{"id":150922,"date":"2024-04-26T18:52:02","date_gmt":"2024-04-26T16:52:02","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=150922"},"modified":"2024-04-26T18:52:03","modified_gmt":"2024-04-26T16:52:03","slug":"nouvelles05-quelle-soiree","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nouvelles05-quelle-soiree\/","title":{"rendered":"#Nouvelles#05 Quelle soir\u00e9e"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Une fois par mois, je me rends \u00e0 quelques pas de l\u2019observatoire, aux \u00ab\u00a0Soir\u00e9es de Meudon\u00a0\u00bb. C\u2019est le nom que j\u2019ai choisi, et fait adopter, en r\u00e9f\u00e9rence aux c\u00e9l\u00e8bres \u00ab\u00a0Soir\u00e9es de M\u00e9dan\u00a0\u00bb qui r\u00e9unissaient Maupassant, Zola, Huysmans et peut-\u00eatre les fr\u00e8res Goncourt. Avec quelques amis (nous sommes sept participants r\u00e9guliers et, parfois, quelques invit\u00e9s)\u00a0; le premier mardi du mois, nous parlons Roman, du Roman avec une majuscule, sujet qui nous passionne, nous nous impliquons ailleurs dans des d\u00e9marches vari\u00e9es d\u2019\u00e9criture. Je crois que nous r\u00eavons tous d\u2019\u00e9crire, voire de publier notre propre roman. Le mois dernier, l\u2019un d\u2019entre nous a propos\u00e9 de choisir un th\u00e8me devant nourrir les d\u00e9bats plut\u00f4t que de commenter nos derni\u00e8res lectures, ce qui tournait bien souvent \u00e0 reproduire les critiques du Monde, de France Culture, ou des derni\u00e8res revues litt\u00e9raires encore vivantes. Fred demanda que chacun \u00e9nonce, par \u00e9crit, un sujet r\u00e9dig\u00e9 en quelques mots. On d\u00e9posa sept petits papiers dans un chapeau, on vida le chapeau. Les r\u00e9sultats s\u2019ordonnaient ainsi\u00a0: <em>L\u2019amour (1), La naissance de l\u2019amour adolescent (1), Histoire de ma m\u00e8re (1), Une aventure coloniale au d\u00e9but du si\u00e8cle (1), La vengeance (2), Dans la t\u00eate de L.F. C\u00e9line (1).<\/em> Le th\u00e8me de la vengeance l\u2019emportait de peu, il fut adopt\u00e9 par acclamation. Alan, qui avait propos\u00e9 ce sujet, devrait donc l\u2019introduire lors de la prochaine soir\u00e9e. Il serait associ\u00e9 \u00e0 Yves, l\u2019autre \u00ab\u00a0vengeur\u00a0\u00bb; il souhaitait que chacun arrive, dans un mois, arm\u00e9 de connaissances, lectures originales, bibliographies et conseils, sans oublier la touche d\u2019humour qui, jusque l\u00e0, avait \u00e9gay\u00e9 nos joyeuses soir\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Sortir de chez Albert, regagner ma voiture, reconduire Lulu jusqu\u2019\u00e0 Bougival, <em>vengeance<\/em> tourne dans ma t\u00eate, des titres s\u2019alignent presque sous mes yeux. <em>Les Liaisons<\/em> <em>dangereuses, La<\/em> <em>cousine Bette, Moby Dick, Millenium, Le cimeti\u00e8re de Prague, Hamlet<\/em>\u2026 le th\u00e8me est riche d\u2019exemples. Oui, tout cela, plus un pourcentage \u00e9lev\u00e9 de romans policiers, issus des <em>Vautrin, Valjean<\/em>, en r\u00e9bellion, se vengeant de la soci\u00e9t\u00e9, pour les souffrances impos\u00e9es aux gal\u00e9riens. Plein la t\u00eate, Alan, bien choisi son sujet. Il va nous servir le cachalot blanc sur un plateau, Ahab et sa jambe d\u2019ivoire, Billy Budd, les nouvelles de Stephen Crane, probable, son r\u00e9pertoire de litt\u00e9rature anglaise, am\u00e9ricaine, in\u00e9puisable. Trouver quelque chose d\u2019original, un pav\u00e9, le relire d\u2019ici la prochaine soir\u00e9e, le lancer dans la mare de nos commentaires\u2026 <em>Monte-Cristo<\/em>, ma participation s\u2019imposait, j\u2019\u00e9tais impr\u00e9gn\u00e9 de cette histoire \u00e9cout\u00e9e en feuilleton radiophonique, vue au cin\u00e9ma, lue int\u00e9gralement un \u00e9t\u00e9 adolescent. Je recevais l\u2019appel d\u2019Edmond Dant\u00e8s depuis sa cellule du Ch\u00e2teau d\u2019If. Probablement la plus folle histoire de vengeance du Roman fran\u00e7ais. J\u2019en avais un exemplaire achet\u00e9 sur les quais de Sa\u00f4ne. Je disposais d\u2019un mois pour me replonger dans les mille-trois-cent-quatre-vingt-quatre pages, \u00e9tait-ce suffisant&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>A peine rentr\u00e9 chez moi, je me suis mis en qu\u00eate du gros volume. En raison de ses dimensions, il ne pouvait \u00eatre rang\u00e9 avec les formats courants, poche souvent, garnissant ma biblioth\u00e8que d\u2019\u0153uvres litt\u00e9raires. Il devait se trouver dans l\u2019annexe, pi\u00e8ce mal \u00e9clair\u00e9e o\u00f9 se trouvent des ouvrages de po\u00e9sie, th\u00e9\u00e2tre, philosophie, et grands formats inusit\u00e9s de tendance bibliophile. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019il fallait chercher. Un livre d\u2019environ 30&#215;20 devant d\u00e9tonner par son \u00e9paisseur que je situais autour de 8 centim\u00e8tres. Il \u00e9tait reli\u00e9, carton brun et toile rouge imitation cuir. Pas de titre en couverture, mais un dos \u00e0 cinq compartiments dont l\u2019un portant&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">ALEXANDRE DUMAS<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">LE COMTE<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">DE<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">MONTE-CRISTO&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Les autres compartiments, d\u00e9cor\u00e9s de culs-de-lampe dor\u00e9s, \u00e9taient s\u00e9par\u00e9s par des reliefs appel\u00e9s nerfs. Pas de page de garde, la premi\u00e8re page imprim\u00e9e reprenait le titre, le nom de l\u2019\u00e9diteur&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">PARIS<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">JULES ROUFF ET Cie, EDITEURS<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">14, Clo\u00eetre SAINT HONORE, 14<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">(Propri\u00e9t\u00e9 Calmann L\u00e9vy)<\/p>\n\n\n\n<p>La page suivante comportait les mentions ci-dessus, encadrant une illustration o\u00f9 l\u2019on reconnaissait le ch\u00e2teau d\u2019If et divers \u00e9pisodes-cl\u00e9s du roman. Elle faisait penser \u00e0 une couverture de magazine bon-march\u00e9 publiant des feuilletons. Le papier, de mauvaise qualit\u00e9, \u00e9tait d\u00e9chir\u00e9 par endroits, recoll\u00e9 grossi\u00e8rement. Toutes les dix pages, une gravure surmontant une l\u00e9gende extraite du texte illustrait le livre, l\u2019auteur n\u2019en \u00e9tait pas mentionn\u00e9. Aucune date ne permettait de situer l\u2019ann\u00e9e de parution, approximativement 1920 selon le bouquiniste. Le prix d\u00e9risoire demand\u00e9 m\u2019avait aussit\u00f4t d\u00e9cid\u00e9. Depuis mon achat et ma lecture, le livre m\u2019avait suivi dans mes migrations, emball\u00e9 plusieurs fois dans des cartons publicitaires, maudit pour ses dimensions hors norme, y compris son poids. Il reposait entre encyclop\u00e9dies, dictionnaires mythologiques, atlas historique et manuels scolaires anciens Pour moi, il allait une fois encore d\u00e9ployer toute son intrigue aux personnages devenus arch\u00e9types.<\/p>\n\n\n\n<p>Gr\u00e2ce au texte int\u00e9gral, aux illustrations r\u00e9alistes, j\u2019\u00e9tais s\u00fbr d\u2019apporter quelques connaissances sur le th\u00e8me de la vengeance lors de notre prochaine soir\u00e9e ; celui-ci apparaissait \u00e0 plusieurs reprises, non seulement \u00e0 propos de Dant\u00e8s et de ses pers\u00e9cuteurs, mais aussi chez des personnages secondaires tel Bertuccio. Cela me conduisait \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la notion m\u00eame de vengeance. Qui fut le premier vengeur de l\u2019histoire humaine\u00a0? Pourquoi pas remonter jusqu\u2019\u00e0 la guerre de Troie, aux dieux r\u00e9glant leurs comptes par humains interpos\u00e9s, \u00e0 <em>Electre<\/em> vengeant son p\u00e8re rentr\u00e9 de la guerre en vainqueur, assassin\u00e9 par sa femme vengeant Iphig\u00e9nie. Chez les contemporains, je pensai \u00e0 l\u2019extraordinaire incipit <em>d\u2019Avril Bris\u00e9 <\/em>d\u2019Isma\u00efl Kadar\u00e9\u00a0: dans le viseur du fusil, l\u2019approche de plus en plus nette d\u2019un homme \u00e0 abattre par celui qui doit venger son clan. Par le truchement d\u2019un pr\u00e9tendu droit coutumier se perp\u00e9tue jusqu\u2019\u00e0 nos jours l\u2019antique loi du talion. Les actes de vendetta sont enregistr\u00e9s par une esp\u00e8ce de juge-secr\u00e9taire-percepteur dans le \u00ab\u00a0livre du sang\u00a0\u00bb o\u00f9 l\u2019on veille \u00e0 une forme d\u2019\u00e9quilibre (sang pour sang) et au paiement d\u2019un imp\u00f4t jouant un v\u00e9ritable r\u00f4le \u00e9conomique. Chez cet auteur, on touchait au noyau m\u00eame de la notion, historique, anthropologique. Au-del\u00e0 de mon intervention sur Monte-Cristo, j\u2019avais bien l\u2019intention d\u2019\u00e9voquer Kadar\u00e9, son c\u00e9l\u00e8bre roman, ses aspects r\u00e9els ou fictionnels.<\/p>\n\n\n\n<p>A Meudon, l\u2019affaire devenait diablement s\u00e9rieuse. Apr\u00e8s l\u2019introduction d\u2019Alan qui nous a fait d\u00e9couvrir \u00ab\u00a0The star&rsquo;s tennis balls\u00a0\u00bb, je me suis lev\u00e9 pour protester contre cette moderne imitation de Monte-Cristo qui ne prenait m\u00eame pas la peine de se cacher. Certes un brin d\u2019humour faisait appara\u00eetre la belle Mercedes en jolie Portia (dite Porshe), mais nous nous demandions si Dumas e\u00fbt appr\u00e9ci\u00e9 un jeu aussi simpliste sur sa trame g\u00e9niale. Comme pr\u00e9vu, mon exemplaire du Comte passait de main en main, ses mille et quelques pages rendaient bien p\u00e2le la \u00ab\u00a0copie\u00a0\u00bb de Stephen Fry. Comme imagin\u00e9, nous commentions aussi Kadar\u00e9, Melville, Laclos ainsi que Millenium, ce thriller su\u00e9dois que la presse avait encens\u00e9, avant que le public en fasse autant, incitant le cin\u00e9ma \u00e0 en faire ses choux gras. La discussion commen\u00e7ait \u00e0 tourner court quand Lulu nous posa la question\u00a0? \u00ab\u00a0Et Brautigan, qu\u2019est-ce que vous en faites\u00a0?\u00a0\u00bb. On restait coi, attendant de sa part une r\u00e9ponse de circonstance. Elle commen\u00e7a \u00e0 lire\u00a0:<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>\u00ab&nbsp;La vengeance de la pelouse&nbsp;\u00bb<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Ma grand-m\u00e8re, \u00e0 sa fa\u00e7on, \u00e9claire comme un phare le pass\u00e9 de l\u2019Am\u00e9rique\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026\u2026.. de le voir y mettre le feu alors que les fruits \u00e9taient encore verts sur les branches&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Jusqu\u2019au bout, nous avons tenu jusqu\u2019au bout. Il n\u2019\u00e9tait plus question d\u2019Atrides, d\u2019Albanais, leurs lointains descendants, de Dumas, Laclos ou Victor Hugo mais de litt\u00e9rature magique, fondant au soleil du Washington ou de Californie, on rentrait \u00e0 la maison.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une fois par mois, je me rends \u00e0 quelques pas de l\u2019observatoire, aux \u00ab\u00a0Soir\u00e9es de Meudon\u00a0\u00bb. C\u2019est le nom que j\u2019ai choisi, et fait adopter, en r\u00e9f\u00e9rence aux c\u00e9l\u00e8bres \u00ab\u00a0Soir\u00e9es de M\u00e9dan\u00a0\u00bb qui r\u00e9unissaient Maupassant, Zola, Huysmans et peut-\u00eatre les fr\u00e8res Goncourt. 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