{"id":149536,"date":"2024-04-11T18:41:59","date_gmt":"2024-04-11T16:41:59","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=149536"},"modified":"2024-04-11T18:48:55","modified_gmt":"2024-04-11T16:48:55","slug":"nouvelles03-de-quelques-choses-perdues","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nouvelles03-de-quelques-choses-perdues\/","title":{"rendered":"#Nouvelles#03 De quelques choses perdues"},"content":{"rendered":"\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>L\u2019a\u00e9rotrain<\/li>\n\n\n\n<li>Les baies de cassis de la for\u00eat<\/li>\n\n\n\n<li>Les abattoirs de La Villette<\/li>\n\n\n\n<li>Le donjon en ruine au bord de la route<\/li>\n\n\n\n<li>Le manoir de Tr\u00e9guennec<\/li>\n\n\n\n<li>Le bouc blanc<\/li>\n\n\n\n<li>Les aqueducs<\/li>\n\n\n\n<li>La fl\u00e8che dans le pr\u00e9<\/li>\n\n\n\n<li>La maison R.<\/li>\n\n\n\n<li>The Pickwick papers<\/li>\n\n\n\n<li>La souris<\/li>\n\n\n\n<li>Le village Gallo-Romain<\/li>\n\n\n\n<li>Le Rolleiflex<\/li>\n\n\n\n<li>Les fossiles dans la vigne<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p><strong>La maison R.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>R. \u00e9tait une sorte de Bartleby joyeux, retir\u00e9 \u00e0 Paris apr\u00e8s avoir achev\u00e9 sa carri\u00e8re de premier clerc \u00e0 l\u2019\u00e9tude de M., dans le Chatillonnais. Cette activit\u00e9 modeste et s\u00e9dentaire lui laissait assez de loisirs pour peindre des paysages et des natures mortes dans un style pointilliste rappelant Seurat et Signac, ou des nymphes pulpeuses courant dans son jardin du bord de Seine, grandes baigneuses aux mod\u00e8les de ces robustes paysannes-vigneronnes qui avaient s\u00e9duit Renoir dans ce pays.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Dans le X\u00e8me arrondissement, il partageait avec sa s\u0153ur l\u2019appartement h\u00e9rit\u00e9 de leurs parents. La vie avait r\u00e9uni ces deux retrait\u00e9s que nous recevions deux fois par an au nom d\u2019une amiti\u00e9 ayant li\u00e9 nos familles avant et pendant la derni\u00e8re guerre.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Pour respirer l\u2019air pur, ils achet\u00e8rent une maison dans le Vexin, \u00e0 deux pas de Gisors&nbsp;; il y eut visite, pendaison de cr\u00e9maill\u00e8re, on admira l\u2019\u00e9norme po\u00eale \u00e0 bois, le \u00ab&nbsp;pr\u00e9sident&nbsp;Godin\u00bb, ainsi que les premi\u00e8res toiles de R., peintes sur le motif dans la lumi\u00e8re du Valois qui avait attir\u00e9 avant lui Pissaro et ses amis.<\/em> <em>Du temps de nos visites familiales, j\u2019avais souvent crayonn\u00e9 cette baraque mi picarde, mi normande, ses pans de bois, ses galandages de briques, sa vigne-vierge rousse, ses forsythias, son sorbier des oiseleurs. Qu\u2019\u00e9taient devenus mes dessins sur blocs de Canson jauni&nbsp;? Au fil des d\u00e9m\u00e9nagements, d\u00e9c\u00e8s, \u00e9loignements, ils avaient disparu.<\/em> <em>Qu\u2019\u00e9tait devenu le vieux couple&nbsp;? La maison de B. aux murs charg\u00e9s des \u0153uvres de ce peintre du dimanche&nbsp;?\u2026 De R, je ne conserve que deux natures-mortes aux coupes de fruits et le souvenir de sa lippe d\u2019o\u00f9 pendait une Gitane ma\u00efs qu\u2019il rallumait machinalement avec un briquet \u00e0 la m\u00e8che fumante.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Rendez-vous pris avec Alan&nbsp;; \u00e0 Gisors, parking du ch\u00e2teau. Une dizaine d\u2019ann\u00e9es sans se voir, allons-nous nous reconna\u00eetre&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Quitter L. apr\u00e8s un solide petit d\u00e9jeuner, l\u00e9ger brouillard, le soleil n\u2019est pas loin, para\u00eet coller \u00e0 la brume. Rouler jusqu\u2019\u00e0 Troyes, de l\u00e0, abandonner les voies rapides, chercher de nouveaux itin\u00e9raires, des paysages inconnus. La radio diffuse les classiques, Mendelsohn, Brahms, violoncelle, clarinette, difficile de ne pas tendre l\u2019oreille. Pourtant, c\u2019est le regard qui prend le dessus, apr\u00e8s les friches s\u00e8ches, les vignobles de la c\u00f4te des Bars, la plaine c\u00e9r\u00e9ali\u00e8re, je traverse une r\u00e9gion mis\u00e9rable, un d\u00e9sert humain, zone de marais, \u00e0 la v\u00e9g\u00e9tation sinistr\u00e9e. Sol envahi de carex, \u00e9tangs, mares mang\u00e9es de roseaux, arbres rabougris, squelettes ligneux paraissant dess\u00e9ch\u00e9s, les pieds dans l\u2019eau. Les essences pauvres, charmes rong\u00e9s de lichens, bouleaux nains, aulnes ch\u00e9tifs prennent appui les unes sur les autres avant de tomber en lambeaux, de se noyer. Cette \u00ab&nbsp;for\u00eat&nbsp;\u00bb ignore les verticales des futaies et des sapini\u00e8res exploit\u00e9es. Tout est ferm\u00e9, de chaque c\u00f4t\u00e9 de la route, le regard ne porte pas au del\u00e0 de quelques dizaines de m\u00e8tres, sentiment de traverser une d\u00e9pression g\u00e9ologique, une cuvette. La route, parfaitement rectiligne, l\u00e9g\u00e8rement sur\u00e9lev\u00e9e, passe sur une multitude de petits ponts blanchis, aux arches combl\u00e9es de vase, seules traces d\u2019interventions humaines dans cette nature sans attrait.<\/p>\n\n\n\n<p>Arriv\u00e9 \u00e0 S\u00e9zanne, contourner l\u2019\u00e9glise massive, croiser un enterrement, voitures, foule mass\u00e9e \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, des hommes, rien que des hommes, beaucoup de casquettes. Prendre la direction de Champaubert, entrer de plain pied dans ce qui fut la&nbsp;campagne de France&nbsp;, l\u2019une des derni\u00e8res victoires de Napol\u00e9on. Le paysage a chang\u00e9, je pr\u00eate de nouveau l\u2019oreille aux sonates de Brahms, les yeux peuvent se d\u00e9tendre, embrasser un paysage de plaine vague, piquet\u00e9e de gros bourgs serr\u00e9s autour de leur \u00e9glise, tels des cargos en partance. Les orges, les bl\u00e9s, les colzas dessinent un cadastre aux grands aplats de verts, de l\u2019acide citronn\u00e9 des c\u00e9r\u00e9ales pr\u00e9coces jusqu\u2019au quasi bleu de Prusse des crucif\u00e8res. Quelques terres nues, fra\u00eeches ensemenc\u00e9es ocellent de taches marron l\u2019unit\u00e9 v\u00e9g\u00e9tale.<\/p>\n\n\n\n<p>Champaubert, colonne souvenir, l\u2019Aigle battait encore des ailes, pour combien de temps&nbsp;? Prendre la direction de Montmirail, autre bataille, autre colonne glorieuse, \u00ab&nbsp;victoire&nbsp;\u00bb qui n\u2019arr\u00eata pas Russes et Prussiens sur la route de Paris, le gros Louis podagre puant dans la soie dans leurs fourgons.<\/p>\n\n\n\n<p>Contourner Paris, me projeter jusqu\u2019\u00e0 Beauvais, puis plein ouest, approcher enfin de Gisors. Eviter les pancartes proposant des acc\u00e8s autoroutiers, traverser les routes principales en empruntant des ponts ou des tunnels, gagner progressivement le lieu o\u00f9 prendra fin mon \u00ab&nbsp;route cin\u00e9ma&nbsp;\u00bb. Le dernier tron\u00e7on propos\u00e9 par ma carte routi\u00e8re est une tranquille d\u00e9partementale \u00e9vitant mais signalant au passage des villages aux noms sentant bon leur Vexin, leur Valois, leur Nerval au bras de Sylvie ou d\u2019Adrienne&nbsp;: Auneuil, La Houssaye, Porcheux, Le Vaumain, Jam\u00e9ricourt, Villiers\/Trie, Bazincourt\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est comme une d\u00e9charge \u00e9lectrique, Bazincourt&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Arr\u00eat\u00e9 au premier chemin crois\u00e9, je consulte la carte&nbsp;; j\u2019ai la certitude que la maison R. o\u00f9 j\u2019ai pass\u00e9 des heures \u00e0 dessiner une long\u00e8re normande, o\u00f9 mes parents retrouvaient leurs amis de jeunesse, se trouve \u00e0 Bazincourt. Comment avais-je enfoui dans ma m\u00e9moire un nom aussi Fran\u00e7ais, aussi tendre&nbsp;? Bazin, l\u2019\u00e9cuyer d\u2019Aramis, suivi d\u2019un toponyme qui para\u00eet l\u2019anoblir tout en ne d\u00e9signant sans doute qu\u2019une cour de ferme.<\/p>\n\n\n\n<p>Il me restait une heure \u00e0 tuer avant de retrouver Alan. J&rsquo;allais retrouver la maison R. La carte me permit d\u2019atteindre Bazincourt, aujourd\u2019hui faubourg de Gisors, assemblage h\u00e9t\u00e9roclite de pavillons m\u00ealant tous les styles, maisons pr\u00e9fabriqu\u00e9es aux panneaux de b\u00e9ton disjoints et tuiles sombres, long\u00e8res normandes en briques roses, villas cossues en pierre meuli\u00e8re, ni place ni mairie, ni cimeti\u00e8re, pas d\u2019\u00e9glise. A l\u2019entr\u00e9e, j\u2019avais lu \u00ab\u00a0Bazincourt, commune d\u2019Eragny\u00a0\u00bb, j\u2019\u00e9tais donc dans un hameau duquel tous mes rares points de rep\u00e8re avaient disparu. Je suivis la Route d\u2019Eragny, telle qu\u2019indiqu\u00e9e \u00e0 un croisement, elle traversait une futaie de h\u00eatres et ch\u00e2taigniers centenaires, les jeunes feuilles tamisaient la lumi\u00e8re, j\u2019\u00e9tais aux aguets, une vibration des oreilles me poussait \u00e0 \u00e9teindre le poste de radio. De chaque c\u00f4t\u00e9 de cette route, des chemins \u00e9troits, bitum\u00e9s, p\u00e9n\u00e9traient dans la for\u00eat, des bo\u00eetes aux lettres group\u00e9es aux croisements ainsi que des pancartes sommaires prouvaient la\u00a0pr\u00e9sence d\u2019habitants, mais les maisons \u00e9taient invisibles, camoufl\u00e9es par la v\u00e9g\u00e9tation. C\u2019\u00e9taient des lieux-dits sans num\u00e9rotation, je m\u2019engageai dans le premier venu. Il \u00e9tait court et se terminait par une patte d\u2019oie permettant le demi-tour. J\u2019avais d\u00e9couvert deux maisons enfouies dans les arbres, l\u2019une ferm\u00e9e, dans le petit parc entourant l\u2019autre, des enfants habill\u00e9s comme les paysans du si\u00e8cle dernier, faisaient une sorte de ronde autour d\u2019un vieux ch\u00eane. Je recommen\u00e7ai mon man\u00e8ge au deuxi\u00e8me embranchement, sans succ\u00e8s, sans avoir reconnu aucune des quatre bicoques habit\u00e9es ou ferm\u00e9es. C\u2019est au troisi\u00e8me chemin \u00e0 la pancarte indiquant Dracourt que je reconnus\u2026 quoi\u00a0? Un vague relief, un type de v\u00e9g\u00e9tation plus clairsem\u00e9e\u00a0? Mes oreilles bruissaient en acouph\u00e8nes indiscutables. A\u00a0 gauche du chemin, perpendiculairement \u00e0 celui-ci, un amas de lierre, de ronces, de buissons indistincts emprisonnaient une ruine, j\u2019\u00e9tais arriv\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La maison R. 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Cette activit\u00e9 modeste et s\u00e9dentaire lui laissait assez de loisirs pour peindre des paysages et des natures mortes dans un style pointilliste rappelant Seurat et Signac, ou des nymphes pulpeuses courant dans <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nouvelles03-de-quelques-choses-perdues\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#Nouvelles#03 De quelques choses perdues<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":601,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-149536","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/149536","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/601"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=149536"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/149536\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=149536"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=149536"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=149536"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}