{"id":15255,"date":"2019-10-09T22:33:17","date_gmt":"2019-10-09T20:33:17","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=15255"},"modified":"2019-10-09T22:35:16","modified_gmt":"2019-10-09T20:35:16","slug":"fenetres-du-temps","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/fenetres-du-temps\/","title":{"rendered":"Fen\u00eatres du temps"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Fen\u00eatres du temps<br> <br> <br> Elle voit encore ses petites mains, accroch\u00e9es aux barreaux de la porte-fen\u00eatre de la cuisine. C\u2019est une balustrade branlante qui donne dans le vide. Il ne faut pas s&rsquo;accouder \u00e0 son appui de bois, elle est descell\u00e9e, on peut le v\u00e9rifier en poussant l\u00e9g\u00e8rement la balustrade, alors on voit jouer dans le mur, le gros clou qui tient le chambranle. Vu sa taille \u00e0 cette \u00e9poque, elle serait bien incapable d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 cet appui, elle se contente d&rsquo;agripper avec circonspection les barreaux. La cuisine est petite et allong\u00e9e, c&rsquo;est la seule fen\u00eatre, elle doit rester ouverte pour les odeurs de cuisine, les vapeurs du repassage, la chaleur des fers reposant sur les foyers de la cuisini\u00e8re.<br> <br> <br> Le chambranle est de bois, c&rsquo;est une fen\u00eatre carr\u00e9e de la largeur de son lit. Il est  coll\u00e9  contre, \u00e0 l\u2019horizontal. Elle n\u2019y acc\u00e8de que couch\u00e9e. Le jour, par l\u2019embrasure, elle y contemple les nuages et la nuit, les \u00e9toiles. L&rsquo;\u00e9t\u00e9, elle ouvre grand&nbsp;! Il faut descendre un peu dans le lit pour laisser place \u00e0 la vitre contre laquelle elle va d\u00e9placer le traversin. L\u00e0, en contact direct avec le ciel, elle profite encore mieux de la visite famili\u00e8re de l&rsquo;avion de vingt-deux heures douze. Il n\u2019est pas toujours ponctuel. Elle l\u2019attend, elle l\u2019entend arriver, elle voit ses phares de loin&nbsp;; enfin, par la fen\u00eatre, il fait sa royale entr\u00e9e, couch\u00e9e dans son lit, elle baigne dans la lumi\u00e8re et le rugissement des turbines. C&rsquo;est Versailles&nbsp;! dirait sa m\u00e8re \u00e0 propos de la d\u00e9bauche de lumi\u00e8re dans la chambre, ce serait Beethoven pour la musique. D\u00e8s qu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9loigne, elle s\u2019endort mais parfois elle dort d\u00e9j\u00e0 quand il arrive, il la r\u00e9veille alors. Ou bien parfois elle ne l&rsquo;entend que de loin passer dans son r\u00eave.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>De la taille d&rsquo;une porte, elle est articul\u00e9e sur trois vantaux, encadr\u00e9s de fer. On peut  l&rsquo;ouvrir par quartier ou enti\u00e8rement en repliant les vantaux l&rsquo;un sur l&rsquo;autre. Ouverte, au cinqui\u00e8me \u00e9tage, la fen\u00eatre donne sur un vide dont on est prot\u00e9g\u00e9 par une barri\u00e8re en fer forg\u00e9, sur la ville en contrebas, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019avenue de la Victoire et, plus proches, sur les chambres d&rsquo;un h\u00f4tel dont on voit les clients vaquer, souvent nus, \u00e0 leurs affaires intimes. La nuit, la fen\u00eatre est sanglante \u00e0 cause de l&rsquo;enseigne du cin\u00e9ma l&rsquo;Escurial qui clignote rouge sur la paroi de l&rsquo;immeuble.<br> <br> <br>Elles l&rsquo;avaient ouverte dans la salle de classe de l&rsquo;institution Notre-Dame \u00e0 Besan\u00e7on, c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;ann\u00e9e du bac, il faisait chaud, elles \u00e9taient toutes deux assises c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te. La fen\u00eatre tr\u00e8s haute avec des montants de bois peints en gris, \u00e9talait devant elles la fronti\u00e8re de sa vitre, l\u00e9g\u00e8rement poussi\u00e9reuse. Le verre \u00e9tait si \u00e9pais qu\u2018elles n&rsquo;entendaient plus rien. En une seconde, elles s\u2019\u00e9taient coup\u00e9 du monde, du reste de la classe, de la prof qui s&rsquo;agitait. \u00c9vad\u00e9es, elles avaient quitt\u00e9 la r\u00e9alit\u00e9 et contemplaient le ciel en toute s\u00e9r\u00e9nit\u00e9. \u00c7a n\u2019a dur\u00e9 qu\u2018un instant mais c\u2019est rest\u00e9 grav\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est une fen\u00eatre rectangulaire divis\u00e9e en six petits carreaux par des traverses de bois. Dans la lame d\u2019air du double vitrage, les araign\u00e9es se sont infiltr\u00e9es, elles ont tiss\u00e9 leurs toiles, quelques b\u00eates les pattes en l\u2019air ont racorni dans un coin. Au sommet, le store de m\u00e9tal est en partie remont\u00e9, les lamelles souvent poussi\u00e9reuses entass\u00e9es l\u2019une sur l\u2019autre. Sur le c\u00f4t\u00e9 pend le double fil de l\u2019enrouleur. Une bougie est pos\u00e9e sur l\u2019appui, elle l\u2019allume quand il fait sombre, la flamme alors se refl\u00e8te dans la vitre. De cette fen\u00eatre on voit le champ, les envols de pies mais la nuit de son lit, elle ne voit que les frondaisons et la lune parfois. On a l\u2019impression de dormir en for\u00eat.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Fen\u00eatres du temps Elle voit encore ses petites mains, accroch\u00e9es aux barreaux de la porte-fen\u00eatre de la cuisine. C\u2019est une balustrade branlante qui donne dans le vide. 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