{"id":151443,"date":"2024-05-26T17:33:00","date_gmt":"2024-05-26T15:33:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=151443"},"modified":"2024-05-29T10:33:53","modified_gmt":"2024-05-29T08:33:53","slug":"nouvelles-boucle-deux-brigetoun","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nouvelles-boucle-deux-brigetoun\/","title":{"rendered":"#Nouvelles # boucle deux | Brigetoun"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-small-font-size\" id=\"proposition1\"><a href=\"#propisition1\">01 &#8211; une rencontre<\/a><br><a href=\"#proposition2\">02 &#8211; une longue vie discr\u00e8te<\/a><br><a href=\"#proposition3\">03 &#8211; ce qui les liait<\/a><br><a href=\"#proposition-4\">04 &#8211; ses cahiers<\/a><br><br><a href=\"#propisition3\"><br><\/a><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"proposition1\"><a href=\"http:\/\/proposition1\">#01 | une rencontre<\/a><\/h2>\n\n\n\n<p>\u00d4 vous la tant admir\u00e9e, la si \u00e9tonnante, la petite femme d\u2019importance, la un peu ridicule quand vouliez, la grande dame | je peux bien me permettre de vous parler directement et ainsi maintenant que vous n\u2019\u00eates plus depuis longtemps que des reliefs en cours de d\u00e9sint\u00e9gration | je me souviens du choc muet que fut votre rencontre. Je ne vous connaissais jusqu\u2019\u00e0 ce jour que de nom, ou comme partie des amis des parents vus, indiff\u00e9renci\u00e9s, de loin ou \u00e0 travers une porte ; vous m\u2019aviez vue et remarqu\u00e9e en tant qu\u2019a\u00een\u00e9e un peu gauche et en bouton de cette jeune femme digne de votre ancien un peu moins jeune ami. J\u2019\u00e9tais en approchant de votre&nbsp; cadre un concentr\u00e9 de timidit\u00e9, de conscience de la morne apparence de mon corps, m\u00eal\u00e9es d\u2019excitation \u00e0 l\u2019id\u00e9e de ce premier achat d\u2019une tenue hors du troupeau, hors du choix chez le grand marchand de tissus vers le haut du Cours Lafayette o\u00f9 nous rencontrions les autres m\u00e8res suivies d\u2019un ou plusieurs \u00e9chantillons de leurs descendances \u00e0 chaque entr\u00e9e de saison, hors des chemisiers offerts, semblables, par notre grand m\u00e8re, celle l\u00e0 m\u00eame qui finan\u00e7ait de quoi me rendre digne d\u2019incarner et repr\u00e9senter la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 je ne sais plus quel mariage. Je me souviens de la jolie fen\u00eatre\/vitrine de la petite boutique blanche pr\u00e8s du port, qui n\u2019\u00e9tait pas \u00e9talage commer\u00e7ant mais semblait une \u00e9chapp\u00e9e sur un int\u00e9rieur tr\u00e8s f\u00e9minin et raffin\u00e9 avec discr\u00e9tion. Je me souviens du sourire \u00e9tonn\u00e9 par lequel nous accueillait la jeune fille, soeur a\u00een\u00e9e d\u2019une amie, qui tenait ce jour l\u00e0 le r\u00f4le d\u2019aide vendeuse et puis de votre voix r\u00e9pondant au salut de ma m\u00e8re depuis une pi\u00e8ce \u00e0 l\u2019arri\u00e8re, de votre petite silhouette s\u2019encadrant sur le seuil, encore plus petite que l\u2019imaginais, mais rendue \u00e9vidente, proportionn\u00e9e, n\u00e9cessaire par l\u2019arche qui l\u2019encadrait, je me souviens de ne vous avoir vue qu\u2019\u00e0 travers mon trouble, notant seulement que les trois poils blancs \u00e9voqu\u00e9es avec gentille ironie par mon p\u00e8re&nbsp; \u00e9taient en fait un casque de cheveux blancs \u00e0 la fois net et sans fa\u00e7on. Je me souviens surtout du sourire des yeux, de votre regard me d\u00e9taillant et de fa\u00e7on absurde, surprenante, de ce qu\u2019il avait de r\u00e9confortant. Je me souviens de votre voix mesur\u00e9e, lumineuse, musicale et de ces phrases longues dans votre \u00e9change avec ma m\u00e8re, qui sonnaient presque comme l\u2019aurait fait la lecture d\u2019une langue \u00e9crite, avec quelques cabochons qui \u00e9taient des mots de langue famili\u00e8re,&nbsp; quasi argotique, de ces mots que l\u2019on ne devait pas prononcer et qui se coulaient naturellement dans cette harmonie \u00e0 la limite de la pr\u00e9ciosit\u00e9. Je me souviens que ma m\u00e8re disait \u00ab&nbsp;elle&nbsp;\u00bb en parlant de moi et que vous vous tourniez vers moi en voulant m\u2019inclure dans le choix, me disant \u00ab&nbsp;vous&nbsp;\u00bb, puis au bout d\u2019un moment \u00ab&nbsp;tu&nbsp;\u00bb comme les m\u00e8res de mes amies. Je me souviens de l\u2019odeur du bouquet de lilas dans un vase sur la table \u00e0 laquelle je m\u2019appuyais pour en tirer assurance. Je me souviens que c\u2019est ce jour l\u00e0 que vous avez d\u00e9cid\u00e9 de m\u2019inscrire aux cours de danse d\u2019une de ses amies, une veuve anglaise pleine de chaleur, de verdeur et d\u2019autorit\u00e9, pour tenter de faire \u00e9merger de ma gangue quelque chose qui me rende digne de la gr\u00e2ce de ma m\u00e8re. Je me souviens surtout que vous \u00eates devenue pour moi un mod\u00e8le inaccessible (au point de me faire adopter certain juron dont vous ponctuiez vos phrases, ce qui m\u2019attirait de mon p\u00e8re des \u00ab&nbsp;attends d\u2019\u00eatre la grande dame que tu ne sera pas avant de t\u2019autoriser ce langage&nbsp;\u00bb) conquise par ce que je devinais en vous de libert\u00e9 et d\u2019insolence tranquille sans \u00eatre alors consciente de l\u2019arme que cela repr\u00e9sentait, avec l\u2019appui de votre nom qui disait anciennet\u00e9, noblesse et terroir, dans votre affrontement courageux avec les ombres de votre vie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"proposition2\">#02 | une longue vie discr\u00e8te<\/h2>\n\n\n\n<p>Marie Charbonnier, n\u00e9e Aldier en mars 1870 \u00e0 <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Boufarik\">Boufarik<\/a>, morte en octobre 1970 \u00e0 <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Alger\">Alger<\/a>, \u00e0 la fiert\u00e9 tranquille, incarnation d\u2019une vie discr\u00e8te et obstin\u00e9ment pleine, sans relief apparent et d\u2019une lente \u00e9volution sociale sans heurt.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Homonymes<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"http:\/\/photographe https:\/\/marie-charbonnier.fr\/\">Marie Charbonnier <\/a>photographe de th\u00e9\u00e2tre&nbsp;<br><a href=\"https:\/\/www.doctolib.fr\/pedicure-podologue\/saint-laurent-medoc\/marie-charbonnier\">Marie Charbonnier <\/a>p\u00e9dicule-podologue<br><a href=\"https:\/\/www.therapeutes.com\/sophrologue\/moret-loing-et-orvanne\/marie-charbonnier\">Marie Charbonnier<\/a> sophrologue&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Biographie<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Marie Charbonnier est n\u00e9e \u00e0 Boufarik en mars 1870 de Pierre-Jean Aldier, charron n\u00e9 en 1827 \u00e0<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Creissels\"> Creissels<\/a> (Aveyron) (mort en 1883) \u00e0 Mustapha, quartiers d\u2019Alger puis ville et \u00e0 nouveau partie d\u2019Alger)) et d\u2019Elise-Fran\u00e7oise Demuy n\u00e9e \u00e0 <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Saint-Germain_(Haute-Sa%C3%B4ne)\">Saint Germain<\/a> en Haute-Sa\u00f4ne fille d\u2019un \u00ab&nbsp;colon cultivateur&nbsp;\u00bb, quatri\u00e8me des six filles qui firent suite au seul gar\u00e7on survivant, Alexandre, charron comme son p\u00e8re mais aussi m\u00e9canicien et cr\u00e9ateur d\u2019une charrue qui eut un succ\u00e8s certain en Alg\u00e9rie. Les six soeurs rest\u00e8rent toujours passablement li\u00e9es, firent des mariages plus ou moins petits\/moyens bourgeois (sergent-major, employ\u00e9 des Ponts et Chauss\u00e9es, n\u00e9gociant devenu Pr\u00e9sident du Tribunal de Commerce, commer\u00e7ant prosp\u00e8re, commer\u00e7ant, musicien de r\u00e9giment devenu fonctionnaire du Tr\u00e9sor), v\u00e9curent tr\u00e8s longtemps, moururent dans l\u2019ordre \u00e0 l\u2019exception de Marie qui, tranquillement obstin\u00e9e, v\u00e9cut jusqu\u2019\u00e0 un peu plus de cent ans, un peu en retard, apr\u00e8s Henriette et Louise ses deux cadettes. Elle \u00e9pousa \u00e0 Alger en 1901 (\u00e0 un \u00e2ge d\u00e9j\u00e0 avanc\u00e9) L\u00e9on Charbonnier, fils d\u2019un ma\u00eetre forgeron chef m\u00e9canicien des ateliers de l\u2019Arsenal d\u2019Alger et de Marie-Anne-Victoire Charlier, repasseuse en son jeune temps toulonnais. L\u00e9on Charbonnier \u00e9tait commer\u00e7ant, de plus en plus prosp\u00e8re, amoureux de la mer au point de fonder une compagnie destin\u00e9e au petit cabotage sur la c\u00f4te alg\u00e9rienne et une \u00e9cole de cadres de marine, de pr\u00e9sider le Sport Nautique d\u2019Alger fond\u00e9 par un de ses oncles et de poss\u00e9der successivement plusieurs bateaux dont un trois mats avant de se r\u00e9duire \u00e0 un cotre de course, et de se r\u00e9jouir que ses fils choisissent tous des carri\u00e8res maritimes. Il ne semble pas que Marie ait partag\u00e9 sa passion, pas davantage que celle de la chasse, se bornant \u00e0 en tirer fiert\u00e9 et l\u2019accompagner comme elle le faisait avec gr\u00e2ce et juste ce qu\u2019il fallait de politesse dans ses r\u00e9ceptions lorsqu\u2019il fut \u00e0 son tour Pr\u00e9sident du Tribunal de Commerce, de tenir leur grand appartement double, une partie \u00e9tant r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 la famille de leur a\u00een\u00e9, au dessus d\u2019un parc d\u2019Alger et la villa de plage \u00e0 La P\u00e9rouse ou <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Tamentfoust\">Tamentfoust<\/a> dont ne demeure que le hangar \u00e0 bateau en sous-sol ouvrant sur la plage et la fontaine en carreaux mauresques de ce qui fut le jardin, non loin de la petite ferme qu\u2019ils acquirent pr\u00e8s de l\u2019embouchure du Hamiz.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Oeuvres<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Outre ses fils elle laissa surtout des souvenirs, des anecdotes illustrant sa fantaisie, sa participation, un temps primordiale, aux d\u00e9cors des demeures familiales, quelques rites culinaires, et des traces, dont un tableau de moyenne montagne, assez sombre pour que la vall\u00e9e qu\u2019il repr\u00e9sente n\u2019existe que comme justification des sombres pentes qui l\u2019entourent, souvenirs de son petit talent de jeune-fille&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Discussion&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>rubrique la plus importante, ici reproduite \u00e0 la fin puisqu\u2019elle annule tout le reste, la communaut\u00e9 n\u2019ayant voulu admettre que cette existence sans importance, sans lien avec une publication quelconque, m\u00e9ritait d\u2019\u00eatre publi\u00e9e sur l\u2019Encyclop\u00e9die toute libre qu\u2019elle soit.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"proposition3\">#03 | ce qui les liait<\/h2>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Revenant sur cette rencontre de l\u2019a\u00een\u00e9e des enfants Charbonnier, escort\u00e9e de sa m\u00e8re, avec la petite femme merveilleuse d\u2019assurance, de libert\u00e9, d\u2019insolence et de gentillesse que les enfants Charbonnier appelleront, sans que l\u2019on puisse dire \u00e0 quelle date cette habitude s\u2019instaurera, Tante Cl\u00e9mence, dans sa boutique baptis\u00e9e <em>Clems<\/em>, je dirai que l\u2019amiti\u00e9 d\u00e9f\u00e9rente, puisque Madame Charbonnier \u00e9tait beaucoup plus jeune, entre elles, la m\u00e8re et cette femme, venait de l\u2019amiti\u00e9 tr\u00e8s ancienne qui la liait cette femme tr\u00e8s grande dame et tr\u00e8s insolente au p\u00e8re. C\u2019est ainsi que les enfants Charbonnier la connurent | ou&nbsp; pour les plus jeunes la c\u00f4toy\u00e8rent sans d\u00e9sirer la conna\u00eetre davantage que comme un \u00e9l\u00e9ment de la tapisserie form\u00e9e par les adultes proches | selon les \u00e9l\u00e9ments qu\u2019ils apprirent sur elle, ce qu\u2019on en disait. Mais bien entendu ils ne la connurent pas, pas vraiment. Seule l\u2019a\u00een\u00e9e des enfants Charbonnier d\u00e9sira la conna\u00eetre mais n\u2019y arriva pas, jamais, vraiment. Parce que les enfants Charbonnier quand ils la rencontraient \u00e9taient dans un groupe s\u00e9par\u00e9, sans autre lien que le tutoiement qu\u2019elle leur accordait et de sa silhouette, son corps, ses tenues, faisant partie du groupe des parents. Et sans doute l\u2019a\u00een\u00e9e fut celle qui la connut le moins puisqu\u2019elle voulait la conna\u00eetre vraiment et n\u2019\u00e9coutait pas ce qui se disait. Le nom qu\u2019elle portait remontait au douzi\u00e8me ou treizi\u00e8me si\u00e8cle, nom d\u2019une famille qui \u00e0 travers les \u00e2ges s\u2019\u00e9tait fractionn\u00e9e en branches mais depuis longtemps la branche \u00e0 laquelle appartenait son \u00e9poux ne poss\u00e9dait plus de terre dans le village par laquelle on la d\u00e9signait pour la distinguer, comme elle, elle n\u2019avait plus de lien avec cette famille dans laquelle elle \u00e9tait entr\u00e9e, le couple s\u2019\u00e9tant s\u00e9par\u00e9 d\u2019un commun accord. Elle \u00e9tait cependant consid\u00e9r\u00e9e comme partie, comme une annexe importante, d\u2019une famille propri\u00e9taire d\u2019une belle demeure et de vignes proches. Trio qui aimait la vie et s\u2019entourait d\u2019une bande d\u2019amis dont avait partie le p\u00e8re au temps de sa jeunesse de c\u00e9libataire glorieux, des pantalons de golf ou shorts larges qu\u2019il aimait porter quand il \u00e9tait en civil et du cabriolet dans lequel il montait en enjambant la porte, ce qui \u00e9merveillait les enfants Charbonnier quand ils contemplaient, et qu\u2019il leur commentait non sans fantaisie, les photos datant de cette \u00e9poque. C\u2019\u00e9tait de ce temps que dataient les rapports entre ce trio et la famille Charbonnier puisqu\u2019ils avaient accueillis dans leur cercle amical la tr\u00e8s jeune fille, au moins par comparaison avec eux, devenue Madame Charbonnier mais avec une l\u00e9g\u00e8re modification dans la nature du lien, rest\u00e9 plus fort entre le p\u00e8re et le couple propri\u00e9taire de cette demeure o\u00f9 ils \u00e9taient re\u00e7us avec plus de c\u00e9r\u00e9monie, l\u2019\u00e2ge des protagonistes aidant, mais elle, la petite grande dame insolente \u00e9tait pass\u00e9e peu \u00e0 peu d\u2019une attitude gentiment protectrice envers Madame Charbonnier \u00e0 une r\u00e9elle amiti\u00e9, dans laquelle elle englobait ses enfants, avec la distance que l\u2019on doit avoir d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 l\u2019autre dans une famille telle qu\u2019elle la concevait, telle que les familles qu\u2019elle connaissait.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"proposition-4\">#04 | ses cahiers<\/h2>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Dans le calme d\u2019un apr\u00e8s-midi o\u00f9 tous, \u00e9poux, fils, bru et petits enfants sont sortis ou reclus dans leurs chambres aux volets mi-clos, elle est assise dans le coin d\u2019ombre que dessine l\u2019avanc\u00e9e du mur, tout au fond du long balcon suspendu au dessus du jardin botanique, devant les porte fen\u00eatres de sa chambre, dans une large robe de coton fleuri, tendre, mou, juste un peu plus mati\u00e8re qu\u2019une mousseline, son chignon qu\u2019elle n\u2019a pas refait croule du reste de sommeil de la sieste, elle tient \u00e0 la main un verre de sirop qu\u2019elle vient d\u2019allonger avec l\u2019eau de la gargoulette pos\u00e9e \u00e0 terre dans la fragile ombre de son corps, elle y trempe par moments les l\u00e8vres pour de minuscules gorg\u00e9es r\u00eaveuses, les yeux errant sur les all\u00e9es, sa main libre retient dans son giron le livre emprunt\u00e9 \u00e0 sa plus jeune soeur, un roman qui l\u2019ennuie profond\u00e9ment. Ses yeux balaient le jardin, reviennent au balcon, rencontrent devant le salon la chaise longue pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e de sa bru, une veste de toile abandonn\u00e9e qui laisse entrapercevoir le dos reli\u00e9 d\u2019un livre, elle se dit que la curiosit\u00e9 n\u2019est pas chose convenable, elle se contredit en pensant qu\u2019elle a vu souvent sa belle-fille, avec l\u2019aisance de celle qui a grandi au milieu de livres, se saisir des livres qui tra\u00eenent, en consulter le titre, souvent commenter le choix fait par celui de ses enfants ou amis qui l\u2019a d\u00e9laiss\u00e9 l\u00e0 un moment. Elle se l\u00e8ve, repousse la manche de la veste, prend le livre, le trouve un peu d\u00e9fra\u00eechi, pense qu\u2019il provient sans doute des emprunts \u00e0 la biblioth\u00e8que du p\u00e8re, ce professeur un peu bougon mais courtois, qui l\u2019a tant impressionn\u00e9e malgr\u00e9 son statut de cousin \u00e9loign\u00e9 lors des fian\u00e7ailles et du mariage, oui sans doute un de ces livres qui ont suivi Juliette depuis Paris. La couverture indique \u00ab\u00a0lettres de Mistress Fanni Butlerd\u00a0\u00bb sous l\u2019indication \u00ab\u00a0Madame Ricoboni\u00a0\u00bb qui d\u00e9signe sans doute l\u2019auteur. Elle ouvre au hasard : \u00ab\u00a0Savez-vous bien, mon cher Alfred, que vous m\u2019avez ennuy\u00e9e ce soir, tout comme un autre ? Que maudits soient les coll\u00e8ges, les universit\u00e9s, le grec, le latin, le fran\u00e7ais, et tous les impertinents livres, o\u00f9 l\u2019on apprend \u00e0 raisonner en d\u00e9pit de l\u2019exp\u00e9rience et de la v\u00e9rit\u00e9 ; milord James en est un exemple admirable. Je ne saurais souffrir que l\u2019on avilisse son \u00eatre en adoptant ces paradoxes hardis, qui font briller l\u2019esprit\u2026\u00a0\u00bb elle sourit \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019un livre puisse \u00eatre impertinent comme l\u2018ain\u00e9e de ses petites filles\u2026 elle reste un moment entre agacement, \u00e9merveillement, avec l\u2019impression d\u2019\u00eatre sur la porte d\u2019un autre univers pas forc\u00e9ment admirable mais juste assez intrigant pour qu\u2019elle ait envie de l\u2019effleurer. Osera-t-elle demander \u00e0 Juliette de le lui pr\u00eater ? Cela pourrait en outre solidifier le lien qui se tisse entre elles.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur une petite table, un haut pi\u00e8trement de fer forg\u00e9 portant quelques carreaux de c\u00e9ramique au d\u00e9cor de fleurs stylis\u00e9s en jaune et bleu sur fond d\u2019un pourpre fan\u00e9, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son fauteuil de paille, sont pos\u00e9s quelques livres, broch\u00e9s blancs disant le s\u00e9rieux, une reliure marine, deux jaquettes dessin\u00e9es de livres pour adolescents ; lunette au bout du nez, sourcils un peu fronc\u00e9s par une volont\u00e9 vaguement ennuy\u00e9e elle d\u00e9chiffre un texte en petits caract\u00e8res dont le bloc ininterrompu d\u00e9borde les deux pages sur lesquelles est ouvert le livre qu\u2019elle a choisi de d\u00e9couvrir.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le balcon elle est assise, son fauteuil tourn\u00e9 non plus vers le jardin mais vers la fuite des dalles du balcon jusqu\u2019\u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 de leur domaine, les chaises longues ou coussins install\u00e9s devant le salon et la salle \u00e0 manger et elle regarde maintenant son petit fils qui se l\u00e8ve, vient vers elle avec un sourire, s\u2019accroupit \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des fauteuil, tend le bras, lui prend le livre qu\u2019elle tenait en main, ce livre qu\u2019il lisait et lui a pr\u00eat\u00e9 il y a quelques jours en \u00e9mettant le doute qu\u2019il puisse l\u2019int\u00e9resser mais avec dans la voix un appel \u00e0 sa possible attention, lui demande ce qu\u2019elle en pense, si elle trouve quelque int\u00e9r\u00eat que ce soit \u00e0 ces m\u00e9moires d\u2019un homme ordinaire du temps jadis et elle proteste que ce n\u2019est pas un homme ordinaire, au contraire, que nul n\u2019est mieux plac\u00e9 pour observer, rencontrer et juger en silence les importants qu\u2019un marchand\u2026 bien entendu pas un petit \u00e9picier mais\u2026 \u00ab&nbsp;un bourgeois, un n\u00e9gociant&nbsp;\u00bb dit le petit-fils. \u00ab&nbsp;Oui, n\u00e9-go-ciant c\u2019est vrai, et par ce qu\u2019il \u00e9crit pour lui&nbsp; | je pense qu\u2019il savait qu\u2019il serait lu au moins par ceux de son choix | on voit mieux qu\u2019on ne le trouve dans les livres habituels les seigneurs, les \u00e9chevins \u2014 encore un mot que ne connaissais pas \u2014 et on entend ce qui se disait sur les \u00e9v\u00e8nements qu\u2019on vous fait apprendre en cours d\u2019histoire&nbsp;\u00bb. Toujours int\u00e9ressant les m\u00e9moires conclut le petit-fils ravi par son int\u00e9r\u00eat.<\/p>\n\n\n\n<p>La guerre est pass\u00e9e, ses deuxi\u00e8me et troisi\u00e8me fils se sont mari\u00e9s en France avant cette longue p\u00e9riode o\u00f9 le voyage n\u2019\u00e9tait plus possible,&nbsp; la paix est revenue depuis pr\u00e8s de trois ans et son \u00e9poux vient de mourir avec l\u2019arriv\u00e9e de l\u2019automne. Elle ne vient plus que rarement, pour saluer l\u2019arriv\u00e9e et le coucher de la lumi\u00e8re, sur le balcon. On ne la voit plus gu\u00e8re qu\u2019aux repas, o\u00f9 lorsque l\u2019une de ses soeurs ou parfois, parmi les amis de la famille l\u2019un ou l\u2019autre de ceux qu\u2019elle pr\u00e9f\u00e8re ou qui sont jug\u00e9s importants, sont \u00ab&nbsp;en visite&nbsp;\u00bb, tasse de th\u00e9 ou un verre de vin d\u2019orange en main, au salon. Sa belle-fille l\u2019approvisionne de livres \u00ab&nbsp;des journaux, des r\u00e9cits ou m\u00e9moires surtout Juliette, je vous fais confiance&nbsp;\u00bb emprunt\u00e9s \u00e0 la biblioth\u00e8que et tout le monde sait, s\u2019en amuse, qu\u2019elle entasse dans un tiroir de sa commode les cahiers que lui procure l\u2019ain\u00e9e des petites-filles.<\/p>\n\n\n\n<p>La seconde de ses petites-filles, Fabienne, la charmeuse a eu un temps le droit de lire parfois ce qu\u2019elle \u00e9crivait qui \u00e9tait chronique malicieuse de la vie familiale ou petites remarques pein\u00e9es ou ironiques sur ce qu\u2019elle apprenait, comprenait, de la vie de la ville, de l\u2019Alg\u00e9rie, du monde, mais avec le temps l\u2019\u00e9criture de ces cahiers&nbsp; est devenue secr\u00e8te.&nbsp; Dans le bouleversement du monde qu\u2019elle per\u00e7oit ces ann\u00e9es l\u00e0, elle se d\u00e9bat avec l\u2019\u00e2ge qu\u2019elle rend responsable de son incompr\u00e9hension, son effarement devant l\u2019\u00e9croulement de l\u2019univers qui entourait son petit \u00eelot, ces combats nouveaux, ce qui n\u2019est pas une guerre mais teinte d\u2019une inqui\u00e9tude | cette rumeur,&nbsp; ces&nbsp; nouvelles qu\u2019elle n\u2019apprend que lorsque le hasard d\u00e9chire le silence observ\u00e9 en sa pr\u00e9sence par les adultes, les a\u00een\u00e9s | la vie de la famille, de la rue, des amis\u2026 mais elle devine que les certitudes dans lesquelles elle a v\u00e9cu sont en train de s\u2019effacer et peu \u00e0 peu en vient \u00e0 les nier ce qu\u2019elle, \u00e0 son tour, ne veux laisser deviner, tout comme elle a la pudeur de ne pas&nbsp; s\u2019accorder le risque de montrer l\u2019intensit\u00e9 de sa tendresse pour eux, ceux qu\u2019elle appelle en elle-m\u00eame les siens, la peine qu\u2019elle a de leur d\u00e9sarroi. Alors, dans son domaine, sa chambre qui sent les m\u00e9dicaments et la violette, elle note, note, note, et enfonce les nouveaux cahiers sous les autres dans l\u2019espoir qu\u2019elle sait illusoire qu\u2019ils ne seront pas ouverts mais avec le d\u00e9sir de les garder.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle a quatre-vingt-douze ans, elle ne note plus rien ou rarement, elle est trop lasse, trop us\u00e9e pour cela, elle doit \u00eatre aid\u00e9e pour tout par sa bru, elle est si navr\u00e9e de lui imposer cela qu\u2019elle se rebelle parfois contre son sourire immuable et la douceur de sa voix qui recommande, qui finit par commander. Fabienne est venue il y a plusieurs mois lui faire ses adieux, elle partait avec son mari nomm\u00e9 dans le sud de la France. L\u2019ain\u00e9e est \u00e0 Paris depuis plusieurs ann\u00e9es. Ne restent plus dans l\u2019appartement qu\u2019elle et les parents. Il y a ce jour o\u00f9 la ville bruisse d\u2019une excitation qui parvient jusqu\u2019elle. Il y a bri\u00e8vement le bruit d\u2019une dispute entre son fils et son petit-fils venu le voir ce matin. Elle ouvre la porte de sa chambre, elle les entend tous les trois discuter dans le salon, elle prend sa canne, elle se glisse furtive pour ne pas \u00eatre vue, elle ouvre et ferme sans bruit la porte d\u2019entr\u00e9e, elle descend tr\u00e8s lentement un \u00e9tage avec la peur de tomber, elle appelle l\u2019ascenseur qui monte en brinquebalant, elle est dans la rue, elle la descend \u00e0 petits pas jusqu\u2019au boulevard, la clameur qui en vient. Elle se retrouve effar\u00e9e dans la foule joyeuse. Elle avance, petite et fr\u00eale tache sombre au milieu de l\u2019effervescence, perdue, inqui\u00e8te et souriante. Une vieille main prend la sienne, elle l\u00e8ve les yeux vers un regard tendre au dessus du petit triangle brod\u00e9 qui couvre le bas d\u2019un visage, elle balbutie, comme pour elle-m\u00eame \u00ab&nbsp;qu\u2019est-ce ?..&nbsp;\u00bb et puis se retourne vers celui qui lui a pris l\u2019\u00e9paule, qui dit \u00ab&nbsp;je la connais&nbsp;\u00bb et le mari de Mina, la fid\u00e8le, la guide doucement, la ram\u00e8ne, affol\u00e9e, en ponctuant leurs marche de petites interjections tranquillisantes jusqu\u2019\u00e0 la rue, l\u2019appartement o\u00f9 on vient de constater sa disparition, la livre aux embrassades et reproches par lesquels se d\u00e9nouent leur effroi ahuri. Un peu plus tard, allong\u00e9e sur son lit dans la p\u00e9nombre de la chambre aux volets ferm\u00e9s, elle touche la main de sa bru pos\u00e9e, douce, sur son front au dessus des yeux, la tire un peu et au visage qui s\u2019approche elle murmure \u00ab&nbsp;Juliette promettez moi, mes sottises, vous savez les cahiers, d\u00e9truisez les, vous saurez comment le faire vous, et jurez moi de ne pas lire&nbsp;\u00bb. Juliette a promis, tout le monde &nbsp; a pens\u00e9 qu\u2019elle avait&nbsp; tenu sa promesse. Cependant un peu plus de dix ans plus tard, lorsqu\u2019avec son mari il se sont d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 s\u2019arracher \u00e0 l\u2019appartement, \u00e0 traverser la mer et rejoindre leurs enfants en France, feuilletant un album de photos avec une de ses ni\u00e8ces dans le jardin de leur villa pr\u00e8s de Toulon, il y eu ces phrases, dites presque distraitement : \u00ab&nbsp;ta grand-m\u00e8re \u00e9crivait bien, du moins elle racontait bien parce que dans ses derni\u00e8res ann\u00e9es son \u00e9criture, le trac\u00e9 de ses lettres \u00e9tait devenue totalement illisible ce qui ne l\u2019emp\u00eachait pas de continuer&nbsp;\u00bb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>01 &#8211; une rencontre02 &#8211; une longue vie discr\u00e8te03 &#8211; ce qui les liait04 &#8211; ses cahiers #01 | une rencontre \u00d4 vous la tant admir\u00e9e, la si \u00e9tonnante, la petite femme d\u2019importance, la un peu ridicule quand vouliez, la grande dame | je peux bien me permettre de vous parler directement et ainsi maintenant que vous n\u2019\u00eates plus depuis <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nouvelles-boucle-deux-brigetoun\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#Nouvelles # boucle deux | Brigetoun<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":95,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[5908,5909,5947,5966,5991],"tags":[2211,3600,5973,5960,5959,5956,5925,6009,5957,5958,1743,5927,5928,1875,394,2288],"class_list":["post-151443","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-nouvelles-boucle-2","category-boucle-2-01-paul-morand","category-boucle-2-02-faux-wikipedia","category-boucle-2-03-gertrude-stein-familles","category-boucle-2-04-pierre-michon","tag-adolescence","tag-algerie","tag-amis","tag-bateaux","tag-blanchiseuse","tag-bourgeoisie","tag-boutique","tag-cahiers","tag-charron","tag-commercant","tag-couple","tag-dame","tag-insolence","tag-mariage","tag-parents","tag-rencontre"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/151443","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/95"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=151443"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/151443\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=151443"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=151443"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=151443"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}