamais m\u2019emmener car je n\u2019\u00e9tais m\u00eame pas fichue de garder mon ticket&nbsp;; un aller et retour que j\u2019avais m\u00e2chonn\u00e9 et grignot\u00e9, qu\u2019on allait finir par avoir une prune avec une d\u00e9bile pareille. Revenir avec Tintin au Tibet va faire remonter ma cote. Je l\u2019avale allong\u00e9e sur le lit, la t\u00eate en bas, le livre par terre, je vais le relire encore pour prendre le temps de go\u00fbter les images apr\u00e8s avoir lu l\u2019histoire. Je trouve le livre un peu trop bavard et glisse sur les bulles, je lis surtout les dessins. Je le passe \u00e0 ma s\u0153ur qui dort dans le lit du dessus, apr\u00e8s c\u2019est le tour du fr\u00e8re. Ils l\u2019avalent. Ils parlent d\u2019un ton d\u2019expert de Foudre b\u00e9ni suspendu en l\u2019air, des blagues du capitaine que je ne comprends pas bien. Quand Karine me r\u00e9clame son cadeau d\u2019anniversaire, il est introuvable. La maison a aval\u00e9 Tintin. Je cherche avec une boule dans la gorge, tr\u00e8s emb\u00eat\u00e9e, je ne trouve pas, j\u2019oublie. Karine me le redemande. Promis demain. La semaine passe. Cela revient par les canaux sup\u00e9rieurs, la m\u00e8re demande \u00e0 Maman. J\u2019avoue,on ratisse toutes les chambres, les \u00e9tag\u00e8res possibles, les diff\u00e9rentes hauteurs o\u00f9 Tintin aurait pu \u00eatre rang\u00e9, les dessous de lit, entre deux meubles, sous l\u2019armoire&nbsp;,au dessus, en dessous, on retrouve des choses, des moutons, des pi\u00e8ces de Lego, un livre de la biblioth\u00e8que pas rendu, mais pas de Tintin, ni dans les cabinets, ni dehors dans le jardin avec la pluie qui est tomb\u00e9e, ni dans la cabane sous le tas de comics \u00e0 moiti\u00e9 d\u00e9chir\u00e9s&nbsp;. Rien. Personne ne l\u2019a pris, personne ne se souvient. La fratrie compl\u00e8tement indiff\u00e9rente \u00e0 la recherche, \u00e0 l\u2019enjeu. Un nuage menace notre amiti\u00e9. Des paroles entendues retombent, r\u00e9sonnent&nbsp;: \u00e7a s\u2019appelle revient; vaut mieux leur donner que leur pr\u00eater&nbsp;; ils rendent jamais ou toujours cass\u00e9. Karine et moi naviguons en dessous des paroles, nous jouons, nous savons confus\u00e9ment qu\u2019il y a des tensions avec nos fr\u00e8res qui se d\u00e9clarent la guerre derri\u00e8re les grillages en se balan\u00e7ant des marrons, avec la grand-m\u00e8re qui invitent les jumeaux par la porte pas par le grillage. Comme dans West side story, des luttes de bande et nous au milieu. Nous fermons les yeux, les oreilles mais le Tintin au Tibet disparu, ravive les tensions.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">2<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La neige tombe encore, des tourbillons des flocons remontent et descendent progressivement sur la place o\u00f9 les passants se d\u00e9p\u00eachent de rentrer, emmitoufl\u00e9s dans leurs anoraks. Le ciel vide efface les cimes et puis la nuit. Il continue toujours de tomber. La fen\u00eatre est un \u00e9cran en d\u00e9rangement rempli de poussi\u00e8res de neige. Georges R\u00e9mi la contemple pr\u00e9f\u00e9rant l\u2019insomnie \u00e0 cet horrible cauchemar r\u00e9current. Il se dissipe en particule, il tombe dans une crevasse de plus en plus profonde. Bon \u00e0 rien. Tentatives d\u2019album a\u00e9chou\u00e9es, impossible \u00e0 terminer, tous rang\u00e9s aux fonds des tiroirs. La d\u00e9pression s\u2019installe. Bon \u00e0 rien, paralys\u00e9 par la d\u00e9cision \u00e0 prendre, se s\u00e9parer de Germaine pour elle. Il part en Suisse. Il r\u00eave \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition de feuilles mortes qui s\u2019amoncellent, d\u2019arbres qui se desquament, de feuilles qui le recouvre, il s\u2019\u00e9chappe pour arriver dans une alc\u00f4ve d\u2019une blancheur immacul\u00e9e o\u00f9 un squelette tout blanc essaye de l\u2019attirer \u00e0 lui. Puis plus rien, le monde autour de lui est devenu immacul\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">3.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab<em>Rien que du blanc \u00e0 songer, \u00e0 toucher, \u00e0 voir, ou ne pas voir car impossible de lever les yeux de l\u2019emb\u00eatement blanc qu\u2019on croit \u00eatre le sentier. Voici, plus une ombre dessus, dessous, ni autour quoique nous soyons entour\u00e9s d\u2019objets \u00e9normes, plus de route, de pr\u00e9cipices, de gorges <\/em><em>ni<\/em><em> de ciel.&nbsp;\u00bb<\/em> Je suis transport\u00e9e par la lettre que Rimbaud adresse \u00e0 sa famille de G\u00eanes, la derni\u00e8re lettre d\u2019occident. Tenant \u00e0 partir \u00e0 pied de Charleville jusqu\u2019\u00e0 l\u2019embarquement, il traverse les Alpes par le col de Ghotard o\u00f9 il rencontre une temp\u00eate de neige. Cet enfer blanc devient le passage entre les deux mondes, une perte de tous les rep\u00e8res, une mort, avant de passer de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 sur l\u2019autre versant, vers le sud. \u00ab&nbsp; <em>Ce matin, au soleil, la montagne est merveilleuse, plus de vent, toute descente.&nbsp;\u00bb. <\/em>Pendant ce temps, tout juste revenu dAfrique, le fils hiberne en relisant des livres de son enfance, ouvrant le frigidaire pour piquer un morceau de fromage ou fouillant dans le placard de la cuisine pour grappiller du chocolat. Il se laisse d\u00e9river, d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9 par cette abondance, l\u2019eau courante, la neige, l\u2019internet, apr\u00e8s deux ans de vie au village sans eau ni \u00e9lectricit\u00e9 ni rien. Il emm\u00e8ne son bol de c\u00e9r\u00e9ale dans son lit avec Tintin au Tibet sous le bras.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">4.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Revenant ranger la maison des parents, j\u2019ai besoin d\u2019air apr\u00e8s toute cette accumulation de pass\u00e9, de photos tri\u00e9es, de lettres relues, de v\u00eatements \u00e0 donner, d \u2019objets obsol\u00e8tes ou d\u00e9pareill\u00e9s, de cartons \u00e0 charger. Je sors dans le jardin pour aller chercher des bambous. Le tas est contre la cl\u00f4ture, pr\u00e8s du pin que nous escaladions pour aller d\u2019un jardin \u00e0 l\u2019autre en enfon\u00e7ant bien le grillage comme marche pied. A travers le losanges du grillage, un bouquet d\u2019iris \u00e9merge dans l\u2019herbe d\u00e9tremp\u00e9e, le tilleul s\u2019\u00e9paissit chaque jour un peu plus. Je regarde sans voir la maison de Karine. Je porte ce monde dissip\u00e9, comme un masque de carnaval, un fantoche, un yeti, une pr\u00e9histoire ignor\u00e9e des g\u00e9n\u00e9rations suivantes. Il faut les laisser avancer l\u00e9ger, sans les alourdir de notre enfance, des amiti\u00e9s distendus, des retrouvailles qui ne pourraient qu\u2019\u00eatre qu\u2019artificielles, creuses, une fois les souvenirs \u00e9voqu\u00e9s. Mais si je sonnais chez Karine&nbsp;avec Tintin au Tibet ?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>table des mati\u00e8res 1 de l&rsquo;art de ranger ses livres 2 histoire de mes librairies 3 aller dans le perdu 4 sept d&rsquo;un coup 5 l&#8217;emb\u00eatement blanc 1 de l&rsquo;art de ranger ses livres La biblioth\u00e8que primaire dans l\u2019entr\u00e9e qui fait aussi office d\u2019atelier. Les livres sont r\u00e9guli\u00e8rement recouverts de sciure ou de limailles selon les travaux en cours. 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