{"id":1522,"date":"2019-06-17T22:41:26","date_gmt":"2019-06-17T20:41:26","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=1522"},"modified":"2019-06-27T19:10:57","modified_gmt":"2019-06-27T17:10:57","slug":"empreintes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/empreintes\/","title":{"rendered":"Empreintes"},"content":{"rendered":"\n<p style=\"text-align:left\">Elle aime \u00eatre \u00e9tal\u00e9e de tout son long sur l\u2019all\u00e9e en b\u00e9ton granuleux qui descend du garage au portail, les bras flottent de chaque c\u00f4t\u00e9 de son corps rel\u00e2ch\u00e9, ses jambes sont juste assez attir\u00e9es par la gravit\u00e9 pour donner l\u2019impression d\u2019une apesanteur bienheureuse et le soleil \u00a0la chauffe, par-dessus et par-dessous, tellement le mortier a ingurgit\u00e9 de chaleur pendant la journ\u00e9e,\u00a0elle sent les asp\u00e9rit\u00e9s du m\u00e9lange sableux qui a servi \u00e0 faire le ciment &#8212; un tiers de sable, un tiers de gravier, un tiers de poudre fine et crayeuse qui irrite les mains, des seaux et des seaux pleins d\u2019eau trimbal\u00e9s \u00e0 bout de bras, \u00e0 la cha\u00eene et jamais assez vite, l\u2019eau jet\u00e9e dans la b\u00e9tonni\u00e8re qui tourne, qui tourne et se renverse, vomit dans la gamate et retour \u00e0 l\u2019all\u00e9e o\u00f9 le p\u00e8re verse dans un cadre de bois la pur\u00e9e gris\u00e2tre et la lisse mais pas assez pour faire dispara\u00eetre la totalit\u00e9 des cailloux qui grumellent comme dans la p\u00e2te \u00e0 cr\u00eape de grand-m\u00e8re qui peste et secoue fort son fouet pour la rendre docile, regrette de ne pas avoir achet\u00e9 la bonne marque de farine, celle qui est d\u00e9j\u00e0 tamis\u00e9e, la m\u00e8re fait toujours remarquer qu\u2019elle la coupe \u00e0 l\u2019eau, la p\u00e2te \u00e0 cr\u00eape, alors qu\u2019elle a les moyens, si c\u2019est pas mesquin&#8211; lui sculpter doucement les fesses \u00e0 de tout petits endroits et quand elle regardera tout \u00e0 l\u2019heure et m\u00eame sans regarder d\u2019ailleurs, juste en passant ses doigts dessus, elle pourra sentir le creux chaud et tr\u00e8s certainement rouge, bomb\u00e9 dans l\u2019autre sens, l\u2019appui dans sa chair qu\u2019aura grav\u00e9 le caillou sur sa peau comme on raconte une histoire, une histoire de son corps qui reste l\u00e0 inerte, \u00e0 s\u00e9cher apr\u00e8s le bain du dimanche et de ses longs cheveux qui s\u2019\u00e9talent et absorbent la lumi\u00e8re et le chaud, fabriquent des reflets qu\u2019elle amplifie ensuite en les brossant jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019ils brillent et tant pis pour les minuscules particules de poussi\u00e8re et de terre qui vont se prendre dedans alors qu\u2019ils sont tout propres et tant pis aussi pour la grand-m\u00e8re qui l\u00e8vera les yeux au ciel et pincera la bouche en la traitant de gitane parce que la grand-m\u00e8re n\u2019a aucune id\u00e9e du plaisir qui l\u2019inonde quand elle laisse son corps immobile s\u2019impr\u00e9gner de toute cette chaleur, le dos si confortablement soutenu par la pente en b\u00e9ton, c\u2019est comme si elle s\u2019envolait dans une capsule d\u2019eau br\u00fblante et quand elle rouvre les yeux elle baigne dans l\u2019orange et les choses peinent \u00e0 se remettre en place, ou peut-\u00eatre qu\u2019elle s\u2019en doute, pour \u00e7a qu\u2019elle prend cet air renfrogn\u00e9 et s\u00e9v\u00e8re et qu\u2019elle lui tourne autour, on dirait une corneille,\u00a0pareil quand elle l\u2019accompagne jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9cole et qu\u2019elle s\u2019amuse \u00e0 laisser tra\u00eener ses pieds sous le tapis de feuilles mortes, les feuilles de platanes qui sentent si bon, on les bouscule un peu et elles crissent sous les pas, \u00e7a vous envahit la t\u00eate et les oreilles de bruits de m\u00e2choires qui mastiquent et croquent en rythme, le foss\u00e9 suit le chemin jusqu\u2019au bout et lorsqu\u2019il est rempli jusqu\u2019\u00e0 la gueule de feuilles s\u00e8ches et bien craquantes et que les pieds raclent le sol en cadence, c\u2019est comme partir en voyage avant la langueur de la salle de classe, c\u2019est comme s\u2019entra\u00eener soi-m\u00eame dans une danse improvis\u00e9e mais la grand-m\u00e8re fulmine contre les choses cach\u00e9es sous l\u2019\u00e9paisseur des feuilles, les racines vicieuses, les insectes visqueux, les serpents et les crottes de chiens, tout ce poil \u00e0 gratter qu\u2019il faudra d\u00e9coller du bas du pantalon, les sandales qui seront ab\u00eem\u00e9es, salies, tremp\u00e9es et donneront du travail suppl\u00e9mentaire \u00e0 la maison, elle n\u2019entend pas la musique, la grand-m\u00e8re, elle se m\u00e9fie de ce qui meurt et elle ne danse pas et puis \u00e0 la maison, le parquet est fait de petits carreaux compos\u00e9s de lamelles de bois toutes diff\u00e9rentes, bien serr\u00e9es les unes \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des autres comme pour se tenir chaud ou se prot\u00e9ger, on ne sait pas bien\u00a0: il y a du parquet dans la salle \u00e0 manger, les chambres et le bureau du p\u00e8re qui fait tout pour que le sol reste lisse et sans histoire, et ce n\u2019est pas simple cette histoire, \u00e7a ne se fait pas sans mal, la moindre goutte d\u2019eau qui gicle d\u2019un verre un peu trop brusquement pos\u00e9 sur la table, la transpiration d\u2019un pied nu rest\u00e9 un peu trop longtemps appuy\u00e9 au m\u00eame endroit est susceptible de laisser des traces, on voit alors le p\u00e8re se pr\u00e9cipiter vers le placard aux balais et se mettre \u00e0 genoux pour frotter la marque jusqu\u2019\u00e0 la rendre p\u00e2le pour ensuite la recolorer amoureusement de la caresse de son chiffon en peau de chamois et d\u2019un peu de cire et on n\u2019y voit plus goutte, je vous passe le cort\u00e8ge de remarques acerbes et d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9es qui accompagnent ce moment et figent tout un monde autour de la table en attendant que le man\u00e8ge du p\u00e8re prenne fin, il retient sa respiration, le monde, il ne faudrait pas rajouter \u00e0 la col\u00e8re du p\u00e8re alors elle, qui danse et qui virevolte sans arr\u00eat, je vous la passe aussi parce que les danseuses aux pieds nus pas question, va donc mettre des chaussons mais pas des chaussons de danse, hein, des pantoufles ou bien des patins qui glissent sur le sol silencieusement sans jamais l\u2019abimer ni laisser trop d\u2019empreintes, n\u2019oublie pas que tu n\u2019es que de passage ici, cette maison n\u2019est pas la tienne et ce parquet et bien, il vaut plus cher que toi, tu peux sourire, ce n\u2019est pas \u00e0 toi non plus que revient ce dur labeur de r\u00e9parer, nettoyer, effacer, remettre \u00e0 z\u00e9ro, page blanche, rien d\u2019inscrit, rien qui se d\u00e9grade, \u2026 et rien qui vit non plus, souffle-t-elle en silence \u00a0dans sa col\u00e8re \u00e0 lui que les choses osent dispara\u00eetre et que les gens osent mourir, tenir bon, tenir t\u00eate au temps en lessivant l\u2019inalt\u00e9rable parquet qui ne gardera aucun souvenir de son enfance \u00e0 elle, karcheris\u00e9 le plancher, les lamelles coll\u00e9es pour se tenir chaud ou se donner du courage ou peut-\u00eatre faire front pour que rien ne p\u00e9n\u00e8tre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur malgr\u00e9 les r\u00e9curages obligatoires et l\u2019amn\u00e9sie impos\u00e9e, pour qu\u2019elles gardent une histoire\u00a0, les lamelles, bien enferm\u00e9e en dessous, inaccessible, hors d\u2019atteinte de cette folie furieuse, peut-\u00eatre qu\u2019il faudrait aller voir, creuser l\u2019air de rien, pense la danseuse, si je d\u00e9montais les lattes sous mon lit, je trouverais une m\u00e9moire et je pourrais comprendre, et bien plus tard, arpenter des deux pieds nus le bitume des villes, fi\u00e8re d\u2019\u00eatre si bien chauss\u00e9e de la crasse et du cal qu\u2019ont fabriqu\u00e9s la route, examiner ses pieds tous les soirs pour y lire l\u2019aventure de la journ\u00e9e, d\u00e9loger ce d\u00e9bris infime d\u2019un abribus plant\u00e9 dedans la corne et qu\u2019elle n\u2019a pas senti se nicher dans ses semelles de peau &#8212; elle les racle r\u00eaveusement quand elle est au repos, couche par couche, pour le plaisir de voir se d\u00e9tacher des petits morceaux de rien, de la poussi\u00e8re agglom\u00e9r\u00e9e qui colle et forme de tout petits paquets qui tombent sur le sol et le jonchent&#8211; ce chewing-gum vieillot et gluant qui transpirait sous le soleil de plomb qu\u2019elle a \u00e9vit\u00e9 de justesse et la satisfaction petit \u00e0 petit, de sentir que son pas se d\u00e9lie et devient naturel alors que tout au d\u00e9but, marcher pieds nus sur le goudron chaud, les gravillons, les piquants impromptus des rebords de trottoir o\u00f9 survivent encore quelques herbes s\u00e8ches, elle y allait pr\u00e9cautionneusement, t\u00e2tant des orteils d\u2019abord puis d\u00e9posant la plante, soulag\u00e9e de sentir une surface sans pi\u00e8ge, elle s\u2019enhardissait \u00e0 poser le talon, elle sautillait un peu et elle mettait du temps \u00e0 parvenir au but mais maintenant plus d\u2019appr\u00e9hension, plus besoin, ses chaussettes de chair emmanch\u00e9es dans ses pieds, elle peut aller au bout du monde mais plus dans ce bistrot, la tenanci\u00e8re les regarde d\u2019un sale \u0153il, ces pieds qu\u2019elle ne sent plus, elle, elle pense que ce qui compte, ce n\u2019est pas l\u2019apparence mais ce qu\u2019on a \u00e0 se dire et \u00e0 partager et l\u2019autre l\u00e0, lass\u00e9e de la voir passer tous les jours devant son rade m\u00eame si elle aime bien discuter avec elle, m\u00eame si elle la conna\u00eet, lui tend les chaussures qu\u2019elle a trouv\u00e9 dans une association d\u2019aide aux plus d\u00e9munis, \u00e7a fera plus propre tu comprends, il y a plein de jeunes ici, tu leur donnes le mauvais exemple, en tout cas, moi, je ne peux plus te laisser entrer ici avec tes pieds tout nus et la danseuse s\u2019\u00e9tonne de ce que l\u2019on juge encore les gens \u00e0 l\u2019\u00e9tat de leurs pieds c\u2019est quelque chose que la grand-m\u00e8re aurait pu penser et m\u00eame dire sans compter les sales maladies qu\u2019elle pourrait attraper \u00e0 force de se balader comme \u00e7a avec l\u2019histoire de la ville coll\u00e9e sous ses talons, elle pense aux pieds de la grand-m\u00e8re, en prison qui gonflent et qui s\u2019effritent, l\u2019hiver elle les met dans le four pour les r\u00e9chauffer, l\u2019\u00e9t\u00e9 elle les p\u00e8le \u00e0 mains nues et les pelures tombent sur son linol\u00e9um blanc cass\u00e9 moite qui colle et sent le vieux, avec ses veines grises que l\u2019on ne peut pas suivre longtemps du bout des doigts parce qu\u2019il ne faut pas se tra\u00eener par terre c\u2019est sale reste un peu tranquille tu me donnes le tournis.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle aime \u00eatre \u00e9tal\u00e9e de tout son long sur l\u2019all\u00e9e en b\u00e9ton granuleux qui descend du garage au portail, les bras flottent de chaque c\u00f4t\u00e9 de son corps rel\u00e2ch\u00e9, ses jambes sont juste assez attir\u00e9es par la gravit\u00e9 pour donner l\u2019impression d\u2019une apesanteur bienheureuse et le soleil \u00a0la chauffe, par-dessus et par-dessous, tellement le mortier a ingurgit\u00e9 de chaleur pendant <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/empreintes\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Empreintes<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[38],"tags":[],"class_list":["post-1522","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2019-01-une-phrase-des-sols"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1522","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1522"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1522\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1522"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1522"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1522"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}