{"id":152432,"date":"2024-05-25T15:58:29","date_gmt":"2024-05-25T13:58:29","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=152432"},"modified":"2024-05-25T16:12:56","modified_gmt":"2024-05-25T14:12:56","slug":"nouvelles-boucle-2-la-deuxieme-mort-de-mariette","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nouvelles-boucle-2-la-deuxieme-mort-de-mariette\/","title":{"rendered":"#nouvelles, boucle 2 #4 | La deuxi\u00e8me mort de Mariette"},"content":{"rendered":"\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/2-mort-Mariette-24-05-25.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 2-mort-Mariette-24-05-25.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-d9f3e529-a9e9-4b4a-b45d-6bfd2b5136ad\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/2-mort-Mariette-24-05-25.pdf\">2-mort-Mariette-24-05-25<\/a><a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/2-mort-Mariette-24-05-25.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-d9f3e529-a9e9-4b4a-b45d-6bfd2b5136ad\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n\n\n\n<p><a href=\"#proposition-1\">1.Un souffle<\/a><br><a href=\"#proposition-2\">2.Quelques mots<\/a><br>3<a href=\"#3-proposition\">. La derni\u00e8re volont\u00e9<\/a><a href=\"#proposition-4\"><br>4. \u00c9pilogue<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"proposition-1\">#1 Un souffle<\/h2>\n\n\n\n<p>J\u2019ai remont\u00e9 la pente, le souffle un peu court. Mon avis de mutation est arriv\u00e9 \u00e0 la fin du mois de juin, ce qui est plut\u00f4t un progr\u00e8s sur le plan administratif. Enfant, on fait tourner le globe et on pointe son doigt en fermant les yeux, comme pour accrocher la queue d\u2019un \u00e2ne, laissant au Hasard le choix de la destination de nos r\u00eaves\u2026 c\u2019est un peu \u00e7a. Il fallait que je parte. Mes proches me pr\u00e9disaient que j\u2019emporterais mes probl\u00e8mes avec moi et je pr\u00e9f\u00e9rais me taire. Mes proches avaient raison, mais je n\u2019avais pas le c\u0153ur de leur dire que c\u2019\u00e9tait leur sollicitude que je fuyais. Mes probl\u00e8mes, j\u2019y suis bien trop attach\u00e9e pour supporter encore qu\u2019elle vienne s\u2019immiscer entre eux et moi. Il fallait aussi quitter l\u2019appartement, pour vivre dans un autre que nous n\u2019aurions pas choisi, ne plus voir le petit pot de soucis dans l\u2019embrasure de la fen\u00eatre. On peut toujours jeter un pot de fleurs, mais pas un coin de mur, la lumi\u00e8re qui donne dessus le dimanche en fin de matin\u00e9e, la rue calme en contrebas le soir quand on pose des verres sur la minuscule terrasse du rebord\u2026 Je n\u2019\u00e9tais d\u2019ailleurs pas capable de jeter un pot de fleurs, ni quoi que ce soit \u00e0 ce moment-l\u00e0. J\u2019en suis encore \u00e0 me demander comment j\u2019aurais fait sans Mariette, et heureusement, je sais que je n\u2019aurai jamais \u00e0 \u00ab faire sans Mariette \u00bb. Le chemin de la falaise monte dur. Je n\u2019avais plus aucune condition physique. Ou je n\u2019avais plus qu\u2019une condition physique : si tu respires, \u00e7a continue. J\u2019avais encore un fond d\u2019humour noir, il me permettait de mieux \u00e9pouser \u00ab mes probl\u00e8mes \u00bb, de faire corps avec eux. Pour ce qui est de cette ascension, c\u2019\u00e9tait autre chose. Je m\u2019arr\u00eatais plusieurs fois, pli\u00e9e en deux, les mains pos\u00e9es sur les genoux, j\u2019avais l\u2019impression d\u2019avoir cent ans. C\u2019\u00e9tait \u00e0 peu pr\u00e8s l\u2019\u00e2ge de Mariette, avec le temps, les dates s\u2019effacent. Je la trouverais \u00ab l\u00e0-haut \u00bb, au banc, m\u2019asseoir \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle \u00e9tait ce que j\u2019avais de mieux \u00e0 faire pour l\u2019instant, en attendant que ma chambre soit pr\u00eate. Le contretemps \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e m\u2019avait profond\u00e9ment irrit\u00e9e. Il fallait que je parte et j\u2019\u00e9tais partie, mais une fois sur place, le logement de fonction \u00e9tait en r\u00e9fection et la maire m\u2019avait envoy\u00e9e chez Maria, qui a une chambre, le temps que \u00e7a se finisse, et Maria m\u2019avait envoy\u00e9e au caf\u00e9, et le patron, apr\u00e8s avoir constat\u00e9 \u00e0 voix haute que j\u2019avais une petite mine et que mon s\u00e9jour allait me requinquer, avait cependant refus\u00e9 d\u2019allonger mon double au cognac. Pas avant dix heures du matin. Tuer les clients, \u00e7a tue le commerce. Mais je suis s\u00fbre qu\u2019il m\u2019avait vu gober mes cachets\u2026 Le mieux \u00e9tait d\u2019aller s\u2019asseoir \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Mariette et apr\u00e8s tout, j\u2019\u00e9tais l\u00e0 pour \u00e7a, pour faire ce qu\u2019on me dirait de faire, pour ne plus rien choisir, pour ne plus rien d\u00e9cider et pour apprendre \u00e0 de petits enfants \u00e0 coller des gommettes et \u00e0 chanter des chansons pleines de marins et de lapins. Je n\u2019ai pas eu le souffle coup\u00e9 par la vue : l\u2019odeur de la mer sur le sentier abrupt s\u2019en \u00e9tait charg\u00e9e. J\u2019avais lu quelque part que ce que nous prenons pour l\u2019odeur de l\u2019herbe coup\u00e9e et majoritairement due aux insectes sectionn\u00e9s au moment de la fauche. Montant, peinant, j\u2019inspirais \u00e0&nbsp;chaque pas la pourriture des algues, des \u00e9gouts d\u00e9vers\u00e9s dans les rivi\u00e8res qui se jettent dans la mer, des cadavres de ceux qui doivent traverser \u00e0 leurs risques et p\u00e9rils. Arriv\u00e9e sur le plateau, le ressac m\u2019a remise debout avec une grande claque sur l\u2019oreille. J\u2019ai vu le banc de Mariette, tout au bord de la falaise. Je me suis approch\u00e9e en titubant un peu. L\u2019herbe \u00e9tait haute et molle. J\u2019ai vu tout de suite Mariette, sur le banc. Je me suis assise \u00e0 c\u00f4t\u00e9. L\u2019\u00e0-pic \u00e9tait juste l\u00e0, presque aux pieds du banc. Il fallait vraiment qu\u2019ils aient une grande confiance en Mariette pour envoyer quelqu\u2019un dans mon \u00e9tat s\u2019asseoir aussi pr\u00e8s du bord, ou peut-\u00eatre qu\u2019ils s\u2019en foutent ? Ou peut-\u00eatre qu\u2019ils savent que ce n\u2019est pas leur probl\u00e8me ? Ou peut-\u00eatre qu\u2019il vaut mieux que tu t\u2019habitues \u00e0 ce vertige puisque tu vas vivre ici, au moins un an ? Malgr\u00e9 la brume, on voit l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, une dentelle bleue.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"Proposition-2\">#2 Quelques mots<\/h2>\n\n\n\n<p><br>Mariette est n\u00e9e pendant la guerre. Dans la famille, il \u00e9tait courant de rappeler qu\u2019elle l\u2019avait illumin\u00e9e par sa seule dr\u00f4lerie. Mariette n\u2019\u00e9tait pas un b\u00e9b\u00e9 douillet et en grandissant, elle s\u2019est montr\u00e9e tr\u00e8s d\u00e9brouillarde et peu exigeante, ce qui a contribu\u00e9 \u00e0 sa popularit\u00e9 autant que la fameuse dr\u00f4lerie. Elle n\u2019a jamais eu l\u2019ambition de devenir une grande voyageuse : elle aimait vivre ici, parmi nous, et sans les p\u00e9rip\u00e9ties professionnelles de son premier mari, elle n\u2019aurait probablement jamais quitt\u00e9 le village. Comme elle se plaisait \u00e0 le dire, la vue sur la mer n\u2019est jamais la m\u00eame, et on n\u2019aurait pas assez de toute une vie sans dormir pour l\u2019appr\u00e9cier. C\u2019est \u00e9galement ce qu\u2019elle disait du visage de son second mari, le bon, comme elle l\u2019a baptis\u00e9. Toutes les personnes r\u00e9unies ce soir l\u2019ont si bien connue, c\u2019est \u00e9trange d\u2019\u00eatre le premier \u00e0 parler. Je suis s\u00fbr que la veill\u00e9e nous donnera l\u2019occasion d\u2019en apprendre encore bien d\u2019autres. Mariette, les plus jeunes l\u2019ignorent sans doute,&nbsp;a d\u2019abord travaill\u00e9 \u00e0 la laiterie et \u00e0 la boulangerie du Phare. Elle aimait l\u2019odeur du lait caill\u00e9 et le matin, ce qui faisait d\u2019elle une vendeuse appr\u00e9ci\u00e9e et ses yeux tout ronds r\u00e9veillaient mieux qu\u2019un caf\u00e9-cr\u00e8me. Sur l\u2019incitation de Monsieur Tardy, le directeur de l\u2019\u00e9cole, qui avait \u00e9t\u00e9 son ma\u00eetre, elle a r\u00e9ussi les examens pour devenir institutrice et nombre d\u2019entre nous ont \u00e9t\u00e9 ses petits \u00e9l\u00e8ves. Il y a eu l\u2019\u00e9pisode de l\u2019Afrique, sur lequel je pr\u00e9f\u00e8re ne pas m\u2019\u00e9tendre, parce qu\u2019elle n\u2019en parlait pas facilement. Son premier mari est mort l\u00e0-bas et on ne dit pas de mal des morts, mais parfois ce n\u2019est pas \u00e9vident d\u2019\u00e9viter. Pour Mariette, c\u2019est facile. Quand elle est rentr\u00e9e, elle \u00e9tait professeur d\u2019anglais, preuve qu\u2019elle n\u2019avait pas perdu son temps l\u00e0-bas, en d\u00e9pit du d\u00e9sastre. Apr\u00e8s \u00e7a, la vie de Mariette, ce n\u2019est pas compliqu\u00e9 : le bon mari, les jumelles, le jardinage, la bicyclette, l\u2019accueil des cyclistes de l\u2019UCI, bien s\u00fbr et le club <em>Ha\u00efkus et Origami<\/em>, qu\u2019elle a fond\u00e9 apr\u00e8s avoir h\u00e9berg\u00e9 pendant quelques semaines un touriste japonais amn\u00e9sique suite \u00e0 une chute sur les rochers. Elle nous aura tous cueillis en entreprenant un p\u00e8lerinage \u00e0 Compostelle \u00e0 quatre-vingts ans pass\u00e9s. Depuis, nous savions toujours o\u00f9 la trouver quand elle n\u2019\u00e9tait pas chez elle : avec L\u00e9on, sur la falaise. \u00c7a, au moins, gr\u00e2ce \u00e0 vous, ce n\u2019est pas pr\u00e8s de changer.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"3-proposition\">#3 La derni\u00e8re volont\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<p>La derni\u00e8re volont\u00e9 de Mariette n\u2019a \u00e9t\u00e9 une surprise pour personne : toute la ville connaissait son go\u00fbt pour les balades avec stations. Trois fois par jour, au pr\u00e9texte de sortir L\u00e9on, elle parcourait les rues, les places, le square, la jet\u00e9e d\u2019un pas toujours vif malgr\u00e9 les ann\u00e9es, mais en marquant des arr\u00eats prolong\u00e9s \u00e0 des points strat\u00e9giques, pour leur vue ou pour la possibilit\u00e9 d\u2019y rencontrer des visages familiers.&nbsp;Elle ne venait au caf\u00e9 que lorsque la terrasse en \u00e9tait abordable, ce qui pour Mariette ne repr\u00e9sentait pas loin de onze mois sur douze. Ainsi, m\u00eame dans les plus froides semaines, nous sortions au moins un gu\u00e9ridon et deux chaises, certains de sa visite du matin. Les grandes mar\u00e9es \u00e9taient seules capables de la faire reculer. L\u2019apr\u00e8s-midi, elle se rendait \u00e0 la falaise avec L\u00e9on. Peu sujette au vertige, elle s\u2019installait sur une petite couverture imperm\u00e9able trop pr\u00e8s du vide au go\u00fbt des touristes qui faisaient un \u00e9cart pour ne pas prendre de risque. Les connaissances qui montaient l\u00e0-haut ne craignaient pas de l\u2019effrayer et partageaient un moment son petit carr\u00e9 sec. Elle emportait souvent un ch\u00e2le et un bonnet suppl\u00e9mentaire pour le cas o\u00f9 quelqu\u2019un ait froid. Elle les d\u00e9gainait \u00e9galement si par gentillesse on s\u2019inqui\u00e9tait de son rhumatisme dans cette humidit\u00e9\u2026 Elle ne parlait pas beaucoup, mais elle \u00e9coutait bien. Alors, nous avons essay\u00e9 \u00e0 notre tour de bien entendre ce v\u0153u de son c\u0153ur. Un banc, elle laissait une petite somme pour son achat, un banc l\u00e0 o\u00f9 il manquait.<\/p>\n\n\n\n<p>Le testament ne fait pas mention de la falaise. Mariette, avec la b\u00e9n\u00e9diction des jumelles, a fait don de sa maison aux femmes et aux enfants qui auraient besoin d\u2019un abri. Les hommes peuvent aussi \u00eatre d\u00e9sempar\u00e9s, pr\u00e9cise-t-elle, mais il faut accepter ses limites : la maison est petite et la pr\u00e9sence des hommes pose toujours des probl\u00e8mes de salle de bain. Le banc aurait pu aussi bien se retrouver dans son jardin, dont elle avait fait tomber la barri\u00e8re quelques mois apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s du bon mari, de telle sorte que les touristes le prenaient souvent pour un petit square ou le jardin de la maison d\u2019une c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 locale qu\u2019on pourrait visiter. Un jour ou l\u2019autre, nous nous \u00e9tions tous retrouv\u00e9s assis aux c\u00f4t\u00e9s de Mariette, sur le banc de l\u2019\u00e9cole, au parc, \u00e0 l\u2019\u00e9glise, sur la plage ou l\u00e0-haut et une collecte a rapidement \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9e pour pouvoir passer commande \u00e0 Paul, au lieu d\u2019acheter quelque chose de commun par correspondance, comme Mariette se l\u2019\u00e9tait imagin\u00e9. Les jumelles \u00e9taient tr\u00e8s touch\u00e9es par cette attention et honn\u00eatement soulag\u00e9es de voir le comit\u00e9 des f\u00eates se charger de la collecte et du reste. Elles travaillent loin et elles avaient d\u2019autres souvenirs de leur m\u00e8re. Le banc de Mariette \u00e9tait un banc public. Au vu de la somme recueillie, nous aurions pu acheter une dizaine de bancs et baliser ainsi les promenades de Mariette. Cette id\u00e9e a \u00e9t\u00e9 d\u00e9fendue un temps par une jeune voisine, qui travaille dans l\u2019\u00e9v\u00e9nementiel. Claire de l\u2019office du tourisme lui a imm\u00e9diatement embo\u00eet\u00e9 le pas en proposant un petit guide pour les touristes\u2026 et c\u2019est ce qui nous a d\u00e9cid\u00e9s \u00e0 ne pas le faire. Mariette n\u2019est pas une gloire locale. C\u2019est une vieille amie et nous comptons bien la garder pour nous. Paul a expliqu\u00e9 qu\u2019avec cette somme, nous pourrions faire quelque chose de durable et de vraiment beau. Investir dans un bois exotique imputrescible et s\u2019assurer du droit d\u2019installer le banc au bord de la falaise.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le souhait de Mariette, il n\u2019\u00e9tait pas question d\u2019\u00e9crire quoi que ce soit sur le banc. Une plaque aurait \u00e9t\u00e9 tout \u00e0 fait inappropri\u00e9e, mais le Comit\u00e9 des f\u00eates a pris le temps de plancher sur quelques propositions, puis de lancer un concours de \u00ab vers de circonstance \u00bb, de voter trois ou quatre fois avant de renoncer, purement et simplement. Personne n\u2019\u00e9tait surpris et tout le monde, soulag\u00e9. Une romanci\u00e8re en vogue venue pour signer son dernier livre assistant \u00e0 la conclusion de cet \u00e9pisode ne manqua pas d\u2019en souligner le paradoxe. C\u2019est comme \u00e7a par ici, on prend le temps de se rendre compte qu\u2019on est d\u2019accord depuis le d\u00e9but, \u00e7a resserre les liens. Il a fallu qu\u2019ils soient bien solides pour supporter les interminables \u00e9changes relatifs \u00e0 la falaise. Pr\u00e9textant son \u00e9rosion, la mairie refusa d\u2019abord tout net qu\u2019on y installe le banc de Mariette. Le comit\u00e9 des f\u00eates fit valoir qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas question d\u2019un monument pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9, mais d\u2019un banc. L\u2019avocat, pay\u00e9 sur les fonds de la collecte, r\u00e9ussit \u00e0 \u00e9tablir un parall\u00e8le judicieux avec les concessions du cimeti\u00e8re. Elles \u00e9taient renouvelables tous les vingt-cinq ans. Il y avait fort \u00e0 parier que la falaise serait encore l\u00e0, elle dans un quart de si\u00e8cle et que si, alors, on ne pouvait plus s\u2019asseoir sur le banc, on en aurait d\u00e9j\u00e0 bien profit\u00e9. La mairie contre-attaqua comme il se doit avec des questions de s\u00e9curit\u00e9. Le site est dangereux. Certes, admit l\u2019avocat, mais puisqu&rsquo;il n\u2019est pas interdit de s\u2019y promener, en quoi s\u2019y asseoir sur un banc aggraverait-il les risques ? Et pourquoi la mairie n\u2019installait-elle pas des barri\u00e8res de protection ? \u00ab Du fait de l\u2019\u00e9rosion \u00bb, la r\u00e9ponse arriva par la poste, mais on l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 d\u00e9battue la veille au caf\u00e9. Les opposants au banc de la falaise tent\u00e8rent une derni\u00e8re man\u0153uvre : le banc ne risquait-il pas de s\u2019envoler ? Qu\u2019est-ce qui nous emp\u00eacherait de le sceller avec du b\u00e9ton, s\u2019exclam\u00e8rent en ch\u0153ur les membres du comit\u00e9, toujours soutenu par l\u2019avocat qui avait renonc\u00e9 \u00e0 se faire payer d\u2019autres honoraires, le fonds Mariette \u00e9tant \u00e9puis\u00e9 par cette bataille juridique, mais il savait tirer de ces nombreux rebondissements une aura m\u00e9diatique largement compensatoire. \u00ab Le site est class\u00e9 \u00bb fit savoir la mairie \u00e0 grand renfort de presses locales ne voulant pas \u00eatre en reste sur le plan de communication. C\u2019est alors que Henri, qui ne s\u2019\u00e9tait pas manifest\u00e9 jusque-l\u00e0 bien qu\u2019ayant \u00e9t\u00e9 un des \u00e9l\u00e8ves de Mariette \u00e0 la petite \u00e9cole, \u00e9paul\u00e9 par son fils, l\u2019ing\u00e9nieur, proposa de fondre des pieds suffisamment lourds pour qu\u2019ils r\u00e9sistent \u00e0 un cyclone. D\u00e9monstration fut faite sur un grand tableau noir apport\u00e9 tout expr\u00e8s au conseil municipal et devant l\u2019aplomb du grand forgeron et les chiffres de son cadet, la mairie a fini par c\u00e9der.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019exception de quelques \u00e2mes \u00e9gar\u00e9es, il ne vient \u00e0 l\u2019id\u00e9e de personne de s\u2019asseoir ailleurs qu\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Mariette, ce qui fait qu\u2019\u00e0 la longue, ses dates s\u2019effacent. Son nom, lui, vieillit tranquillement avec le bois du banc expos\u00e9 aux quatre vents. La gravure demeure tr\u00e8s \u00e9l\u00e9gante. Evelyne l\u2019a r\u00e9alis\u00e9e avec soin d\u2019apr\u00e8s le mod\u00e8le choisi par le Comit\u00e9 des f\u00eates. Apr\u00e8s avoir renonc\u00e9 \u00e0 la plaque et au concours \u00ab un vers pour Mariette&nbsp;\u00bb lors d\u2019une s\u00e9ance m\u00e9morable o\u00f9 Val\u00e9ry, notre po\u00e9tesse locale, a donn\u00e9 \u00e0 entendre les \u00e9quivoques d\u00e9plac\u00e9es de ce titre, les membres ont tenu \u00e0 maintenir un concours de calligraphie pour l\u2019inscription. Les d\u00e9bats autour de la question du nom de famille ont dur\u00e9 une bonne partie de l\u2019hiver. Mariette ayant \u00e9t\u00e9 deux fois veuve, il semblait d\u00e9loyal de ne faire figurer qu\u2019un seul patronyme. Ne conserver que son nom de jeune fille rabat sa longue vie \u00e0 une existence de fillette, a soulev\u00e9 l\u2019institutrice. Ou de vieille fille, a ajout\u00e9 Simon, qui ne s\u2019est jamais mari\u00e9. La mention de trois noms de famille risquait d\u2019\u00e9craser le pr\u00e9nom, au sujet duquel tout le monde \u00e9tait d\u2019accord : Mariette, c\u2019est Mariette. D\u2019ailleurs, quand quelqu\u2019un risquait un \u00ab&nbsp;Madame \u00bb \u2026 elle-m\u00eame disait : allons, allons, Mariette ira bien. Dates de naissance et de mort en chiffres s\u00e9par\u00e9s par de gracieuses barres inclin\u00e9es sur le c\u00f4t\u00e9 gauche du dossier banc, pr\u00e9nom avec une belle majuscule de cahier d\u2019\u00e9cole et point sur le i, sur le c\u00f4t\u00e9 droit, quand on regarde la mer.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la longue, les dates s\u2019effacent. On dirait qu\u2019elles rentrent dans le bois, qu\u2019elles s\u2019y enfoncent comme les vers dans le sable. Les jeunes du comit\u00e9, ceux qui sont rest\u00e9s membres (les enfants de Tina, Stuart qui a gard\u00e9 une maison de vacances dans la baie et Carla), sont quasiment tous \u00e0 la retraite. Ce qui compte c\u2019est le club d\u2019origami et le banc. Les dates, depuis qu\u2019il y a des t\u00e9l\u00e9phones encyclop\u00e9diques, on les retrouvera bien toujours au besoin.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-black-color has-text-color has-link-color wp-elements-a0193a36ec99ea15e0fb832b8a72c00e\" id=\"proposition-4\">#4 <a>\u00c9<\/a>pilogue<\/h2>\n\n\n\n<p><em>La falaise s\u2019est effondr\u00e9e ce matin. Cela a cr\u00e9\u00e9 un choc dans la population r\u00e9sign\u00e9e \u00e0 sa lente \u00e9rosion. Le march\u00e9 de l\u2019immobilier, d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s fragile pour les demeures situ\u00e9es sur les hauteurs, ne se rel\u00e8vera pas de ce nouveau coup. Les propri\u00e9taires les plus avis\u00e9s ont vendu leur bien voil\u00e0 plus de vingt ans. L\u2019interdiction de circulation entr\u00e9e en vigueur suite au premier glissement de terrain, connu d\u00e9sormais des g\u00e9ologues sous le terme de \u00ab translation du banc \u00bb ou \u00ab translation de Mariette \u00bb, avait sonn\u00e9 le premier glas pour les maisons de la c\u00f4te. Certaines d\u2019entre elles, vieilles de presque deux si\u00e8cles, portaient le t\u00e9moignage de l\u2019heureuse \u00e9poque des bains de mer et des cong\u00e9s pay\u00e9s. Class\u00e9es, elles ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9construites pierre par pierre et remont\u00e9es \u00e0 l\u2019identique \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des terres. Pour certaines b\u00e2tisses plus modestes, les habitants ont \u00e9galement pu faire ce choix de la reconstruction, mais \u00e0 pr\u00e9sent la zone des falaises est sinistr\u00e9e et ce genre d\u2019op\u00e9ration de la derni\u00e8re chance est d\u00e9finitivement r\u00e9volu.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>En arrivant par la mer, on distingue sur la rive, parmi les rochers, un \u00e9trange amas qui \u00e9voque d\u2019abord un corps allong\u00e9 sur un lit, ou un divan, comme il en existe sur les gravures du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. Il y a toujours des gosses pour plonger du bateau malgr\u00e9 les mises en garde : les courants sont tra\u00eetres en d\u00e9pit du peu de fond et l\u2019eau \u00e0 la belle \u00e9cume r\u00e9v\u00e8le \u00e0 l\u2019\u00e9tude un taux d\u2019acidit\u00e9 anormal. La petite troupe nage jusqu\u2019aux rochers. Quand ce ne sont pas des gamins, ce sont des amoureux ou des citadins un peu \u00e9m\u00e9ch\u00e9s en qu\u00eate d\u2019aventure. R\u00e9guli\u00e8rement, quelqu\u2019un se noie ou presque. Rien ne les arr\u00eate. Le monticule qui a attir\u00e9 leur attention est un assemblage chim\u00e9rique : pieds de m\u00e9tal, corps fossilis\u00e9 d\u2019un coquillage monstre, sorte de couteau ouvert en deux. En le frottant avec du sable noir apparaissent des lettres \u2014 ariet ou plus probablement ariel, qui est le nom d\u2019un ange, mais aussi celui du personnage d\u2019un film fantastique qui se passe sur une \u00eele\u2026 \u2014. Rien de plus. Pourtant, ils ne s\u2019en vont pas tout de suite. Ils s\u2019installent dans la conque, autour. Il y a un cercle de feu laiss\u00e9 par d\u2019autres, bien d\u00e9limit\u00e9 avec des pierres roses. Le bois flott\u00e9 prend bien. Souvent la nuit les surprend. Ils restent l\u00e0 \u00e0 chanter des chansons et \u00e0 se raconter des histoires effrayantes, tranquillement.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1.Un souffle2.Quelques mots3. La derni\u00e8re volont\u00e94. \u00c9pilogue #1 Un souffle J\u2019ai remont\u00e9 la pente, le souffle un peu court. Mon avis de mutation est arriv\u00e9 \u00e0 la fin du mois de juin, ce qui est plut\u00f4t un progr\u00e8s sur le plan administratif. Enfant, on fait tourner le globe et on pointe son doigt en fermant les yeux, comme pour accrocher <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nouvelles-boucle-2-la-deuxieme-mort-de-mariette\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#nouvelles, boucle 2 #4 | La deuxi\u00e8me mort de Mariette<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":43,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[5908,5909,5947,5966,5991],"tags":[],"class_list":["post-152432","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-nouvelles-boucle-2","category-boucle-2-01-paul-morand","category-boucle-2-02-faux-wikipedia","category-boucle-2-03-gertrude-stein-familles","category-boucle-2-04-pierre-michon"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/152432","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/43"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=152432"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/152432\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=152432"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=152432"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=152432"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}