{"id":151071,"date":"2024-06-03T16:56:23","date_gmt":"2024-06-03T14:56:23","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=151071"},"modified":"2024-06-09T08:22:38","modified_gmt":"2024-06-09T06:22:38","slug":"nouvelles-boucle2-christine-eschenbrenner","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nouvelles-boucle2-christine-eschenbrenner\/","title":{"rendered":"#nouvelles #boucle2 | Christine Eschenbrenner"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Table des chapitres<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><a href=\"#proposition1\">1_ Clown<\/a><\/h2>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><a href=\"#proposition2\">2_ Virginie Br\u00fblecendres<\/a><\/h2>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><a href=\"#proposition3\">3_ Familles du verre<\/a><\/h2>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><a href=\"#proposition4\">4_ Paraison<\/a><\/h2>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"proposition1\">1_ Clown<\/h2>\n\n\n\n<p>Esplanade sur le devant de la superbe gare blasonn\u00e9e. Roulement de tambours, roulement des valises sur le dur des arrivages, dans les deux sens. Dans tous les sens. D\u00e9parts, arriv\u00e9es&nbsp;: on tire ce qu\u2019on traine derri\u00e8re soi pour arriver \u00e0 l\u2019heure l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on va, ou sortir d\u2019o\u00f9 l\u2019on vient, et r\u00e9ciproquement. Tous les voyageurs r\u00e2clent la surface des grandes dalles non loin du canal, une voie d\u2019\u00e9meraude us\u00e9e. Les platanes se penchent sur l\u2019eau, insensibles aux all\u00e9es et venues. L\u2019esplanade joue aussi le r\u00f4le de zone interm\u00e9diaire&nbsp;: en cas de battement, on peut se poser sur des cercles de planches plates et regarder circuler les autres press\u00e9s, ceux qu\u2019on redeviendra, une fois abolie la pause pr\u00e8s des grandes capitales en rouge qui forment le nom de la ville. Des touristes se font photographier au pied du nom, huit lettres de long. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, en provenance d\u2019un carrefour surveill\u00e9 par la statue de l\u2019ing\u00e9nieur du canal, apparait le clown. V\u00eatu de couleurs vives, plut\u00f4t chaudes mais fan\u00e9es, il traverse. Maquillage barbouill\u00e9, nez rouge, cachent son visage et sa fatigue. St\u00e9r\u00e9otype us\u00e9, figure oblig\u00e9e tellement pr\u00e9visible que personne ne le regarde. Tous les pos\u00e9s provisoires ne le calculent m\u00eame pas. Ce n\u2019est pas un cirque ici, il y a autre chose \u00e0 faire. Ce qu\u2019il fait, c\u2019est son circuit \u00e0 lui. Il ne traine pas de valise, il tient juste une main de plastic qui claque comme une castagnette orpheline devant un public d\u00e9sabus\u00e9. Le sac de satin rouge dans lequel il glisse quelques pi\u00e8ces est comme un ventre creux. Un peu poussi\u00e9reux, il fait halte devant les passagers de l\u2019esplanade, ne demande pas son reste, change d\u2019endroit. Il s\u2019approche. Tu n\u2019as pas de pi\u00e8ces, juste la fin d\u2019un sandwich et quelques miettes pour les pigeons. Un g\u00e2teau sec te reste. Mais tu ne veux pas l\u2019humilier en lui tendant un rogaton \u2014 comme disait ta m\u00e8re quand elle s\u2019int\u00e9ressait encore au monde. Tu lui dis que tu n\u2019as rien \u00e0 lui offrir, sans utiliser le mot \u00ab&nbsp;d\u00e9sol\u00e9e&nbsp;\u00bb &#8211; tu d\u00e9testes l&rsquo;usage qu&rsquo;on en fait. Il dit&nbsp;: merci, ce n\u2019est pas grave. Non seulement il te pardonne, mais en plus, il pince son nez rouge d\u2019o\u00f9 sort un son de trompette enrhum\u00e9e, t\u2019offrant ainsi ton propre sourire. Il s\u2019\u00e9loigne vers le canal en trainant les pieds parmi une nu\u00e9e de pigeons batailleurs qui lui font au passage &nbsp;une haie d\u2019honneur.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"proposition2\">2 _ Virginie Br\u00fblecendres<\/h2>\n\n\n\n<p><strong>Discussion&nbsp;:<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Les aspects lacunaires de cette vie appellent d\u2019autres pr\u00e9cisions ou une bascule dans la fiction dont cet article ne peut \u00eatre l\u2019espace, sauf \u00e0 changer la r\u00e8gle du jeu. La traduction du nom propre pose question, ouvrant peut-\u00eatre une perspective.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;***<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;Virginie Br\u00fblecendres est sans doute n\u00e9e \u00e0 Ch\u00e2teau-Salins en 1844, et d\u00e9c\u00e9d\u00e9e en 1907 \u00e0 <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Harreberg\">Harreberg<\/a> <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Harreberg\"><\/a><\/p>\n\n\n\n<p><strong>El\u00e9ments biographiques<\/strong>,<\/p>\n\n\n\n<p>Virginie porte le nom de la branche dont elle est issue et qui correspond \u00e0 la n\u00e9buleuse des m\u00e9tiers du verre. Ce nom, selon le dialecte, renvoie \u00e0 l\u2019utilisation du bois (fr\u00eane ou ch\u00eane) ou \u00e0 celle des cendres (\u00e0 partir desquelles, se faisait, dans le creuset \u00e0 cendre, &nbsp;le sel de potasse, n\u00e9cessaire \u00e0 la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Histoire_du_verre\">fabrication du verre<\/a>).<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;Elle est l\u2019avant-derni\u00e8re d\u2019une fratrie de dix enfants, dont deux sans doute sont morts en bas \u00e2ge. Les sept autres ont quitt\u00e9 le pays natal pour trouver du travail ailleurs, dans le nord notamment. En effet, les verreries de petite montagne ne suffisaient plus \u00e0 faire vivre les familles anciennement enracin\u00e9es. Virginie est rest\u00e9e \u00e0 Harreberg avec ses parents. Elle avait h\u00e9rit\u00e9 du parler \u00ab fr\u00e4nkisch&nbsp;\u00bb, langue des Francs de la Lorraine germanophone.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u00e9libataire, elle a d\u00e9clar\u00e9, dans l\u2019acte de d\u00e9c\u00e8s de sa m\u00e8re, qu\u2019elle a accompagn\u00e9e jusqu\u2019au bout, \u00eatre \u00ab&nbsp;n\u00e4herin&nbsp;\u00bb (couturi\u00e8re) mais elle avait d\u2019autres comp\u00e9tences&nbsp;: &nbsp;un cousin a d\u00e9couvert dans un grenier une sorte de cahier de recettes, par elle r\u00e9dig\u00e9 \u00ab&nbsp;en bon allemand dans une \u00e9criture gothique tr\u00e8s r\u00e9guli\u00e8re&nbsp;\u00bb, comme le pr\u00e9cise <a href=\"https:\/\/data.bnf.fr\/fr\/13749208\/antoine_caudwell\/\">Antoine Caudwell<\/a>, dans son ouvrage Une<em> histoire des verriers de l\u2019Est, <\/em>paru en 2006.<\/p>\n\n\n\n<p>Le cahier de Virginie, remontant aux ann\u00e9es 1860, est li\u00e9 \u00e0 sa r\u00e9putation dans le village&nbsp;: elle savait nombre de choses importantes et on venait la trouver pour gu\u00e9rir toutes sortes de maux ou faire face aux calamit\u00e9s. Dans les treize premi\u00e8res pages, on peut trouver soit des \u00ab&nbsp;bonnes pommades (pour les br\u00fblures, la teigne, les plaies ouvertes \u2026) soit des recettes servant \u00e0 se&nbsp; prot\u00e9ger des mauvaises gens ou des mauvais sorts (parmi lesquels ceux qui tarissent le lait des vaches) . Certaines recommandations doivent \u00eatre lues en tournant les pages \u00e0 l\u2019envers. Dans les dix derni\u00e8res pages, Virginie donne des recettes, num\u00e9rot\u00e9es de 2 \u00e0 59) permettant d\u2019affronter piq\u00fbres de gu\u00eapes, jaunisse, coliques, engelures, tuberculose\u2026 L\u2019utilisation d\u2019excr\u00e9ments (porcs, hirondelles, coqs, humains) dans la composition donne \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir.<\/p>\n\n\n\n<p>En d\u2019autres temps, elle aurait \u00e9t\u00e9 vue et trait\u00e9e comme une sorci\u00e8re mais en 1860, il ne semble pas que cela ait \u00e9t\u00e9 le cas. Au contraire, elle apparait comme respectable et respect\u00e9e. Selon certaines recherches, elle savait instruire les enfants et jouait de l\u2019accord\u00e9on pendant les f\u00eates. On peut la voir sur une photo prise vers 1860 (voir l\u2019ouvrage d\u2019Antoine Caudwell)&nbsp;: assise au bout d\u2019un tas de grumes, non loin des notables photographi\u00e9s, elle a sa place.<\/p>\n\n\n\n<p>On se demande ce qu\u2019elle ressenti quand la verrerie foresti\u00e8re, autour de laquelle avait gravit\u00e9 son enfance, a ferm\u00e9. On peut aussi s\u2019interroger sur son enfance, sur l\u2019impact de la guerre franco-prussienne dans sa vie, sur les cons\u00e9quences du trait\u00e9 de Francfort dans la partition de son existence. Familles ou greniers n\u2019ont peut-\u00eatre pas livr\u00e9 tous leurs secrets. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"proposition3\">3 _ familles du verre<\/h2>\n\n\n\n<p>A travers. Regarde \u00e0 travers. Une fum\u00e9e bleut\u00e9e. \u00c2cre. Village de petite montagne, toits en pentes. Des cousins inconnus habitent sur place. For\u00eat massive. Grands arbres autour des familles nombreuses qui travaillent dans le sombre d\u2019o\u00f9 va na\u00eetre la mati\u00e8re cristalline. Les verriers venus du grand Est se s\u00e9dentarisent. Fum\u00e9e bleue entre les branches. \u00c7a br\u00fble, le feu couve. Cabanes de charbonniers et fabrique du verre. Cendres pour le salin. Cendres pour le linge blanchi dans les lavoirs. Charbon de bois pour chauffer les fours. On se marie entre les branches des m\u00e9tiers apparent\u00e9s. A travers. &nbsp;La guerre de trente ans est derri\u00e8re mais les autres guerres qui d\u00e9chirent rep\u00e8res, vies, langues, familles, se forment aux parages des for\u00eats noires. Dans les familles des verriers&nbsp;: entre quatre et dix enfants. Tous ne survivent pas mais tous respirent l\u2019odeur des arbres qu\u2019on abat ou qu\u2019on br\u00fble pour la bonne cause&nbsp;: dans le berceau natal, dans le berceau des branches les hommes soufflent le verre \u00e0 vitres. Les hommes souffrent. &nbsp;Des cylindres pour les feuilles de verre \u00e0 vitres. Souffl\u00e9e, la masse de verre devient sph\u00e8re. Les verriers \u00e9tirent et soufflent en m\u00eame temps, balancent les cylindres pour les allonger. &nbsp;Grands manchons ardents dont on coupe les extr\u00e9mit\u00e9s. Le m\u00e9tier s\u2019apprend en sept ans. Les femmes&nbsp;&nbsp; font le pain, la lessive, nourrissent les cochons, \u00e9l\u00e8vent les enfants. Parfois l\u2019une d\u2019entre elle veut en savoir un peu plus, apprend \u00e0 \u00e9crire en gothique, s\u2019int\u00e9resse aux vieux secrets. Les familles portent les noms de leurs m\u00e9tiers, sont port\u00e9s par eux. Entre Br\u00fblecendres, Meunier, Bailli, Lance, Fabrique-hampes, on se fr\u00e9quente, on s\u2019\u00e9pouse. On se reconnait entre verriers, les hommes soufflent \u00e0 la bouche, torse nu, les grands manchons. Les p\u00e8res transmettent \u00e0 leurs a\u00een\u00e9s leurs pr\u00e9noms doubl\u00e9s d\u2019un autre pr\u00e9nom pour qu\u2019on ne les confonde pas quand l\u2019\u00e9tagement des g\u00e9n\u00e9rations prend de l\u2019ampleur. Mais les temps changent, la soude remplace le salin de cendres devenu trop cher&nbsp;; le bois a trop br\u00fbl\u00e9, c\u2019est la derni\u00e8re campagne de fusion au Harreberg. Le tribunal de la ville voisine prononce la vente de l\u2019ancienne verrerie. Fermeture. Il faut partir. 1860. On sait que dans le Nord il y a de l\u2019espoir, un filon de charbon a \u00e9t\u00e9 trouv\u00e9 \u00e0 Aniche. De quoi chauffer les fours. Les canaux transportent \u00e0 l\u2019aller les plaques de verre, au retour le sable de l\u2019Oise. &nbsp;Les enfants transportent leurs pr\u00e9noms, leur savoir-faire, s\u2019\u00e9loignent, vont faire souche dans un nouveau p\u00e9rim\u00e8tre. Ils sortent du bois, savent que leurs gestes ont de la valeur m\u00eame si le soufflage m\u00e9canique remplace le soufflage \u00e0 la bouche. La premi\u00e8re \u00e0 quitter le parfum des for\u00eats, l\u2019odeur du bois br\u00fbl\u00e9, c\u2019est une Christine, une a\u00een\u00e9e, parce qu\u2019il n\u2019y a rien d\u2019autre \u00e0 faire&nbsp;: il faut partir. L\u2019intr\u00e9pide fille du troisi\u00e8me Simon \u00e9pouse un Vendelin, meurt \u00e0 Chauny et ses enfants essaiment comme ceux de ses fr\u00e8res et s\u0153urs dans le bassin d\u2019Aniche o\u00f9 les terrils remplacent dans le paysage les Vosges alsaciennes du d\u00e9part. Son fr\u00e8re Simon-Charles \u00e9pouse Catherine Bailli nom traduit dont les fr\u00e8res font soci\u00e9t\u00e9 pour une nouvelle verrerie et Saint-Gobain n\u2019est pas loin, le champ de la glace coul\u00e9e \u00e9largit la palette des vitres \u2014 gares, maisons, b\u00e2timents d\u00e9multiplient la transparence industrielle. Familles corollaires, Defernez, Dubrulle Desprez, Sommain, Chaillet et tant d\u2019autres. Nouvelles verri\u00e8res, fen\u00eatres, vitres r\u00e9fl\u00e9chissantes des b\u00e2timents futuristes, les villes \u00e9clatent. Simon-Arthur, le Simon suivant, est devenu pharmacien sur la place d\u2019Aniche et son fils l\u2019espi\u00e8gle Simon-Jean, fr\u00e8re de grand-p\u00e8re Br\u00fblecendres, aussi. Leur s\u0153ur Valentine a \u00e9crit son journal pendant la guerre de 14-18 et les enfants des nouvelles branches cr\u00e9\u00e9es l\u2019ont reproduit pour le lire. Tous les habitants parmi lesquels beaucoup de familles de mineurs, sont venus chercher les rem\u00e8des qui reposaient dans les grands bocaux en verre de Simon-Jean \u2014 ils auraient fait le bonheur de Virginie. &nbsp;A travers. Regarde \u00e0 travers. Seul le vieux Sim est mort au Harreberg vers la fin du 19<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle. Une nouvelle petite Christine Br\u00fblecendres est entr\u00e9e une seule fois, au 20<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, pouss\u00e9e par son grand-p\u00e8re, dans la pharmacie d\u2019Aniche pour demander quelques sous de p\u00e2te de jujube. Elle \u00e9tait proche de son grand-p\u00e8re qui avait quitt\u00e9 le Nord pour installer les siens \u00e0 Reims. Elle a su qu\u2019il avait fait du savon avec de la soude issue de la combustion pour survivre pendant la guerre. Il a perdu son \u00e9pouse et retrouv\u00e9 ses racines en soufflant dans les tuyaux d\u2019un orgue, semblable \u00e0 une for\u00eat sonore, aux grands f\u00fbts et manchons de m\u00e9tal. Devenue grande, la petite-fille Br\u00fblecendres est all\u00e9e une fois au Harreberg et dans les parages, avec Antoine Caudwell, descendant de la s\u0153ur de Virginie, et grand connaisseur de la for\u00eat. Antoine lui a parl\u00e9 doucement des familles dont pr\u00e9noms et noms ricochent, de la mani\u00e8re dont les verriers commen\u00e7aient une phrase dans une langue et la finissaient dans l\u2019autre. Et la salutation des verriers, leur signe de reconnaissance&nbsp;:&nbsp;<em>Bonjour, gehts&nbsp;?<\/em> &nbsp;Il lui a montr\u00e9 en marchant pr\u00e8s d\u2019elle sur le sentier forestier des verriers l\u2019asp\u00e9rule odorante qui fleurit en avril dans la for\u00eat et dont le parfum d\u00e9licieux se r\u00e9v\u00e8le en s\u00e9chant. Virginie en faisait s\u00fbrement des tisanes. &nbsp;&nbsp;Puis il a disparu et la descendante Br\u00fblecendres est all\u00e9e toute seule dans le vieux cimeti\u00e8re d\u2019Aniche, retrouvant les st\u00e8les des exil\u00e9s lorrains, dans la for\u00eat des tombes \u00e0 d\u00e9chiffrer. A travers. Regarde \u00e0 travers. L\u2019endroit o\u00f9 les familles ont provisoirement \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la dispersion.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"proposition4\">4_ Paraison<\/h2>\n\n\n\n<p><strong>Hommage \u00e0 Antoine Caudwell (1927-2019)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"480\" height=\"640\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/texte-sur-la-double-auge-1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-153700\" style=\"width:349px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/texte-sur-la-double-auge-1.jpg 480w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/texte-sur-la-double-auge-1-315x420.jpg 315w\" sizes=\"auto, (max-width: 480px) 100vw, 480px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait maintenant ou jamais. C\u2019est en 2009. C\u2019\u00e9tait il y a des si\u00e8cles, en plein instant. C\u2019\u00e9tait aux parages des for\u00eats et des cols. C\u2019\u00e9tait dans le creux d\u2019une vall\u00e9e. C\u2019est dans le creuset. C\u2019\u00e9tait une rencontre minutieusement pr\u00e9par\u00e9e pendant des ann\u00e9es par le vieux cousin chercheur. A l\u2019Est, Tony avait sillonn\u00e9 lieux, archives, branches. Il avait suivi le fil des m\u00e9tiers, depuis la Marguerite de la verrerie jusqu\u2019\u00e0 la dispersion. Il m\u2019avait contact\u00e9e. L\u2019une des descendantes, celle que je suis, avait d\u00e9cid\u00e9 de suivre le mouvement, s\u2019\u00e9tait laiss\u00e9 guider par le d\u00e9sir de retrouvailles improbables avec les membres inconnus d\u2019une famille reli\u00e9e par l\u2019histoire d\u2019un m\u00e9tier un peu magique&nbsp;: des cendres pour obtenir par fusion la transparence. Des cendres, moi qui suis marqu\u00e9e \u00e0 jamais par les cendres du camp. Pas les m\u00eames cendres, mais des cendres. Le bois, c\u2019est autre chose. Mais les cendres. Se familiariser avec l\u2019id\u00e9e. Une poussi\u00e8re l\u00e9g\u00e8re, feuillet\u00e9e. De la grisaille poudreuse qui noircit et s\u2019alourdit en prenant l\u2019eau qui s\u2019enfuit.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui vente d\u2019objets transparents. Vierge de verre. Retour vers le Harreberg o\u00f9 nous attendent Christiane et la grande Madeleine. M\u2019attirent \u00e0 nouveau les trois maisons Br\u00fblecendres. En faire le tour. Tony dit&nbsp;: je t\u2019accompagne. Voici la maison de Simon, \u00e9pargn\u00e9e par l\u2019incendie, grande sur le c\u00f4t\u00e9 toit plongeant. Jardin derri\u00e8re vers la for\u00eat. Puis l\u2019arri\u00e8re de la maison de Pierre, douloureuse, poutres calcin\u00e9es et maison de Catherine aux volets clos, comme en attente de r\u00e9veil. Plus bas, sortie de Harreberg, maison-vitrine o\u00f9 sont ench\u00e2ss\u00e9s automates et personnages de bois peint \u2014 b\u00fbcherons, singe sur le porte-bagages d\u2019un cycliste joueur d\u2019accord\u00e9on, man\u00e8ge et sorci\u00e8re, t\u00eate de cerf en bois. C\u2019est Dimmert qui sculpte et imagine comme dans un r\u00eave d\u2019enfant pendant que son Ernestine est alit\u00e9e depuis trente ans. Comme la guerre de trente ans. On rentre d\u00e9jeuner. Restaurant au-dessus d\u2019Arzviller. Verre et histoire. Tony, dis-moi comment ils se d\u00e9pla\u00e7aient, ce qu\u2019on pensait d\u2019eux et les contes qui parlent d\u2019eux. Il r\u00e9pond&nbsp;: c\u2019est l\u2019\u00e9ternelle douleur du verre, la chaleur des fours, l\u2019abattage des arbres. Me voil\u00e0 mordue, en plein dans la cristallisation int\u00e9rieure, br\u00fbl\u00e9e par la famille en partie inconnue mais tellement pr\u00e9gnante. Je me retrouve dans la longue cohorte des verriers franchissant les cols, je les suis \u00e0 la trace, recueillant un \u00e0 un les signes de cette migration\u2014 l\u2019eau d\u2019une fontaine, le tronc d\u2019un h\u00eatre, le pied de rhubarbe plant\u00e9 \u00e0 l\u2019angle de la verrerie du Harreberg, le chant de la langue o\u00f9 cristallisent les d\u00e9chirures l\u2019allemand l\u2019alsacien le fran\u00e7ais. Vendredi. Nous roulons vers le pays de Bitche. Les reliefs s\u2019adoucissent. Pens\u00e9es. Sarre-Union. A Saint-Louis les Bitche, pr\u00e8s du mus\u00e9e, nous attend un descendant de Simon. Le descendant dit&nbsp;: Enfin&nbsp;! Il y a 350 ans que le premier Simon et Elisabeth attendaient ce moment&nbsp;. Je retrouve sur son visage les traits de mon p\u00e8re et ceux de mon cousin T.<\/p>\n\n\n\n<p>Le chercheur connaissait bien le terrain. Harreberg \u00e9tait le c\u0153ur et tout autour, il fallait explorer art\u00e8res, battements, flux et reflux. C\u2019\u00e9tait l\u00e0 que la descendante que je suis s\u2019\u00e9tait retrouv\u00e9e, guid\u00e9e par lui, assise dans les racines d\u2019un \u00e9trange pin sylvestre, pr\u00e8s de la croix de Pierre Raspiller. Au d\u00e9bouch\u00e9 des vall\u00e9es, des implantations. Tu veux bien lire le <em>Remembrance <\/em>de Charles Baheux, \u00e9crit en 1958, et d\u00e9di\u00e9 \u00e0 l\u2019anc\u00eatre Pierre Raspiller, mort dans la for\u00eat de Grandsoldat le 26 mars 1756, m\u2019avait-il demand\u00e9? Oui, en pensant \u00e0 toutes ces guerres de limites qui ont d\u00e9chir\u00e9 les territoires et les vies, nous ont fait na\u00eetre et exister ailleurs, autre part, en exil. <em>Je pouvais \u00e9voquer ses gestes familiers\/ son double et dur labeur de verrier b\u00fbcheron\/Car pour alimenter d\u2019insatiables foyers\/il devait couper en for\u00eat d\u2019\u00e9normes troncs\/Et souvent dans la nuit, il veillait pr\u00e8s des fours\/ sur les creusets d\u2019argile o\u00f9 fondait le m\u00e9lange\/de sable et de potasse. Et des lueurs \u00e9tranges \/Illuminaient parfois les c\u00f4teaux d\u2019alentour.&nbsp;\u00bb. <\/em>J\u2019ai lu le po\u00e8me sous le couvert des bois, comme dans une chambre d\u2019\u00e9chos, lentement, port\u00e9e et engloutie par le parfum vertigineux de la for\u00eat. A la fin de la lecture, je ne voulais plus quitter les racines ou plut\u00f4t, elles voulaient me garder. Elles prolongeaient mes veines et voulaient m\u2019\u00e9viter un nouvel arrachement. Mais Tony m\u2019a dit de continuer. Il a cueilli sur le sentier l\u2019asp\u00e9rule odorante qui d\u00e9livre. Virginie Br\u00fblecendres l\u2019utilisait, c\u2019est s\u00fbr.<\/p>\n\n\n\n<p>Photo fin dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle&nbsp;: le tas de bois est une sorte de tr\u00f4ne sauvage sur lequel elle est assise, le temps d\u2019un d\u00e9clic qui officialise l\u2019instant. Tony pense qu\u2019elle faisait partie des personnes notables, diss\u00e9min\u00e9es sur la place du village. Une robe claire, un profil. Flou du visage. &nbsp;Derri\u00e8re, une carriole, et peut-\u00eatre une chapelle, \u00e0 cause du clocheton et de la robe bien couvrante du toit. Sur le tas, on pense qu\u2019il s\u2019agit de Virginie. Celle qui a laiss\u00e9 un livre de recettes \u00e9tranges. Elle \u00e9crivait, elle recopiait ce qui lui avait \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9 en h\u00e9ritage. Inventaire des pratiques, des rituels en gothique, recettes \u00e0 base d\u2019excr\u00e9ments &nbsp;ou de racines r\u00e9pugnantes mais efficaces comme le <em>Teufelsdreck, <\/em>crotte du diable qui serait plut\u00f4t l\u2019<em>assia foetida,<\/em> gomme antispamodique, disait Tony. Toi, le dernier Simon, maitre de ta pharmacie \u00e0 Aniche, au d\u00e9but du vingti\u00e8me si\u00e8cle, descendant des verriers exil\u00e9s, est-ce \u00e0 travers Virginie que tu as ma\u00eetris\u00e9 la connaissance de ce qui soigne et le classement des grands bocaux de verre h\u00e9rit\u00e9s des anc\u00eatres partis pour que leurs familles \u00e9chappent aux famines&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Elle est rest\u00e9e pr\u00e8s du bois avec ses parents. Trop \u00e2g\u00e9s pour prendre la route incertaine. Trop tristes pour quitter la for\u00eat profonde, le souvenir des flamb\u00e9es et des m\u00e9tamorphoses. Elle n\u2019a plus rien dit. Ou peut-\u00eatre retrouvera-t-on un jour dans le fouillis expos\u00e9 d\u2019un vide-greniers un cahier illisible dans lequel on d\u00e9couvrira d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre une petite fille courant vers la fum\u00e9e bleut\u00e9e, l\u00e0-bas. Une petite fille remuant les braises pour leur arracher les pommes de terre aux robes calcin\u00e9es. Et puis une jeune fille \u00e9coutant le colporteur venu de l\u2019autre versant avec ses fils et les tissus qu\u2019elle cousait \u00e0 partir de l\u00e0. &nbsp;Peut-\u00eatre venu avec l\u2019accord\u00e9on qui embrasait le silence des soirs et lui donnait envie d\u2019apprendre. Ue sorte de clown qui la faisait sourire un peu. Peut-\u00eatre reparti comme il \u00e9tait venu. Et elle, c\u0153ur battant, une braise sous la cendre. Elle n\u2019a pas suivi ceux qui ont migr\u00e9. Elle a choisi de rester l\u00e0. Bien s\u00fbr, Virginie n\u2019a connu ni le camp du Struthof, si pr\u00e8s, ni les autres camps. Elle n\u2019a pas su les autres cendres. C\u2019est comme si la descendante que je suis l\u2019avait prot\u00e9g\u00e9e de l\u2019impensable. Ce \u00e0 quoi nous sommes expos\u00e9s, nous, les exil\u00e9s d\u2019apr\u00e8s. Virginie Br\u00fblecendres a eu la chance de veiller sur ses parents.<\/p>\n\n\n\n<p>Regarde ce que j\u2019ai trouv\u00e9&nbsp;! C\u2019\u00e9tait presque la fin du s\u00e9jour au Harreberg. Tony m\u2019avait emmen\u00e9e sur une sorte de terre-plein herbu avec des restes de petits murets, plut\u00f4t ind\u00e9finissables s\u2019il n\u2019y avait pas eu \u00e0 la cl\u00e9 quelques commentaires \u00e9clair\u00e9s. Ce qui reste de la verrerie des origines, avait-il dit. Il fallait le savoir&nbsp;: pas grand-chose \u00e0 voir. Quelque chose de polic\u00e9, comme une affaire class\u00e9e, avec quand m\u00eame le respect d\u2019un espace que la commune ne doit pas oublier. J\u2019ai march\u00e9 l\u00e0 comme on erre. Un \u0153il sur la for\u00eat, tout pr\u00e8s. Et j\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 elle, aux braises qui couvent sous la cendre. J\u2019ai quitt\u00e9 les cimes des arbres, en baissant les yeux. Un \u00e9clat alors m\u2019a attir\u00e9e. J\u2019ai un peu gratt\u00e9 tout autour et ai ramass\u00e9 ce caillou napp\u00e9 d\u2019une coulure bleu-vert, incrust\u00e9e dans la pierre. C\u2019est l\u00e0 que j\u2019ai appel\u00e9 Tony, qui est arriv\u00e9 \u00e0 grands pas. Il a retourn\u00e9 soigneusement le caillou&nbsp;: c\u2019est le reste d\u2019une coul\u00e9e de fond de pot. <em>Il fallait bien que tu la trouves<\/em>. Tony n\u2019est plus l\u00e0. La pierre avec coul\u00e9e de fond de pot est l\u00e0, sur la table, pr\u00e8s de la descendante qui \u00e9crit.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Table des chapitres 1_ Clown 2_ Virginie Br\u00fblecendres 3_ Familles du verre 4_ Paraison 1_ Clown Esplanade sur le devant de la superbe gare blasonn\u00e9e. Roulement de tambours, roulement des valises sur le dur des arrivages, dans les deux sens. Dans tous les sens. D\u00e9parts, arriv\u00e9es&nbsp;: on tire ce qu\u2019on traine derri\u00e8re soi pour arriver \u00e0 l\u2019heure l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nouvelles-boucle2-christine-eschenbrenner\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#nouvelles #boucle2 | Christine Eschenbrenner<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[6055,5908,5909,5947,5966,5991,1],"tags":[],"class_list":["post-151071","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-recherchessurlanouvelle","category-nouvelles-boucle-2","category-boucle-2-01-paul-morand","category-boucle-2-02-faux-wikipedia","category-boucle-2-03-gertrude-stein-familles","category-boucle-2-04-pierre-michon","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/151071","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=151071"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/151071\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=151071"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=151071"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=151071"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}