{"id":151673,"date":"2024-05-03T22:38:02","date_gmt":"2024-05-03T20:38:02","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=151673"},"modified":"2024-05-03T22:38:36","modified_gmt":"2024-05-03T20:38:36","slug":"nouvelles-un-seul-livre-par-librairie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nouvelles-un-seul-livre-par-librairie\/","title":{"rendered":"#nouvelles | Un seul livre par librairie"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On a \u00e9ventr\u00e9 la ville en son centre pour la d\u00e9truire. Le trou rest\u00e9 b\u00e9ant porte vers des couloirs bas, des carrelages sans couleur, des chiens, des ivrognes avachis. Il faut entrer et continuer de salle en salle pour voir les livres. Celui qui vient de la province croit s&rsquo;enfoncer et sent monter un \u00e9touffement d\u00e9licieux. Jamais autant de livres n&rsquo;ont pu \u00eatre approch\u00e9s. De peur d&rsquo;affronter le hasard de choisir, c&rsquo;en est un connu mais jamais lu qui sera propos\u00e9 \u00e0 l&rsquo;acquisition, et d&rsquo;ailleurs on ne le trouverait dans sa ville. Il sera lu lentement, r\u00e9cit apr\u00e8s r\u00e9cit, les derni\u00e8res pages sur un banc dans le parc triste d&rsquo;une maternit\u00e9, mais les pages d\u00e9voilant la biblioth\u00e8que totale sont d\u00e9j\u00e0 en soi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comme un ivrogne qui ach\u00e8te du mauvais vin pour \u00eatre s\u00fbr de ne pas en manquer, j&rsquo;ach\u00e8te les livres qui co\u00fbtent peu et en en grande quantit\u00e9. Dans une des rues tortueuses, je m&rsquo;arr\u00eatais pour regarder les caisses qui \u00e9taient sous le proche et le restaient m\u00eame quand la librairie \u00e9tait ferm\u00e9e. J&rsquo;entrais pour payer. C&rsquo;\u00e9tait une portion de couloir, des murs de chaque c\u00f4t\u00e9. On ne voyait pas les murs, le plafond \u00e9tait vout\u00e9, peut-\u00eatre l&rsquo;entr\u00e9e d&rsquo;une cave. Ici les immeubles sont b\u00e2tis sur des fondations datant des Romains. Au fond du couloir, un bureau minuscule. Dans le souvenir, chaque fois le libraire \u00e9tait diff\u00e9rent. Je regardais les livres sur les \u00e9tag\u00e8res, chers comme s&rsquo;ils avaient \u00e9t\u00e9 neufs. Un jour, voulant me donner \u00e0 la d\u00e9pense, j&rsquo;en ai choisi un. C&rsquo;\u00e9tait un livre traduit de ma langue, dont j&rsquo;ignorais jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;auteur, publi\u00e9 dans la collection \u00e9litiste. Sur le repli de la couverture vert p\u00e2le us\u00e9, la quatri\u00e8me de couverture que je savais probablement \u00e9crite par le grand \u00e9diteur, apparaissait le nom du plus \u00e9nigmatique des Chinois. J&rsquo;ai d\u00e9couvert que ce rapprochement venait de l&rsquo;\u00c9crivain qui n&rsquo;a pas \u00e9crit, son maitre. Revenu chez moi, j&rsquo;ai d\u00e9couvert que ce trait\u00e9 mystique avait \u00e9crit pour les s\u0153urs d&rsquo;un couvent. De ce couvent ne reste qu&rsquo;une chapelle, \u00e0 l&rsquo;angle du lyc\u00e9e imp\u00e9rial de mes ann\u00e9es noires. Elle \u00e9tait alors ferm\u00e9e et je n&rsquo;y suis jamais entr\u00e9. J&rsquo;avais trouv\u00e9 un signe. Quelques mois plus tard, une ann\u00e9e peut-\u00eatre, j&rsquo;ai d\u00e9couvert le trait\u00e9 \u00e9tait apocryphe.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En t\u00eate l&rsquo;amour amer et vain, je cherchais \u00e0 me perdre dans les rues d&rsquo;une ville au nom de vin doux. Je descendais vers le fleuve, sombrement heureux des fa\u00e7ades d\u00e9caties, des couleurs affadies, des immeubles abandonn\u00e9s, de l&rsquo;oubli de la foule. Vingt ans et me revient en bouche le mot de faubourg. Je suis revenu vers des rues plus rectilignes et mes pas se sont arr\u00eat\u00e9s devant une vitrine. Je suis entr\u00e9 et une all\u00e9e large et longue et haute m&rsquo;a conduit \u00e0 un escalier double qui se d\u00e9faisait sur des galeries : un temple o\u00f9 se promener comme sous des portiques. J&rsquo;ai achet\u00e9 un livre du po\u00e8te aux cent noms, celui qui m&rsquo;est le plus dangereusement proche, un livre dans une langue inconnue. Parfois je l&rsquo;ouvre, je lis un fragment, et de ce que je devine et imagine, j&rsquo;\u00e9cris. J&rsquo;ai vu une image de cette librairie, puis d&rsquo;autres, au fil des ans. Je pensais avoir \u00e9t\u00e9 conduit par le hasard, mais je n&rsquo;\u00e9tais qu&rsquo;un touriste, cet odieux semblable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pr\u00e8s de la Sapience, dans la rue des chaisiers, une fa\u00e7ade \u00e9troite, puis tous les livres. Il ne pourrait y en avoir plus, sauf \u00e0 emp\u00eacher le passage, sauf \u00e0 accueillir ceux que l&rsquo;on peut trouver ailleurs, les livres du jour, les romans. On peut raisonnablement penser que toutes les sagesses, tous les lignages, toutes les traditions ont abouti ici. Aussi bien, \u00e0 partir d&rsquo;ici on pourrait remonter \u00e0 toutes les sources. Le prince des herm\u00e9tiques venait ici chercher ou \u00e9changer des livres. Pr\u00e8s d&rsquo;un mur, contre une des poutres du plafond, un tableau pas beaucoup plus grand qu&rsquo;une main. Sur un fond sombre, \u00e0 partir de la taille, une jeune fille, droite, les cheveux tombant. Son visage est indistinct. Le flou attire. \u00c0 tour de r\u00f4le, deux vieillards maigres officient \u00e0 la table. Ils peuvent prodiguer le conseil que chacun cherche. On peut penser qu&rsquo;ils connaissent tous les livres. Mon amante Claire vient demander une histoire de l\u2019eau. Absente du catalogue, elle command\u00e9s sans h\u00e9sitation. Quelques jours plus tard, elle est appel\u00e9e et on lui signifie de l&rsquo;acheter ailleurs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une rue sinue l\u00e9g\u00e8rement, peu apr\u00e8s la place de l&rsquo;Horloge. Il y a des vieilles boutiques, des bars o\u00f9 r\u00e8gne encore la gouaille de la pl\u00e8be. J&rsquo;entre par hasard. Je d\u00e9couvre des livres dans ma langue, des livres rares, presque pr\u00e9cieux, des livres subversifs. Le libraire \u00e9galement parle ma langue. Il m&rsquo;adresse la parole, je suis m\u00e9fiant. Il a la langue facile, l&rsquo;\u00e9loquence de celui qui boit, de celui qui pense sans \u00e9crire. Sans se livrer il parle du milieu, il laisse entendre qu&rsquo;il conna\u00eet. Entre un client, un habitu\u00e9, il a un l\u00e9ger accent. Quand il est parti : Il travaille \u00e0 l&rsquo;ambassade, son chauffeur l&rsquo;attend un peu plus loin. Il laisse qu&rsquo;il ne veut pas faire savoir qu&rsquo;il vient d&rsquo;ici. Je ne sais plus si j&rsquo;ai achet\u00e9 des livres, peut-\u00eatre quelques-uns pour le G\u00e9n\u00e9ral. La librairie disparaitra sans que je m&rsquo;en rende compte. Pourquoi avait-elle exist\u00e9 ? Tout cela est revenu, car le libraire avait appel\u00e9 la brique le recueil des articles d&rsquo;une revue dont je n&rsquo;\u00e9tais pas loin de croire qu&rsquo;elle avait approch\u00e9 la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une vitrine sans livre presque. Entrant, on passe le long d&rsquo;une file de caisse, de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 les revues et les journaux, des livres, puis on traverse une cour et dans l&rsquo;immeuble suivant de nouveau des livres, les \u00e9tages sont d\u00e9phas\u00e9s, on emprunte tr\u00e8s souvent des escaliers. Il y a aussi deux niveaux de caves. On monte jusqu&rsquo;\u00e0 une salle lumineuse o\u00f9 il n&rsquo;y a plus de livres mais des photographies. Il y a beaucoup de livres beaucoup plus que tout ce que tu n&rsquo;as jamais vu, il y a des rayons que tu fr\u00f4les sans t&rsquo;arr\u00eater, et il y a un rayon presque d\u00e9sert, c&rsquo;est un carr\u00e9, celui de la litt\u00e9rature avec les livres en grande \u00e9dition, ceux que tu n&rsquo;ach\u00e8tes pas, et un petit pan de mur pour la po\u00e9sie. Tu ouvres les livres tu les feuillettes. Une phrase au hasard reste en toi plus tard quand tu marches, quand tu cherches \u00e0 t&rsquo;\u00e9garer, quand des pans de ville se rejoignent pour toi qui la d\u00e9couvre. Elles sont plus que tout un livre lu ces phrases \u00e0 partir desquelles tu veux \u00e9crire. Dix ans plus tard, certains sont encore l\u00e0, prot\u00e9g\u00e9s, nul n&rsquo;a voulu les acheter. L\u00e0, \u00e0 15 ans, tu ouvres un tome d&rsquo;\u0153uvres compl\u00e8tes avec la barre droite d&rsquo;un I majuscule sur la couverture. Tu commences \u00e0 lire debout. Tu lis tout le texte d&rsquo;une seule traite, les jambes font mal, tu as la fi\u00e8vre, tu es d\u00e9vor\u00e9 par l&rsquo;histoire de l&rsquo;\u0153il.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On a \u00e9ventr\u00e9 la ville en son centre pour la d\u00e9truire. Le trou rest\u00e9 b\u00e9ant porte vers des couloirs bas, des carrelages sans couleur, des chiens, des ivrognes avachis. Il faut entrer et continuer de salle en salle pour voir les livres. Celui qui vient de la province croit s&rsquo;enfoncer et sent monter un \u00e9touffement d\u00e9licieux. 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