{"id":152437,"date":"2024-05-28T15:49:11","date_gmt":"2024-05-28T13:49:11","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=152437"},"modified":"2024-05-28T15:49:12","modified_gmt":"2024-05-28T13:49:12","slug":"nouvelle-boucle-2-la-rencontre-samuel-bobin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nouvelle-boucle-2-la-rencontre-samuel-bobin\/","title":{"rendered":"#cycle recherche sur la nouvelle | boucle #2"},"content":{"rendered":"\n<p id=\"sommaire\">Table des mati\u00e8res <\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#proposition-1\">#1 la rencontre, le personnage<\/a>  <\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#proposition-2\">#2 sa page biographique<\/a> <\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#proposition-3\">#3 dans la famille Spaggiari, le fr\u00e8re<\/a> <\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#proposition-4\">#4 Six fois Stanislas l&rsquo;apr\u00e8s-midi<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"proposition-1\">#nouvelle #boucle 2 | La rencontre | Samuel Bobin<\/h2>\n\n\n\n<p><a href=\"#sommaire\">Retour sommaire \u21a9\ufe0f<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><br>J&rsquo;ai franchi le seuil de la librairie d&rsquo;un trac titubant, mon c\u0153ur battant d&rsquo;une cadence irr\u00e9guli\u00e8re. J&rsquo;ai aper\u00e7u mon nom sur l&rsquo;un des pr\u00e9sentoirs. Je me glisse maladroitement derri\u00e8re les tr\u00e9teaux, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;un homme install\u00e9, qui me tend la main, un sourire franc dessin\u00e9 sous sa moustache en broussaille. Il ne porte pas de chapeau, mais il pourrait en porter un. Son parler du Midi me place instantan\u00e9ment sous la cloche de la familiarit\u00e9. Au milieu du brouhaha des tables, il m&rsquo;a tapot\u00e9 l&rsquo;\u00e9paule : \u00ab\u00a0Serge Spaggieri, corse espagnole de souche mais natif du pays, j&rsquo;ai grandi ici, \u00e0 N\u00eemes !\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Nos \u00e9changes se teintent de connivences d\u00e8s les premiers mots. Cet homme ma\u00eetrise l&rsquo;art de conter avec une aisance remarquable. Il saisit les sujets comme on s&rsquo;accroche \u00e0 la fut\u00e9e des palabres. Il me montre son ouvrage sur les ex-votos. \u00ab\u00a0Des ex-votos ?\u00a0\u00bb ai-je demand\u00e9.  \u00ab\u00a0Oui, ces miniatures qu&rsquo;on offre pour implorer la protection des dieux. J&rsquo;ai totalement d\u00e9di\u00e9 le livre \u00e0 \u00e7a.\u00a0\u00bb Quelle \u00e9tranget\u00e9, ai-je pens\u00e9. Les peintures qui l&rsquo;int\u00e9ressaient repr\u00e9sentaient des taureaux. Elles \u00e9taient cens\u00e9es prot\u00e9ger les hommes qui entrent dans l&rsquo;ar\u00e8ne. Notre conversation a d\u00e9roul\u00e9 plusieurs fils jusqu&rsquo;aux m\u00e9andres de la philosophie, avant que Spaggieri ne me rapporte l&rsquo;histoire d&rsquo;un navire du XVIIe si\u00e8cle, pris dans une temp\u00eate si d\u00e9vastatrice qu&rsquo;il fut contraint pour accoster de sacrifier un b\u0153uf en le jetant par-dessus bord pour servir d&rsquo;ancre \u00e0 la caravelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Il m&rsquo;a ensuite d\u00e9voil\u00e9 une part de son histoire personnelle, qui m&rsquo;a \u00e9mu profond\u00e9ment, mais dont je ne peux malheureusement rien dire ici, n&rsquo;en ayant gard\u00e9 aucun souvenir. Il me sembla toutefois que le lien avec cet homme allait perdurer. Son histoire parlait de hasard divin. Pourtant, je ne le revis jamais. Ce n&rsquo;est que plusieurs dizaines d&rsquo;ann\u00e9es apr\u00e8s que son histoire me revint.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"proposition-2\">#nouvelle #boucle 2 | La page biographique | Samuel Bobin<\/h2>\n\n\n\n<p><a href=\"#sommaire\">Retour sommaire \u21a9\ufe0f<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Serge Spaggieri<\/strong>, n\u00e9 le 15 juin 1958 \u00e0 Uz\u00e8s (Gard), est un ecricain, conteur et po\u00e8te fran\u00e7ais.<\/p>\n\n\n\n<p>Biographie<\/p>\n\n\n\n<p><strong>1958- 2023<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Serge Claude Roman Spaggieri est le cadet de trois enfants issus des secondes noces entre Edouard Joseph Dominique Spaggieri (1913-1968), n\u00e9gociant n\u00e9 \u00e0 Portovecchio, et de Marie-Th\u00e9r\u00e8se Armande Catanzaro (1919-1987), s\u0153ur de sa premi\u00e8re \u00e9pouse, Julia Emilia Catanzaro, morte en 1951 de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Tuberculose\">tuberculose<\/a> un an apr\u00e8s leur mariage. \u00c0 la naissance de Serge Spaggieri, ses s\u0153urs, Julia (1939-2015) et \u00c9milienne (1950), ont dix-huit et sept ans, son fr\u00e8re Albert en a quatorze.<\/p>\n\n\n\n<p>Son grand-p\u00e8re paternel, Gaston Jules Spaggieri, dit Baboun, enfant naturel et abandonn\u00e9 n\u00e9 en 1876 \u00e0 S\u00e9ville, plac\u00e9 dans une famille d&rsquo;adoption (puis celle-ci ayant migr\u00e9 dans le Sud de la France). Gaston Jules Spaggieri, alors plac\u00e9 dans ferme d&rsquo;Anduze, puis devenu pl\u00e2trier \u00e0 Uz\u00e8s, avait \u00e9pous\u00e9 en 1908 Jos\u00e9phine \u00c9lisabeth Beausset, fille de meunier. Son grand-p\u00e8re maternel, Joseph Marius Catanzaro, ma\u00e7on, avait \u00e9pous\u00e9 en 1914, peu avant le d\u00e9but de la guerre, Jos\u00e9phine Th\u00e9r\u00e8se Marbelli, n\u00e9e en 1892 \u00e0 Bonifacio. &nbsp; &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"357\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/IMG_0473-1024x357.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-152545\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/IMG_0473-1024x357.jpeg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/IMG_0473-420x146.jpeg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/IMG_0473-768x268.jpeg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/IMG_0473-1536x536.jpeg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/IMG_0473.jpeg 1769w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>(de gauche \u00e0 droite, Gaston Jules Spaggieri, Josephine Elisabeth Beausset, Joseph Marius Catanzaro, Josephine Th\u00e9r\u00e8se Marbelli)<\/p>\n\n\n\n<p>Son p\u00e8re Edouard Joseph Spaggieri, qui a abr\u00e9g\u00e9 son nom, est maire de d&rsquo;Uz\u00e8s \u00e0 partir de 1955 et devient en 1957 administrateur d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 des <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Pl%C3%A2tre\">pl\u00e2tri\u00e8res<\/a> de Gard. Serge Spaggieri passe son enfance \u00e0 la \u00ab&nbsp; Villa Castres&nbsp;\u00bb, vaste demeure familiale dont la construction au milieu d&rsquo;un parc venait d&rsquo;\u00eatre achev\u00e9e \u00e0 sa naissance, et o\u00f9 logent \u00e9galement ses grands-parents Catanzaro. Il b\u00e9n\u00e9ficie de l&rsquo;affection de son p\u00e8re, et il est attach\u00e9 \u00e0 sa grand-m\u00e8re maternelle, \u00e0 sa s\u0153ur Julia, \u00e0 sa marraine Louise Deschamps et sa s\u0153ur Gis\u00e8le, qui habitent une vaste maison au centre de la ville, mais subit le rejet hostile de sa m\u00e8re, catholique pratiquante oppos\u00e9e aux id\u00e9es politiques de son mari, et de son fr\u00e8re. La famille passe l&rsquo;\u00e9t\u00e9 dans une autre de ses propri\u00e9t\u00e9s, L&rsquo;Asphod\u00e8le, entre Uz\u00e8s et Tornac.<\/p>\n\n\n\n<p>En 1953, Serge Spaggieri entre \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole. Apr\u00e8s la mort de son p\u00e8re, le 15 janvier 1968, d&rsquo;un cancer du poumon, les conditions mat\u00e9rielles d\u2019existence de la famille deviennent pr\u00e9caires. Serge Spaggieri se lie vers 1971 avec Louis Garouste, cantonnier, admirateur de la <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Commune_de_Paris_(1871)\">Commune de Paris<\/a> et membre du <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Parti_communiste_fran%C3%A7ais\">Parti communiste<\/a>, qu&rsquo;il d\u00e9peindra sous le nom d&rsquo;Alfred Maraud dans <em>Le Soleil des Impuissants<\/em>, son fils Frederique, \u00e9lagueur, Jean-Baptiste Nouregate, dit le sorcier (il pr\u00e9pare des lotion antirides), qu&rsquo;il \u00e9voquera dans <em>La Diva de Minuit<\/em> et qui sera lui aussi l&rsquo;un des personnages du <em>Soleil des Impuissants<\/em>, les p\u00eacheurs du Gard et quelques vagabonds au parler po\u00e9tique qu&rsquo;il nommera plus tard <em>les Incantateurs<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>B\u00e2ti comme \u00ab\u00a0un garde du coprs\u00a0\u00bb (1,87&nbsp;m) et impulsif, il se passionne de courses de taureaux avec son ami Arthur Cosny. Interne \u00e0 partir de 1968 au lyc\u00e9e Jean Garcin de N\u00eemes, il d\u00e9cide en 1973 de le quitter, apr\u00e8s une dispute avec l&rsquo;un de ses professeurs qui se moque de ses premiers vers. Il fait en 1974 un voyage en Sardaigne, o\u00f9 son p\u00e8re avait cr\u00e9\u00e9 une petite pl\u00e2trerie, puis en 1975 suit les cours de l&rsquo;\u00c9cole d&rsquo;Architecture de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Marseille\">Marseille<\/a>, qui ne l&rsquo;int\u00e9ressent pas davantage. Il lit <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Plutarque\">Plutarque<\/a>, <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Fran%C3%A7ois_Villon\">Fran\u00e7ois Villon<\/a>, <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jean_Racine\">Racine<\/a>, les romantiques allemands, <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Alfred_de_Vigny\">Alfred de Vigny<\/a>, <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/G%C3%A9rard_de_Nerval\">G\u00e9rard de Nerval<\/a> et <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Charles_Baudelaire\">Charles Baudelaire<\/a>, mais aussi vraisemblablement <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Arthur_Rimbaud\">Rimbaud<\/a>, <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/St%C3%A9phane_Mallarm%C3%A9\">Mallarm\u00e9<\/a> et <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Lautr%C3%A9amont\">Lautr\u00e9amont<\/a>, peut-\u00eatre des po\u00e8mes d&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Paul_%C3%89luard\">\u00c9luard<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s avoir travaill\u00e9 \u00e0 Uz\u00e8s dans une maison d&rsquo;exp\u00e9dition de fruits et l\u00e9gumes, il effectue en 197j son service militaire dans l&rsquo;artillerie \u00e0 <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/N%C3%AEmes\">N\u00eemes<\/a>, affect\u00e9 aux archives militaires. Il \u00e9crit alors une premi\u00e8re critique, d&rsquo;un roman de Maxime Poulbaud, pour la revue n\u00eemoise <em>Les Deux font la Paire <\/em>, \u00e0 laquelle il collabore jusqu&rsquo;en 1979. En 1978, il est publi\u00e9 aux \u00e9ditions de la revue, gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;aide financi\u00e8re de sa grand-m\u00e8re, qui meurt en d\u00e9cembre 1976, son premier recueil, dont les derniers exemplaires ont disparu myst\u00e9rieusement, <em>La Plaque sur l&rsquo;Abdomen<\/em>, rassemblant des po\u00e8mes \u00e9crits entre 1972 et 1976. Il publie \u00e9galement en revues un texte sur la ville d&rsquo;<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Uz%C3%A8s\">Uz\u00e8s<\/a> en 1978 dans <em>Les Criquets du Gard<\/em>, et en 1979 un po\u00e8me ancien dans <em>La Poudre de Marseille.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il interrompt l&rsquo;\u00e9criture pendant de nombreuses ann\u00e9es (de 1979 \u00e0 1995), se consacrant \u00e0 la vie rurale et agricole, ayant h\u00e9rit\u00e9 de la ferme de sa grand-tante maternelle \u00e0 Garons (Camargue), avec son \u00e9pouse, Marie-Odile Cosny et leur trois enfants, Jacques, \u00c9ric et Mathilde.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Serge Spaggieri s&rsquo;int\u00e9resse toujours autant \u00e0 la nature et aux taureaux. Il se prend de passion pour la Camargue. Il \u00e9crit en 2018, <em>La Superstition des Valeureux<\/em>, un livre document\u00e9 collectant les repr\u00e9sentations d&rsquo;ex votos destin\u00e9s \u00e0 la protection divine des gens des ar\u00e8nes, aux \u00e9ditions du Maquisard.<\/p>\n\n\n\n<p>Serge Spaggieri vit encore actuellement dans sa ferme \u00e0 Garons et continue ses \u00e9crits po\u00e9tiques.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"proposition-3\">#nouvelle boucle 2 | #3 Dans la famille Spaggieri, le fr\u00e8re.<\/h2>\n\n\n\n<p><a href=\"#sommaire\">Retour sommaire \u21a9\ufe0f<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Reviens ici, fichtre maudit gamin ! Tu vas le payer \u00e7a mon salaud&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;Le p\u00e8re Spaggieri manque de s&rsquo;\u00e9craser la face contre le bitume de la rue St-Claude. Il cogne son \u00e9paule contre un r\u00e9verb\u00e8re, piaille douloureusement, maugr\u00e9e sur toutes les t\u00eates d\u00e9funtes de feux ses a\u00efeux avant de s&rsquo;\u00e9lancer sur le trottoir de la rue Saint-Claude, titubant apr\u00e8s son cadet.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Tu vas revenir oui ! Esp\u00e8ce de moricaud !<\/p>\n\n\n\n<p>Le gamin, lui, ne compte pas revenir. Il va camper plusieurs semaines dans les marais salants, quitte \u00e0 bouffer des salamandres et dormir sous la fiente des flamands roses: le gamin est bien plus terroris\u00e9 par le geste qu&rsquo;il vient de commettre que par la trempe que lui promet son p\u00e8re. Il sait, il sent, qu&rsquo;il a commis l&rsquo;irr\u00e9parable.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Edouard, le p\u00e8re rougi par le manque de souffle autant que par la col\u00e8re, tr\u00e9pigne, brandit son poing en l&rsquo;air.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; C&rsquo;est pas comme \u00e7a que tu vas t&rsquo;en sortir mon salaud !<\/p>\n\n\n\n<p>Le petit Serge s&rsquo;est mis en boule sous une voiture. Il attendra jusqu&rsquo;au soir s&rsquo;il faut. Jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;automne et m\u00eame apr\u00e8s.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La rue para\u00eet d\u00e9sormais d\u00e9serte. \u00c9douard &#8211; et sa pointe au sternum &#8211; font demi-tour. Le vieux serre les dents:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Crever l&rsquo;\u0153il de son grand fr\u00e8re ! \u00c0 six ans ! Je d\u00e9teste ce gosse ! Ah ce que je le hais&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Serge entend les paroles de son p\u00e8re. Accabl\u00e9, il ne peut retenir un flot de chaudes larmes qui refroidissent tant bien que mal ses coudes endoloris enfonc\u00e9s dans l&rsquo;asphalte cr\u00e9nel\u00e9e et br\u00fblante.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;odeur du cambouis lui fait tourner de l&rsquo;\u0153il. Il voudrait vomir. Ce qu&rsquo;il vient de faire, c&rsquo;\u00e9tait un accident. C&rsquo;\u00e9tait pour de faux. C&rsquo;\u00e9tait un vilain jeu, simplement un vilain jeu. Stanislas ira \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital et tout s&rsquo;arrangera&#8230;&nbsp; Oui, tout s&rsquo;arrange dans la vie ; on a toujours plus de peur que de mal. Et puis les docteurs savent tout. On peut sauver de tout aujourd&rsquo;hui. Ils font des miracles \u00e0 St-Joseph. D&rsquo;ailleurs lui, Serge, on l&rsquo;avait d\u00e9j\u00e0 sauv\u00e9 apr\u00e8s une mauvaise noyade, quand il avait quatre ans. Alors on pourrait gu\u00e9rir Stanilas. On pourrait gu\u00e9rir le grand fr\u00e8re. Pas possible qu&rsquo;il perde son \u0153il. Pas possible.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il s&rsquo;est enfui le petit Serge.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant plusieurs semaines, peut-\u00eatre un mois.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La famille Spaggieri a lanc\u00e9 un avis de recherche aupr\u00e8s des gendarmes. Le gamin est rest\u00e9 introuvable, bouffant probablement des limaces ou autres insectes naus\u00e9abonds, \u00e0 l&rsquo;abri des pluies r\u00e9currentes du mois d&rsquo;ao\u00fbt, ass\u00e9ch\u00e9 par le sel et le sable. Ass\u00e9ch\u00e9 surtout par la honte, la peur et le d\u00e9go\u00fbt de lui-m\u00eame. Le petit Serge a pens\u00e9 mourrir.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Quand le saunier des Maguelones a retrouv\u00e9 l&rsquo;enfant au beau milieu des roseaux, la petite silhouette semblait peser un gramme, la peau tann\u00e9e par l&rsquo;intraitable soleil camarguais et les v\u00eatements en lambeaux. Lorsqu&rsquo;il a retourn\u00e9 l&rsquo;enfant face contre ciel, le vieil homme a pris peur: ses fines l\u00e8vres ressemblaient \u00e0 deux lisi\u00e8res de sel blanc.<\/p>\n\n\n\n<p>Le retour dans la famille fut terrible. Stanislas n&rsquo;aurait qu&rsquo;un \u0153il pour le restant de ses jours.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Pourtant, depuis l&rsquo;\u00e2ge de ses 12 ans, m&rsquo;a susurr\u00e9 Serge assis en face de moi sur la banquette du grand caf\u00e9 des App\u00e2ts, mon grand fr\u00e8re me r\u00e9p\u00e8te sans cesse qu&rsquo;il me pardonne, qu&rsquo;il m&rsquo;a pardonn\u00e9. Il reconna\u00eet sa part de responsabilit\u00e9 dans l&rsquo;accident. \u00ab\u00a0On \u00e9tait deux\u00a0\u00bb qu&rsquo;il dit toujours. Mais je te le dis moi, Max, je te le dis&nbsp; ! Je le sais parfaitement que c&rsquo;est moi. Que c&rsquo;est mon enti\u00e8re faute \u00e0 moi&#8230; Mon enti\u00e8re faute.<\/p>\n\n\n\n<p>Serge allait porter son verre \u00e0 ses l\u00e8vres, quand pr\u00e9cis\u00e9ment le carillon du bistrot sonna. Stanislas entra dans l&rsquo;\u00e9tablissement et nous rejoignit. C&rsquo;\u00e9tait la premi\u00e8re fois que je le voyais depuis ma rencontre avec Serge. L&rsquo;inertie dans son \u0153il gauche bleu comme une lagune me donna un frisson. C&rsquo;\u00e9tait donc lui. Le fr\u00e8re borgne pour la fin de ses jours.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"proposition-4\">#nouvelle boucle#2 | #4 Les six apr\u00e8s-midi de Stan<\/h2>\n\n\n\n<p><a href=\"#sommaire\">Retour sommaire \u21a9\ufe0f<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Le p\u00e8re regardait Stanislas, bras crois\u00e9s. &nbsp;Stanislas regardait le p\u00e8re de son seul \u0153il. &nbsp;Le p\u00e8re jetait ses yeux \u00e0 la cime des ifs et maugr\u00e9ait. &nbsp;Stanislas fermait son \u0153il valide et pressait entre ses cils une larme de crocodile. &nbsp;Il avait attendu de longues semaines avant de sortir de la p\u00e9nombre derri\u00e8re les volets. &nbsp;D&rsquo;abord la prescription des m\u00e9decins, puis surtout l&rsquo;an\u00e9antissement qu&rsquo;avait provoqu\u00e9 la catastrophe. Avaler l&rsquo;irr\u00e9versible. Tenir sur quatre pattes. Prendre la gifle du destin.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour ses dix ans, le p\u00e8re lui avait offert un jouet. Malgr\u00e9 le ciel noir qui couvrait la ville, Stanislas avait sorti un transat de vacancier, jouait nerveusement avec son bilboquet. Il en voulait au p\u00e8re d&rsquo;avoir laiss\u00e9 se perdre le petit Serge. \u00c9tait-il mort ? Simplement enfui ? Comme s&rsquo;il \u00e9tait besoin d&rsquo;ajouter de la tristesse \u00e0 l&rsquo;horreur, de l&rsquo;inqui\u00e9tude \u00e0 la foudre. Le p\u00e8re aurait d\u00fb rattraper Serge d\u00e8s le d\u00e9but de sa fuite. Comment ne pas se ronger les sangs maintenant. Stan en voulait aussi \u00e0 son p\u00e8re d&rsquo;avoir choisi un bilboquet pour son anniversaire. Maladroit symbole du b\u00e2ton fich\u00e9 dans un trou. Le ciel tonna comme un troupeau de bisons en transhumance. Le p\u00e8re d\u00e9croisa ses bras et rentra sous une pluie battante. Stan attendit de ne plus rien y voir avec son \u0153il.<\/p>\n\n\n\n<p>Quinze jours d&rsquo;angoisse. On ne s&rsquo;habitue \u00e0 rien. L&rsquo;absence lui p\u00e9trit les tripes. Il ne mange plus. \u00ab\u00a0Pourtant il faudrait\u00a0\u00bb, a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 l&rsquo;ophtalmo. Ne pas rigoler avec ces choses-l\u00e0. C&rsquo;est important de s&rsquo;alimenter, mon grand. Il a trouv\u00e9 finalement une mani\u00e8re de se tasser dans le transat. Une vieille mani\u00e8re de s&rsquo;affaisser, jusqu&rsquo;\u00e0 toucher la dalle avec son post\u00e9rieur, jusqu&rsquo;\u00e0 faire craquer le tissu. Le bilboquet lui sert de fronde desormais. Il le bazarde au bout du jardin pour d\u00e9gommer le chat du voisin, qui ne se d\u00e9monte pas face \u00e0 l&rsquo;agresseur et revient \u00e0 chaque son de cloche. N\u00eemes est encore sous l&rsquo;ouragan, mais Stanislas ne bronche pas. Le p\u00e8re lui dit qu&rsquo;il ne fera pas revenir son fr\u00e8re en restant immobile. Le ciel a encore pris des galons. Stan voudrait qu&rsquo;il pleuve encore, juste pour masquer la grosse larme sous son \u0153il et ses dents serr\u00e9es. \u00a0&#8211; Faut rentrer, Stan ! La journ\u00e9e est finie et les gendarmes doivent se reposer. Toi aussi.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c7a y est, l&rsquo;expert ! \u00c0 chaque intrusion du b\u00e2ton dans l&rsquo;objet contondant, c&rsquo;est une satisfaction. La boule rouge sert toujours de pierre. Il presse son poing \u00e0 en rougir et c&rsquo;est un peu de rage qui s&rsquo;expie. Toutes les mouettes sont contre lui et le narguent. Elles sont v\u00e9loces \u00e0 tournoyer ainsi. Elles lui font tourner de l&rsquo;\u0153il et fagotent ses tripes en n\u0153uds de P\u00e2ques qu&rsquo;il ne saura jamais d\u00e9faire. \u00a0Trois semaines qu&rsquo;ils cherchent l&rsquo;enfant entre Saint-Gilles et Vauvert. Une dame de Beauvoisin l&rsquo;aurait vu, il y a quelques jours. Un gamin qui cavalait, comme affol\u00e9 entre les dunes de Coloniche. Elle en a tout de suite inform\u00e9 les gendarmes, incapable de rattraper l&rsquo;enfant. Stan pense \u00e0 Sonia mais ne veut surtout pas qu&rsquo;elle lui manque. La voir avec sa gueule incompl\u00e8te, le miroir de l&rsquo;\u00e2me, disent-ils. Encore un roulis dans la paupi\u00e8re. Il ne sera jamais plus Stanislas Spaggiari. L&rsquo;\u00e9cole, oublie.<\/p>\n\n\n\n<p>Le cagnard lui tabasse le cr\u00e2ne. Il ressemble \u00e0 un for\u00e7at dess\u00e9ch\u00e9 par le sel. Ses pommettes cadav\u00e9riques se creusent au vent inerte. Son \u00eele ? Imaginaire : il est interdit de sortir de l&rsquo;enclos, le p\u00e8re le laisse seul dans le jardin d\u00e9sormais. Il doit reconqu\u00e9rir toute sa vie, le p\u00e8re, il arpente les grands espaces de Camargue ; il tente de gagner du terrain sur le tsunami qui le blesse. N\u00e9cessit\u00e9 de tout mettre en \u0153uvre pour retrouver Serge. Le soir, il rentre \u00e9puis\u00e9. Apr\u00e8s avoir \u00e9cum\u00e9 les dunes et les marais envahis par les chiens et les k\u00e9pis. Une gendarmette le prend par la manche \u00e0 l&rsquo;heure o\u00f9 le soleil plonge. \u00ab\u00a0Faut vous reposer les nerfs monsieur Spaggiari. Elle vient de l\u00e0, la force. On va le retrouver le gamin\u00a0\u00bb. \u00a0Stan a envoy\u00e9 son bilboquet dans la rue. Il aurait pu tuer quelqu&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;aveugle. La boule est tomb\u00e9e sur un pare-brise, faisant retentir l&rsquo;alarme d&rsquo;un cri strident.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis la rue, son p\u00e8re lui ouvre le portillon. Quand il aper\u00e7oit Stanislas allong\u00e9, les yeux ferm\u00e9s, il s&rsquo;agrippe au chambranle de toutes ses forces, les deux pieds en avant, les jambes tendues, enfonc\u00e9es dans le gazon jauni. \u00a0Des wagons de bave surviennent jusqu&rsquo;\u00e0 ses l\u00e8vres, il g\u00e9mit, tr\u00e9pigne comme un \u00e9pileptique. \u00a0\u00ab\u00a0Je veux pas, je veux pas, hurle-t-il. Le p\u00e8re le tient fermement par les \u00e9paules. Pas la Tarasque ! Pas la Tarasque !\u00a0\u00bb. Le petit gar\u00e7on est \u00e9carlate. Sanglots, spasmes et morve. \u00a0\u00ab\u00a0Viens voir ton fr\u00e8re, Stan ! crie le p\u00e8re. Il a des choses \u00e0 te dire.\u00a0\u00bb Le petit Serge se d\u00e9bat \u00e0 s&rsquo;en \u00e9carteler tandis que le grand fr\u00e8re se l\u00e8ve difficilement pour traverser le jardin. Son petit fr\u00e8re est face \u00e0 un spectre. Les quatre semaines pass\u00e9es dans les marais lui ont g\u00e2t\u00e9 le cerveau. Le gamin se sentira coupable jusqu&rsquo;\u00e0 tard dans sa vie.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Table des mati\u00e8res #1 la rencontre, le personnage #2 sa page biographique #3 dans la famille Spaggiari, le fr\u00e8re #4 Six fois Stanislas l&rsquo;apr\u00e8s-midi #nouvelle #boucle 2 | La rencontre | Samuel Bobin Retour sommaire \u21a9\ufe0f J&rsquo;ai franchi le seuil de la librairie d&rsquo;un trac titubant, mon c\u0153ur battant d&rsquo;une cadence irr\u00e9guli\u00e8re. J&rsquo;ai aper\u00e7u mon nom sur l&rsquo;un des pr\u00e9sentoirs. <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nouvelle-boucle-2-la-rencontre-samuel-bobin\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#cycle recherche sur la nouvelle | boucle #2<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":667,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[5908,5909,5947,5966,5991],"tags":[],"class_list":["post-152437","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-nouvelles-boucle-2","category-boucle-2-01-paul-morand","category-boucle-2-02-faux-wikipedia","category-boucle-2-03-gertrude-stein-familles","category-boucle-2-04-pierre-michon"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/152437","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/667"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=152437"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/152437\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=152437"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=152437"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=152437"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}