{"id":150219,"date":"2024-05-01T18:10:42","date_gmt":"2024-05-01T16:10:42","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=150219"},"modified":"2024-05-01T18:19:49","modified_gmt":"2024-05-01T16:19:49","slug":"recherche-sur-la-nouvelle-3-samuel-bobin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/recherche-sur-la-nouvelle-3-samuel-bobin\/","title":{"rendered":"#recherche sur la nouvelle, boucle 1 |  Samuel Bobin"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\" id=\"proposition0\"><strong>Table des chapitres <\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#proposition1\">1_ ranger ses livres<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#proposition2\">2_ mes librairies<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#proposition3\">3_ inventaire de choses perdues<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#proposition4\">4_ le livre et sa mat\u00e9rialit\u00e9<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#proposition5\">5_ les quatre stations du livre<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\" id=\"proposition1\">1_ L&rsquo;art de ranger ses livres (N&rsquo;existe pas encore)<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#proposition0\">Retour chapitrage<\/a><\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\" id=\"proposition2\">2_ Mes librairies (N&rsquo;existe pas encore)<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#proposition0\">Retour chapitrage<\/a><\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\" id=\"proposition3\">3_ inventaire de choses perdues   <\/h3>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">1-&nbsp; la tasse \u00e0 caf\u00e9 <em>en forme de soulier <\/em>du potier anarchiste&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">2-&nbsp; un parapluie fran\u00e7ais \u00e0 l&rsquo;achat longuement r\u00e9fl\u00e9chi&nbsp; &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">3-&nbsp; le sac de tissu vert \u00e0 capuche solidaire (si pratique)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">4-&nbsp;la maison de la grand-m\u00e8re <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">5-&nbsp; les deux colonnes de la colline du Montaiguet&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">6-&nbsp; les cent premiers m\u00e8tres du chemin de la Plaine des D\u00e8s<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">7-&nbsp; la cassette us\u00e9e de Paris-Texas<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">8-&nbsp; des samples berb\u00e8res pour un arrangement de Caravan (Duke Ellington)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">9-&nbsp; le chien Woufi \u00e0 t\u00eate dodelinante pour tableau de bord de Mercedes trou\u00e9e<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">10- un ch\u00e8che palestinien (et son kilo de marijuana parti en fum\u00e9e)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">11- des lunettes \u00e0 verres ronds pivotables&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">12- le silo \u00e0 grain de la Guiramande<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">13- le premier disque compact du groupe (quatre titres)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">14- <strong>le grand ch\u00eane remarquable de la maison nomade<\/strong><\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">&nbsp;<br>Le grand ch\u00eane remarquable de la maison nomade&nbsp;<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Apr\u00e8s ma s\u00e9paration en 2016, j&rsquo;ai v\u00e9cu deux ans en solitaire dans une baraque pr\u00eat\u00e9e par une amie. Sa maison de campagne rest\u00e9e vacante suite au d\u00e9c\u00e8s de sa m\u00e8re devait \u00eatre mise en vente rapidement. Dans cette r\u00e9gion, l&rsquo;immobilier flambait. Le terrain passa en zone constructible. Mon amie envisagea d&rsquo;abattre le grand ch\u00eane situ\u00e9 au centre du jardin. J&rsquo;ai d&rsquo;abord minimis\u00e9 sa d\u00e9cision, pensant que l&rsquo;arbre s\u00e9culaire serait \u00e9pargn\u00e9. Pourtant, au printemps suivant, depuis mon lit, j&rsquo;ai entendu le g\u00e9missement des tron\u00e7onneuses monter dans l&rsquo;air. Elles \u00e9taient deux, geignantes en canon vers le ciel, se contorsionnant l&rsquo;une l&rsquo;autre dans des cris de nourrissons \u00e0 fendre les tripes. Leurs hurlements donnaient voix \u00e0 la douleur du ch\u00eane silencieux. Leurs cha\u00eenes perforaient ma carcasse. L&rsquo;heure suivante, le grand ch\u00eane avait disparu, laissant un vide monumental dans le jardin.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chacun sait que tout \u00eatre quitt\u00e9 passe par le d\u00e9ni. Tout en soi se met en branle pour bafouer l&rsquo;\u00e9vidence. On se construit des barrages \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur pour \u00e9viter que nos digues ne c\u00e8dent. On sait pourtant au fond de nous-m\u00eames que seule une pouss\u00e9e ext\u00e9rieure peut rendre tangible l&rsquo;in\u00e9luctable. En t\u00e9moins d\u00e9sarm\u00e9s, impuissants face \u00e0 la tournure que prend le r\u00e9el, nous optons pour une destination quelconque. Il faut s&rsquo;arracher pour survivre. Suivre la piste d&rsquo;un espoir \u00e0 bon port, sans m\u00eame avoir id\u00e9e de quel sera ce port. Pour moi, le premier coup frapp\u00e9 \u00e0 la porte de l&rsquo;\u00e9vidence fut <em>la tasse en forme <\/em>de soulier qu&rsquo;elle brisa dans la temp\u00eate d&rsquo;une \u00e9ni\u00e8me dispute, dispersant son trop-plein dans l&rsquo;\u00e9clat de la terre cuite. Achet\u00e9e entre Millau et N\u00eemes, cette tasse (dans son aspect r\u00e9uni) avait la forme d&rsquo;une bottine de cuir tordue m\u00e9di\u00e9vale. Elle donnait l&rsquo;impression \u00e0 celui ou celle qui la regardait d&rsquo;\u00eatre pench\u00e9 sur un navire en trompe-l&rsquo;\u0153il. D\u00e8s le d\u00e9part de Millau, l&rsquo;ambiance avait \u00e9t\u00e9 \u00e9lectrique entre nous, saturant l&rsquo;habitable, et nous avait oblig\u00e9s \u00e0 faire diversion de nous-m\u00eames. Machinalement, elle m&rsquo;avait ordonn\u00e9 de suivre le panneau \u00ab\u00a0artisan\u00a0\u00bb comme une sorte de voie de d\u00e9tresse, une question de survie. Elle me criait dessus \u00e0 chaque bretelle puis elle a attrap\u00e9 le volant pour nous stopper net devant la maison de l&rsquo;artisan. La b\u00e2tisse \u00e9tait ouverte, mais sans personne dedans, juste une cloche en guise de sonnette et un papier sur la porte. Nous sommes entr\u00e9s dans l&rsquo;atelier. Des c\u00e9ramiques \u00e9taient pos\u00e9es sur des \u00e9tag\u00e8res, certaines pas encore pass\u00e9es au four, mais toutes tr\u00e8s \u00e9l\u00e9gantes. Sur l&rsquo;une des planches, j&rsquo;ai vu la collection des tasses en forme de soulier inclin\u00e9s, que l&rsquo;artisan avait d\u00fb galber en d\u00e9licatesse quand la terre \u00e9tait encore molle. Nous sommes rest\u00e9s longtemps, seuls ; puis le potier est apparu. Il ne semblait pas alarm\u00e9. Il portait sur son visage le flegme des fin d&rsquo;apr\u00e8s-midi (il \u00e9tait environ 16h) et parut surpris qu&rsquo;on veuille lui acheter quelque chose. Il h\u00e9sita sur les prix, marmonna qu&rsquo;il revenait des brebis en haut des cimes. Il respirait une&nbsp; d\u00e9sinvolture fascinante, la nonchalance des hommes d\u00e9faits de toutes obligations sociales. Peu bavard, il ne nous retint pas. Nous pay\u00e2mes et repr\u00eemes la route. La tension \u00e0 nouveau s&rsquo;infiltra dans l&rsquo;habitacle de la voiture, insidieuse. Comme un orage pr\u00eat \u00e0 surgir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pr\u00e9avis d\u00e9pos\u00e9, nous devions rendre les cl\u00e9s \u00e0 la fin juin. C&rsquo;\u00e9tait act\u00e9. J&rsquo;avais quinze jours pour quitter le nid conjugal et trouver un logement d&rsquo;appoint. J&rsquo;ai entrepos\u00e9 tous mes cartons dans le mazet, au fond du jardin de la villa, pr\u00eat\u00e9e gentiment par mon amie. J&rsquo;ai simplement install\u00e9 mon futon dans une des chambres, d\u00e9ball\u00e9 quelques fringues et mon mat\u00e9riel informatique. Je savais que mon temps \u00e9tait compt\u00e9 en tant que gardien ; c&rsquo;\u00e9tait convenu ainsi. Ils allaient vendre, son fr\u00e8re et elle. Elle m&rsquo;a propos\u00e9 de garder les meubles dont elle se d\u00e9barrassait. J&rsquo;avais opt\u00e9 pour une belle malle de voyage en acajou Orient-Express pour y suspendre mes chemises, chiffonner mes cale\u00e7ons. Un dressing portatif sur roulette digne des grands voyageurs qu&rsquo;on pouvait hisser \u00e0 la verticale pour en faire une penderie. Elle me promit de me laisser la malle le jour o\u00f9 je quitterais la maison. Je profitais du jardin, du piano droit, de l&rsquo;eau de forage que je ne payais pas. La maison se transformait parfois en gar\u00e7onni\u00e8re ou en laboratoire \u00e0 po\u00e8mes. Le soir j&rsquo;en faisais un havre d&rsquo;\u00e9rotisme. Je n&rsquo;ai jamais d\u00e9ball\u00e9 d&rsquo;autres cartons que ceux ouverts au premier jour de mon arriv\u00e9e. Je gardais en permanence quelques chemises suspendues dans le coffre de voyage vertical, toujours grand ouvert \u00e0 l&rsquo;angle du lit. Un beau jour, j&rsquo;ai d\u00fb d\u00e9guerpir. Ils avaient trouv\u00e9 un acheteur. Moi, j&rsquo;avais anticip\u00e9. Il \u00e9tait pr\u00e9vu que je signe le compromis de ma future maison quelques jours plus tard. J&rsquo;\u00e9tais enthousiaste d&rsquo;y poser la malle. Partir \u00e9tait difficile. L&rsquo;id\u00e9e de l&#8217;embarquer avec moi me r\u00e9confortait. Elle repr\u00e9sentait mon campement. D\u00e9sol\u00e9e, la propri\u00e9taire m&rsquo;annon\u00e7a que la malle ne quitterait pas le giron familial, qu&rsquo;elle comprenait un peu tard que ce meuble \u00e9tait tout ce qui lui restait de sa m\u00e8re. Elle le garderait. J&rsquo;ai senti un grand vide sous mes pieds, un profond d\u00e9sarroi. Puis la col\u00e8re, un sentiment de trahison. Je partis sans payer le gaz ni l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9. Ma rancoeur subsista des mois apr\u00e8s mon d\u00e9part. Pourtant, ma nouvelle maison n&rsquo;aurait jamais support\u00e9 l&rsquo;once d&rsquo;un meuble suppl\u00e9mentaire. Je n&rsquo;ai jamais oubli\u00e9 le bruit du ch\u00eane qu&rsquo;on d\u00e9bitait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#proposition0\">Retour chapitrage<\/a><\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\" id=\"proposition4\">4_ <strong>le livre et sa mat\u00e9rialit\u00e9 | le livre moins ce qu&rsquo;il dit<\/strong>&#8230;<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>Ni pass\u00e9, ni pr\u00e9sent. Propice \u00e0 la poussi\u00e8re. Cribl\u00e9 de balles de ponctuation, de doubles points-virgules, de majuscules apr\u00e8s les points, de clous entre les phrases, son \u00e9paisseur est immuable comme sa typographie. On ne pourra pas l&rsquo;agrandir comme sur l&rsquo;\u00e9cran, jonch\u00e9 de coups de poings, marqu\u00e9 par les stigmates, boursoufl\u00e9 par les doigts des lecteurs successifs, une fois pos\u00e9 \u00e0 plat le livre ne se referme jamais comme \u00e0 son origine. Son galbe trop tordu, pli burin\u00e9, des traits carbone sur la jaquette ; ce livre me sert de couverture. Comment respire-t-il ? Par quels pores de quel papier ? Par sa reliure qu&rsquo;on ouvre et qu&rsquo;on claque ? Par les deux pages qu&rsquo;on \u00e9cart\u00e8le aux antipodes pour en extraire le sens, ou par les espaces creux qui habitent entre les mots, les paragraphes en bloc formant son ossature, ou par le vide, la pause, la tr\u00eave permise par le chapitre ? L&rsquo;expiration finale d&rsquo;une table des mati\u00e8res ? Sa v\u00e9ritable respiration n&rsquo;est-elle pas celle qui hiberne entre deux lecteurs ? A-t-il des crampes intercostale le livre ? Il est toujours d&rsquo;un autre temps, toujours r\u00e9dig\u00e9 avant impression, \u00e9crit avant reliure, se r\u00e9\u00e9crit sous de nouvelles paires d&rsquo;yeux, quand le lecteur recr\u00e9e son livre du livre. Sans futur et sans imp\u00e9ratif, fait de personnages imparfaits, de campagnes et d&rsquo;\u00e9glises, indicatif ou conjugu\u00e9, l&rsquo;ouvrage d\u00e9clenche la traque d&rsquo;un pronom \u00e0 l&rsquo;article de la mort, d&rsquo;une virgule dans la houle, d&rsquo;une bavure de tirage, d&rsquo;un scorie par jet d&rsquo;encre, de parenth\u00e8ses rares, d&rsquo;accolades invisibles mais belles, d&rsquo;ast\u00e9risques cach\u00e9s dans le ciel noir des caract\u00e8res, crevant nos yeux en essuie-glaces, sans pr\u00e9face ni pr\u00e9ambule, se suffisant \u00e0 lui-m\u00eame, somm\u00e9 sur le champ de quitter la maison d&rsquo;\u00e9dition pour devenir nomade. <br>Il passera de mains en mains, le livre. Ligotera celles du lecteur, tandis que lui se laissera lire. Il nous sauvera de la canicule si on s&rsquo;en sert comme \u00e9ventail, \u00e0 chaque page tourn\u00e9e, d&rsquo;un bruit de pouce frott\u00e9 ; le gromm\u00e8lement du sable dans sa pellet\u00e9e d&rsquo;\u00e9cume ; lorsque nous rabattrons la page pour creuser le tunnel, \u00e0 chaque plaquage de page, nous avancerons le d\u00e9blaiement. La couverture nous posant d&rsquo;infinies questions: quel lien avec ce que nous avons d\u00e9couvert \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#proposition0\">Retour chapitrage<\/a><\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\" id=\"proposition5\">5_ <strong>les quatre stations du livre<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je suis arriv\u00e9 par le chemin des Combes et l\u00e0-haut, en surplomb, j&rsquo;ai vu la grande bastide familiale o\u00f9 ma vieille tante Carmen vivait seule d\u00e9sormais. Les nuages bleus et roses du soir s&rsquo;amoncelaient au-dessus de la b\u00e2tisse. \u00c7a faisait un moment que je n&rsquo;avais pas revu ma tante, depuis la mort de l&rsquo;oncle Maurice. Ma grand-m\u00e8re, qui avait v\u00e9cu ici jusqu&rsquo;\u00e0 son dernier souffle, \u00e9tait partie bien avant tout le monde. En m&rsquo;approchant du portail, un souvenir troublant m&rsquo;est revenu. Un souvenir qui avait marqu\u00e9 l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1952, quand j&rsquo;avais douze ans. Je me souvenais de mes vacances ici, en compagnie de mes cousines Ad\u00e9la\u00efde, Francine et Laura, les ni\u00e8ces de Carmen. Elles avaient alors 13, 15 et 17 ans, et leurs parents les envoyaient ici pour les vacances estivales. Elles m&rsquo;avaient accueilli excit\u00e9es comme des puces d\u00e8s mon arriv\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8211; Tu sais ce qu&rsquo;on lit, Th\u00e9o, une fois que tout le monde est couch\u00e9 ? m&rsquo;ont-elles demand\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je leur ai r\u00e9pondu que non, mais leur air sournois m&rsquo;a fait rougir.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8211; Nous lisons le livre interdit. Tu veux qu&rsquo;on te le lise un soir ? a propos\u00e9 la plus jeune.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8211; Mais fais attention, a ajout\u00e9 l&rsquo;a\u00een\u00e9e, seulement quand les adultes dorment. Elles m&rsquo;expliqu\u00e8rent qu&rsquo;elles lisaient le livre chacune \u00e0 tour de r\u00f4le, en revanche, je n&rsquo;eus jamais la r\u00e9ponse de sa provenance. Carmen leur avait confi\u00e9 quelques t\u00e2ches m\u00e9nag\u00e8res, dont le vidage quotidien de la pani\u00e8re \u00e0 linge. Elles laissaient toujours une chemise de nuit au fond de la pani\u00e8re pour cacher le livre. Ainsi, chaque nuit, elles allaient le chercher en se rendant \u00e0 la salle de bain, sachant qu&rsquo;elles pouvaient se faire surprendre \u00e0 tout moment.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un soir, Ad\u00e9la\u00efde est venue frapper \u00e0 ma porte en tenant une \u00e9toffe blanche chiffonn\u00e9e contre sa poitrine. Alors que j&rsquo;allais lui ouvrir, la tante est apparue derri\u00e8re elle, une bougie \u00e0 la main. Ad\u00e9la\u00efde piqua un fard, expliquant avec embarras la raison de sa pr\u00e9sence devant ma porte, et pour ne pas r\u00e9pondre \u00e0 l&rsquo;inquisition de la tante, elle pr\u00e9texta qu&rsquo;elle s&rsquo;\u00e9tait tromp\u00e9e, trop embrum\u00e9e de sommeil. La pauvre fille eut tellement peur que jamais ne se repr\u00e9senta \u00e0 moi l&rsquo;occasion de voir le livre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Fin juillet, trois autres cousines sont arriv\u00e9es \u00e0 la bastide avec leur p\u00e8re, le fr\u00e8re de Carmen, Edouard. Gloria, In\u00e8s et Martha avaient pr\u00e9vu de rester deux nuits avant de repartir. Bien entendu, elles furent mises au parfum d\u00e8s la premi\u00e8re nuit par les trois autres de l&rsquo;ouvrage sulfureux ainsi que de la cachette ing\u00e9nieuse imagin\u00e9e par les trois pionni\u00e8res. La veille du d\u00e9part, la tante Carmen reprit ses t\u00e2ches m\u00e9nag\u00e8res habituelles. Le livre fut d\u00e9plac\u00e9 express\u00e9ment.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J&rsquo;avais re\u00e7u, dans le courant du mois d&rsquo;ao\u00fbt, une lettre de la jolie Martha avec laquelle j&rsquo;avais sympathis\u00e9 peu avant mon d\u00e9part:&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab\u00a0Cher Th\u00e9o,&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ad\u00e9la\u00efde, Francine et Laura nous ont suppli\u00e9 de ramener le livre \u00e0 Cambrai sachant que nous aurions l&rsquo;occasion de les y voir souvent par la suite (tu sais qu&rsquo;elles habitent \u00e0 Neuville).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En effet, la tante Carmen a eu pour consigne de v\u00e9rifier les valises des ses ni\u00e8ces au moment de leur d\u00e9part&#8230; Je ne crois pas qu&rsquo;elle se soit dout\u00e9 de quoique ce soit, mais tout de m\u00eame, j&rsquo;ai un dr\u00f4le de pressentiment&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si tu viens \u00e0 Cambrai, peut-\u00eatre pourrais-je t&rsquo;en lire quelques passages. J&rsquo;en ai chaud rien que de te l&rsquo;\u00e9crire. Nous n&rsquo;avons pas encore trouv\u00e9 comment cach\u00e9 l&rsquo;ouvrage dans la maison. Pour l&rsquo;instant, il est camoufl\u00e9 dans le renfort de la valise de Gloria que cette derni\u00e8re a fourr\u00e9 sous son lit. Elle a m\u00eame arrach\u00e9 la couverture. Nous n&rsquo;osons pas le sortir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J&rsquo;esp\u00e8re que tu passes un bon \u00e9t\u00e9,<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bien \u00e0 toi, Martha\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Encore tout impr\u00e9gn\u00e9 de ce souvenir envahissant, l&rsquo;aboiement du chien me ramena brusquement \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 devant la grande bastide. Ma vieille tante Carmen m&rsquo;attendait sur le pas de la porte, envelopp\u00e9e dans un ch\u00e2le. Apr\u00e8s m&rsquo;avoir fait entrer, elle m&rsquo;a servi un cognac dans le petit salon. Nous avons \u00e9voqu\u00e9 les souvenirs, partag\u00e9 quelques nouvelles, moi du Nord, elle du Sud. Elle m&rsquo;a aussi parl\u00e9 des meubles qui lui avaient \u00e9t\u00e9 livr\u00e9s r\u00e9cemment depuis le d\u00e9c\u00e8s de son fr\u00e8re Edouard, qui provenaient de la maison de Cambrai. J&rsquo;ai failli aborder le souvenir des cousines, mais je savais ma tante bien trop prude pour entendre pareille histoire. J&rsquo;ai pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 me taire et pr\u00e9server ainsi le secret de mes cousines. \u00c0 minuit, elle m&rsquo;a montr\u00e9 ma chambre avant de se retirer pour la nuit. Avant de me coucher, je suis pass\u00e9 par la salle de bain. Au beau milieu du vestibule, un secr\u00e9taire en cerisier a capt\u00e9 mon attention. Intrigu\u00e9 par son \u00e9l\u00e9gante marqueterie, je me suis approch\u00e9. Il poss\u00e9dait plusieurs tiroirs. J&rsquo;en ai ouvert un. \u00c0 l&rsquo;int\u00e9rieur se trouvait un livre \u00e0 la couverture manquante, fendu d&rsquo;un marque-page portant les initiales si singuli\u00e8res de ma tante: \u00ab\u00a0C.B.C\u00a0\u00bb. Carmen Balice Comt\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J&rsquo;ai feuillet\u00e9 le volume. Piqu\u00e9 au vif. Je ne pensais pas encore pouvoir ressentir une telle \u00e9motion \u00e0 mon \u00e2ge. Un m\u00e9lange de g\u00e8ne, d&rsquo;excitation et de honte. Je refermai s\u00e8chement le livre pour le rouvrir la seconde suivante. Sur la page de garde, \u00e9tait inscrite une d\u00e9dicace au stylo plume:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab\u00a0\u00c0 ma bien-aim\u00e9e Solange, dont les yeux me transpercent et les l\u00e8vres me pansent\u00a0\u00bb, sign\u00e9 Auguste.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il s&rsquo;agissait du pr\u00e9nom de nos grands-parents.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"#proposition0\">Retour chapitrage<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Table des chapitres 1_ ranger ses livres 2_ mes librairies 3_ inventaire de choses perdues 4_ le livre et sa mat\u00e9rialit\u00e9 5_ les quatre stations du livre 1_ L&rsquo;art de ranger ses livres (N&rsquo;existe pas encore) Retour chapitrage 2_ Mes librairies (N&rsquo;existe pas encore) Retour chapitrage 3_ inventaire de choses perdues 1-&nbsp; la tasse \u00e0 caf\u00e9 en forme de soulier <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/recherche-sur-la-nouvelle-3-samuel-bobin\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#recherche sur la nouvelle, boucle 1 |  Samuel Bobin<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":667,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[5736,5837,5862,5902,1],"tags":[],"class_list":["post-150219","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-nouvelles-1","category-03-schalansky-inventaire-de-choses-perdues","category-04-le-livre-dans-sa-materialite","category-05-4-stations-pour-un-livre","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/150219","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/667"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=150219"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/150219\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=150219"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=150219"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=150219"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}