{"id":151964,"date":"2024-05-05T16:59:29","date_gmt":"2024-05-05T14:59:29","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=151964"},"modified":"2024-05-18T20:54:36","modified_gmt":"2024-05-18T18:54:36","slug":"nouvelles-cmt-boucle-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nouvelles-cmt-boucle-2\/","title":{"rendered":"#nouvelles | CMT Boucle 2"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-large-font-size wp-block-paragraph\"><strong>01<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans le trouble o\u00f9 je me trouvais encore, mes ch\u00e8res vieilles rues guid\u00e8rent mon pas jusqu\u2019\u00e0 la place Wilson. Je m\u2019assis sur un banc. Alentour, de la foule restaient \u00e7\u00e0 et l\u00e0 au sol quelques vestiges, sous forme de banderoles d\u00e9chir\u00e9es et de tracts color\u00e9s. La place n\u2019\u00e9tait pas d\u00e9serte, mais ceux qui la traversaient semblaient press\u00e9s, comme s\u2019il \u00e9tait grand temps de d\u00e9guerpir. L\u2019envie de fuir \u00e0 mon tour me saisit. Mais l\u2019inertie qui me clouait au banc l\u2019emporta. Chacun courait vers son destin en ignorant les autres, apr\u00e8s les avoir si furieusement c\u00f4toy\u00e9s au milieu de la foule, eh bien&nbsp;! j\u2019allais moi aussi m\u2019extraire du flux. C\u2019\u00e9tait une fin de journ\u00e9e insolite, o\u00f9 le bonheur que j\u2019avais esp\u00e9r\u00e9 manquait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mes pens\u00e9es revenaient vers l\u2019enfant. Celle que j\u2019avais \u00e9t\u00e9 autrefois, dans cette ville, celle qu\u2019aujourd\u2019hui j\u2019y avais fortuitement rencontr\u00e9e, celle qui tout \u00e0 l\u2019heure avait surgi d\u2019un lointain pass\u00e9 sur le seuil des souvenirs.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Avais-je parl\u00e9 tout haut&nbsp;? Quelqu\u2019un m\u2019interpela, quelqu\u2019un que je n\u2019avais pas vu s\u2019assoir pr\u00e8s de moi. Je sursautais et m\u2019\u00e9cartais d\u2019un m\u00eame bond. Je glissais jusqu\u2019au bout du banc tandis qu\u2019une femme se tenait assise \u00e0 l\u2019autre bout. Les bancs de la place &#8212; ceux que je pouvais voir \u2013 \u00e9taient inoccup\u00e9s. Une fois encore dans le d\u00e9roul\u00e9 de cette journ\u00e9e, quelqu\u2019un s\u2019imposait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019\u00e9tait une femme d\u2019une soixantaine d\u2019ann\u00e9es, peut-\u00eatre moins, plut\u00f4t petite et fine. Son visage poupin conservait son ancienne jeunesse, \u00e0 peine fl\u00e9trie. Bien v\u00eatue mais sans \u00eatre \u00e9l\u00e9gante. Rien en elle qui aurait attir\u00e9 le regard en passant. Mais \u00e0 l\u2019observer, quelque chose se r\u00e9v\u00e9lait. L\u00e0 encore, l\u2019absence de bonheur sans doute. Une tristesse vague qu\u2019elle semblait vouloir montrer au monde, non pas en la revendiquant \u2013 elle ne s\u2019affichait pas \u2013 mais en la d\u00e9posant, l\u00e0, de son poids l\u00e9ger, sur le banc. Que m\u2019avait-elle dit&nbsp;? Ce fut la question que je lui adressais en retour. D\u00e9sir de partager cet instant o\u00f9 l\u2019incompr\u00e9hension de ce que je vivais m\u2019avait saisie&nbsp;? Peut-\u00eatre \u00e9tions-nous \u00e9gar\u00e9es toutes deux, d\u00e9cal\u00e9es de nos chemins par un pas de c\u00f4t\u00e9, ou par le franchissement d\u2019une faille&nbsp;? Elle r\u00e9pondit aussit\u00f4t. Elle souriait naturellement en bavardant, une fossette creusait sa joue. Des l\u00e8vres, des dents de petite fille. La voix \u00e9tait claire, sans gravit\u00e9. De l\u00e0 o\u00f9 elle parlait, elle avait vingt ans. Elle racontait pour le plaisir de dire et cette tristesse que j\u2019avais cru toucher et qui m\u2019avait appel\u00e9e \u00e0 elle \u2013 r\u00e9pondant \u00e0 la mienne qui venait de surgir \u2013 ses mots l\u2019effa\u00e7aient. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle revenait \u00e0 Toulouse, quitt\u00e9e depuis trente ans, apr\u00e8s une rupture amoureuse. Je levais la main pour l\u2019interrompre. <em>Vingt ans pour moi,<\/em> et j\u2019avais ri. <em>C\u2019est de moi que vous parlez<\/em>, j\u2019avais dit. <em>Non, non<\/em>. C\u2019\u00e9tait pure co\u00efncidence. Ce matin, elle avait travers\u00e9 la ville pour se rendre dans le quartier o\u00f9 autrefois elle habitait. <em>La foule ne vous en a pas emp\u00each\u00e9<\/em>&nbsp;? avais-je demand\u00e9. C\u2019\u00e9tait en d\u00e9but de journ\u00e9e, les rues \u00e9taient d\u00e9sertes. Elle avait retrouv\u00e9 cette familiarit\u00e9 des lieux qui demeurent, non pas inchang\u00e9s \u2013 les immeubles poussent l\u00e0 o\u00f9 les maisons v\u00e9tustes s\u2019\u00e9croulent, les avenues, les places, les jardins gomment d\u2019antiques traces &#8212; mais fid\u00e8les \u00e0 la m\u00e9moire du corps et de l\u2019esprit. <em>Oui<\/em>, disait-elle, <em>c\u2019\u00e9tait comme si une autre que celle que je suis devenue marchait<\/em>. <em>Ce n\u2019\u00e9tait pas moi qui \u00e9tais en qu\u00eate<\/em>, elle l\u2019affirmait. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Je pars tout \u00e0 l\u2019heure<\/em>. Elle haussa les \u00e9paules. <em>On vient v\u00e9rifier que nos vieilles rues, nos anciennes maisons, sur leurs pav\u00e9s, dans leurs pierres, gardent emprisonn\u00e9e l\u2019image \u00e9ternelle de ce que nous avons \u00e9t\u00e9. <\/em>Elle s\u2019arr\u00eata un instant puis reprit, sur le ton bas de la confidence,<em> Je me suis reconnue derri\u00e8re la fen\u00eatre de l\u00e0 o\u00f9 je logeais<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size wp-block-paragraph\"><strong>03<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Maison jaune sur fond bleu. Elle narguait le minuscule immeuble, d\u2019o\u00f9 au premier \u00e9tage, d\u2019une unique fen\u00eatre, je l\u2019\u00e9piais toute l\u2019ann\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Deux noms sur la bo\u00eete aux lettres. Lambertin et Mosco. Devanc\u00e9s par un R. pour Lambertin, un C. pour Mosco. Je d\u00e9valais les escaliers qui longeaient la maison jaune de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du Cours, \u00e0 la recherche de pr\u00e9noms commen\u00e7ant par ces deux consonnes et c\u2019\u00e9tait un r\u00e9gal de la pens\u00e9e que d\u2019en m\u00e2chouiller la liste. Robert, R\u00e9ginald, Roger, mais Ruth, Rebecca, Reine. Corinne, Catherine, Chlo\u00e9 mais Cyril, Carlos, Christian, car rien ne r\u00e9v\u00e9lait qui de Lambertin ou de Mosco \u00e9tait du genre f\u00e9minin ou masculin. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un couple et deux grands enfants, voil\u00e0 ceux que de ma fen\u00eatre je voyais entrer et sortir de l\u2019intrigante maison jaune dont le num\u00e9ro de rue pr\u00e9c\u00e9dait d\u2019un chiffre celui de l\u2019immeuble o\u00f9 j\u2019habitais. C\u00f4t\u00e9 pair pour eux, impair pour moi. Ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0 leur allait \u00e0 merveille. Une belle famille. De l\u2019allure, de la noblesse. La m\u00e8re \u2013 celle \u00e0 qui j\u2019attribuais ce r\u00f4le \u2013 \u00e9tait une grande femme mince et blonde, d\u2019une quarantaine d\u2019ann\u00e9es. J\u2019h\u00e9sitais. \u00a0Etait-ce elle, R. Lambertin\u00a0? C\u2019\u00e9tait un nom qu\u2019elle aurait pu porter, mais un jour que je l\u2019entendis parler avec notre facteur \u2013 apr\u00e8s avoir arpent\u00e9 le trottoir d\u2019en face qu\u2019\u00e0 cause de la pr\u00e9sence de la maison jaune sans doute je pr\u00e9f\u00e9rais au mien, j\u2019attendais que le feu de signalisation passe au vert pi\u00e9ton (nous le partagions, les Lambertin-Mosco et moi, ce feu qui d\u00e9cidait de l\u2019arr\u00eat et du d\u00e9marrage d\u2019une quantit\u00e9 de voitures, de camions et de bus, jour et nuit) \u2013 et je d\u00e9celais un accent dans sa voix. Dans l\u2019impossibilit\u00e9 d&rsquo;en d\u00e9finir la provenance, je d\u00e9cidais de lui donner le nom de Mosco, qui me paraissait \u00e0 l\u2019\u00e9poque \u2013 je n\u2019avais encore jamais rencontr\u00e9 de Mosco, pas m\u00eame en politique &#8212; plut\u00f4t exotique. Du coup, R. Lambertin ne pouvait \u00eatre que le p\u00e8re. Brun, r\u00e2blais, c\u2019\u00e9tait bien lui pourtant qui du Mosco que j\u2019imaginais \u00e9tait le vivant portrait. Comme les noms portent en eux l\u2019histoire d\u2019une famille, la dessinent, la poursuivent et l\u2019emp\u00eachent, la maintiennent garrot\u00e9e\u00a0! Pourrais-je encore inventer quelque chose que j\u2019ignorais d\u2019eux, s\u2019ils entraient dans leurs noms, dans un cadre, en repr\u00e9sentation dans un tableau\u00a0?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Me restait leurs pr\u00e9noms. S\u2019il \u00e9tait chef d\u2019entreprise, il s\u2019appellerait Roger. Professeur d\u2019Universit\u00e9, je choisissais R\u00e9gis. Ni l\u2019une ni l\u2019autre de ces professions ne convenaient. Non, ce Lambertin-l\u00e0 n\u2019\u00e9tait pas enseignant et il ne vendait rien. Je lui fabriquais une vie de voyages, un parcours international pendant lequel il aurait rencontr\u00e9 puis \u00e9pous\u00e9 C. Mosco dont le p\u00e8re, italien, \u00e9tait le mari d\u2019une su\u00e9doise ( il me fallait bien trouver une raison \u00e0 l\u2019enviable chevelure blonde). \u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les Lambertin-Mosco \u00e9taient parents de deux grands adolescents, la fille semblable \u00e0 C., le fils plus beau encore que R., svelte &#8212; R. ne l&rsquo;\u00e9tait pas &#8212; \u00e9l\u00e9gant je dirais. Davantage de prestance.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"> La famille bourguignonne de R. (les vignobles, bien s\u00fbr, c\u2019\u00e9tait ce que poss\u00e9daient les Lambertin depuis que l\u2019arri\u00e8re-grand-p\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 enrichi \u2013 je venais de relire Eug\u00e9nie Grandet, Lambertin allias Grandet, les pieds ancr\u00e9s dans la boue des chemins, et la bourse remplie par les \u00e9conomies &#8212; lequel m\u2019\u00e9tait apparu un anc\u00eatre acceptable dans la lign\u00e9e des hommes de la maison jaune) s\u2019\u00e9tait naturellement entich\u00e9e de celle plus m\u00eal\u00e9e de C. Des terres des Lambertin, il ne fut pas question de s\u2019\u00e9loigner pendant plus d\u2019un si\u00e8cle, peut-\u00eatre jusqu\u2019au moment o\u00f9 R. finit son internat au lyc\u00e9e de Dijon et d\u00e9cida de monter \u00e0 Paris pour suivre des \u00e9tudes qui ne seraient en lien ni avec le terroir, ni avec le commerce. J\u2019optais pour les langues, le tourisme peut-\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La famille italienne de C., de petite noblesse \u2013 j\u2019h\u00e9sitais entre La Chartreuse et le Gu\u00e9pard, entre Parme et la Sicile \u2013 avait eu en h\u00e9ritage le go\u00fbt pour les voyages (un signe de distinction, un besoin d\u2019\u00e9ducation\u00a0?) et c\u2019est \u00e0 Amsterdam que la petite marchande su\u00e9doise  &#8212; elle prenait des cours de violoncelle baroque au Conservatoire sup\u00e9rieur de La Haye, qu&rsquo;elle payait en travaillant trois jours par semaine \u00e0 la boutique du Rijks museum &#8212; s\u00e9duisit l\u2019italien, sur un quai de la gare, alors que ce dernier se rendait \u00e0 Copenhague et qu\u2019elle rentrait chez elle, pour No\u00ebl, dans la banlieue de Stockholm. Il l&rsquo;aida \u00e0 installer dans le train violoncelle et bagages. Il aimait la musique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>01 Dans le trouble o\u00f9 je me trouvais encore, mes ch\u00e8res vieilles rues guid\u00e8rent mon pas jusqu\u2019\u00e0 la place Wilson. Je m\u2019assis sur un banc. Alentour, de la foule restaient \u00e7\u00e0 et l\u00e0 au sol quelques vestiges, sous forme de banderoles d\u00e9chir\u00e9es et de tracts color\u00e9s. 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