{"id":152789,"date":"2024-05-19T08:43:36","date_gmt":"2024-05-19T06:43:36","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=152789"},"modified":"2024-05-19T08:49:43","modified_gmt":"2024-05-19T06:49:43","slug":"boucle-2-03-l-natachadevie-l-lours-adule-et-le-portier-assassine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/boucle-2-03-l-natachadevie-l-lours-adule-et-le-portier-assassine\/","title":{"rendered":"boucle 2 #03 l NatachaDevie l L\u2019ours (adul\u00e9) et le portier (assassin\u00e9)"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><em>Avertissement&nbsp;: suite \u00e0 l\u2019insistance de ma maman, et non sans humeur, j\u2019ai modifi\u00e9 la plupart des noms, et arrondi quelques angles<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>*<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019abord, les personnages secondaires de cette histoire&nbsp;: nous, les Devie, c\u2019est \u00e0 dire Pierre, Agn\u00e8s et leurs jumelles&nbsp;: Karine et Natacha. Nous habitions \u00e0 l\u2019\u00e9poque des faits un tr\u00e8s vieux mas \u00e0 sept sinueux kilom\u00e8tres de Prats de Mollo, village pyr\u00e9n\u00e9en situ\u00e9 pr\u00e8s de la fronti\u00e8re espagnole. Nous \u00e9tions donc un peu \u00e0 part, de m\u00eame que les Dubouch, les vrais h\u00e9ros de mon histoire (patience, je m\u2019\u00e9chauffe&#8230;), mais la ressemblance s\u2019arr\u00eate l\u00e0. Mes parents \u00e9taient triplement \u00e0 part&nbsp;: ils vivaient \u00e0 l\u2019\u00e9cart du village, ils \u00e9taient n\u00e9o-ruraux, et ils \u00e9taient c\u00e9ramistes. Au village, on racontait qu\u2019ils s\u2019\u00e9taient install\u00e9s l\u00e0 pour faire du trafic de drogue entre l\u2019Espagne et Paris, o\u00f9 ils montaient tous les ans vendre leurs cr\u00e9ations, mais dans les fermes alentour, on les connaissait comme des gens simples et travailleurs, qui ne demandaient qu\u2019\u00e0 s\u2019int\u00e9grer et prenaient soin de leurs terres. D\u2019aussi loin que je me souvienne, il y a les veill\u00e9es dans les fermes voisines, il y a Pierre du Riou qui apprend le travail de la terre \u00e0 mon p\u00e8re, emm\u00e8ne les brebis en montagne avec ma m\u00e8re, il y a sa femme F\u00e9licie qui nous prom\u00e8ne dans sa brouette et nous fait d\u2019affreux bisous collants en nous serrant contre son \u00e9norme poitrine, il y a les foins en commun, le cochon, l\u2019entraide, donc, et l\u2019amiti\u00e9, parfois.<br>Karine, ma s\u0153ur et moi, allions \u00e0 l\u2019\u00e9cole du village. Les parents des copains nous appelaient \u00ab&nbsp;les filles des potiers&nbsp;\u00bb.<br>Mais je n\u2019en raconterai pas plus, parce que les Dubouch attendent.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais fascin\u00e9e par les Dubouch. En vrai, ils ne s\u2019appelaient pas les Dubouch, mais je n\u2019ai jamais entendu personne les appeler autrement. Il faudrait dire&nbsp;: ceux de la ferme du Bouch, mais je continuerai \u00e0 les appeler les Dubouch parce que c\u2019est comme \u00e7a qu\u2019ils r\u00e9sonnent en moi, et vous allez voir, cette histoire est pour beaucoup une histoire de r\u00e9sonance. Les Dubouch, donc, vivaient \u00e0 quelques kilom\u00e8tres de Prats de Mollo&nbsp;: le p\u00e8re, la m\u00e8re Dubouch, les deux (trois?) fr\u00e8res et les deux s\u0153urs Henriette et&nbsp;?. Beaucoup de trous dans le puzzle. Ce dont je me souviens le mieux, c\u2019est de ce je-ne-sais-quoi de sombre et de myst\u00e9rieux, au bord de l\u2019excitant, quand Maman parlait des Dubouch, des papillons dans le ventre que provoquait (provoque) leur \u00e9vocation, tout particuli\u00e8rement celle de Michel Dubouch. Je me figurais le Bouch comme un lieu un peu surnaturel, avec ses hommes presque primitifs, alcooliques et terribles, leur virilit\u00e9 brute et mena\u00e7ante, avec ses femmes gu\u00e8re plus civilis\u00e9es, \u00e0 la fois fortes femmes \u00e0 qui on ne la fait pas et victimes de choses obscures et terrifiantes que je ne me repr\u00e9sentais pas et que leur feraient subir le p\u00e8re, peut-\u00eatre un fr\u00e8re\u2026 J\u2019ai visit\u00e9 un jour la ferme, sans doute avec mes parents, et la seule chose dont je me souvienne, ce sont les sc\u00e8nes terribles que chaque recoin faisait na\u00eetre en moi, quoique le mot \u00ab&nbsp;sc\u00e8ne&nbsp;\u00bb ne convienne pas, puisque je ne visualisais rien, je me laissais envahir par des choses sans forme, une violence diffuse, du fond des \u00e2ges.<\/p>\n\n\n\n<p>.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout cela est bien beau (si j\u2019ose dire), mais ne suffit pas \u00e0 faire un portrait de famille. Je t\u00e9l\u00e9phone donc \u00e0 ma m\u00e8re&nbsp;:<br>\u00ab&nbsp;Maman, pourquoi tu parlais toujours des Dubouch comme si c\u2019\u00e9tait une famille, comment dire, \u00e0 part&nbsp;?&nbsp;\u00bb<br>\u00ab&nbsp;C\u2019est vrai qu\u2019ils \u00e9taient\u2026 sp\u00e9ciaux. Les gens du village les prenaient un peu pour des arri\u00e9r\u00e9s. Le p\u00e8re \u00e9tait un alcoolique fini, il est mort d\u2019un accident de mobylette, compl\u00e8tement bourr\u00e9, quelques ann\u00e9es avant le drame. La m\u00e8re \u00e9tait particuli\u00e8re aussi. On la c\u00f4toyait, Pierre et moi, le jour du cochon, elle faisait un de ces barouf en remplissant les boyaux&nbsp;! Ah, \u00e7a, elle mettait de l\u2019ambiance&nbsp;! Elle parlait tr\u00e8s fort, une sacr\u00e9e bonne femme\u2026 Brave, aussi, mais, comment dire, brut de d\u00e9coffrage\u2026 Il y avait la grande s\u0153ur, que j\u2019ai peu connue, trapue, bourrue, du genre pas commode. Ensuite venait Joseph, qui s\u2019est mari\u00e9 avec Th\u00e9r\u00e8se Puig, (une sacr\u00e9 famille aussi, les Puig, le p\u00e8re limite jobard, la m\u00e8re un peu simple, la grande s\u0153ur Marie morte assassin\u00e9e\u2026). Bref, Joseph et Th\u00e9r\u00e8se se sont install\u00e9s \u00e0 Prats. Th\u00e9r\u00e8se a rapidement sombr\u00e9 dans l\u2019alcool, elle a fait un coma et n\u2019a plus jamais parl\u00e9. La petite s\u0153ur Dubouch, Georgette, n\u2019a pas eu de chance non plus&nbsp;: elle a d\u00fb quitter le village, elle \u00e9tait devenue une pestif\u00e9r\u00e9e apr\u00e8s le drame, tout le monde lui rappelait ce qu\u2019avait fait son fr\u00e8re Michel&#8230;<br>Michel Dubouch, le plus gentil. Michel, il \u00e9tait lumineux. C\u2019\u00e9tait quelqu\u2019un\u2026 comment dire\u2026 Il attirait. Oui, c\u2019\u00e9tait quelqu\u2019un qui attirait. On le rencontrait surtout chez Pierre et F\u00e9licie, au Riou, il venait donner des coups de main. \u00c7a faisait toujours plaisir de le voir, Michel et son beau sourire. On le rencontrait aussi chez Fran\u00e7ois Soler, son grand copain de chasse. Tu te souviens de Fran\u00e7ois&nbsp;? Au village, on le prenait un peu pour un simplet, le gars qui n\u2019a connu que la ferme, mal d\u00e9grossi, quasi analphab\u00e8te, port\u00e9 sur le litron\u2026Un brave gars, pourtant. Toujours pr\u00eat \u00e0 rendre service. Il refusait de manger ses brebis, \u00e7a lui faisait trop de peine. Le gars au bon c\u0153ur, quoi. Malheureusement, il a tout perdu avec la fi\u00e8vre aphteuse, alors, si tu ajoutes l\u2019alcool, et puis ce temp\u00e9rament sanguin qu\u2019il avait&#8230; Bref, comme tu le sais, il a tu\u00e9 sa femme, Marie, la s\u0153ur de Th\u00e9r\u00e8se Puig, d\u2019un coup de carabine, devant les deux petites\u2026 Tiens, de penser \u00e0 cette histoire, j\u2019en ai perdu le fil. Michel, donc.<br>Michel, comme le reste de sa famille, comme Fran\u00e7ois Soler, comme la plupart des derniers repr\u00e9sentants de ces longues lign\u00e9es de paysans qui ont disparu aujourd\u2019hui, on le regardait un peu de haut, au village. Pourtant, quand on le connaissait, on savait qu\u2019il \u00e9tait sp\u00e9cial, mais pas dans le mauvais sens du terme. C\u2019est sa gentillesse qui \u00e9tait sp\u00e9ciale. Une fois par an, il \u00e9tait la star, \u00e0 la f\u00eate de l\u2019ours. Tu te souviens, \u00eatre choisi pour faire l\u2019ours, \u00e0 Prats, c\u2019\u00e9tait quelque chose\u2026 \u00e7a te donnait une sacr\u00e9e aura\u2026Et puis Michel, avec son masque de suie et sa peau de b\u00eate, c\u2019\u00e9tait le plus impressionnant de tous. Le plus sauvage, il \u00e9lectrisait la foule&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><br>(Ici, il faudrait que j\u2019aie la place de t\u2019expliquer vraiment, cher lecteur, la f\u00eate de l\u2019ours, sinon il te manque un \u00e9l\u00e9ment pour comprendre Michel Dubouch, pour comprendre ma fascination pour Michel Dubouch, pour comprendre toute cette histoire. Il faudrait que je te raconte ce que c\u2019est pour les prat\u00e9ens, la f\u00eate de l\u2019ours (\u00e0 ne surtout pas confondre avec la f\u00eate de l\u2019ours d\u2019Arles sur Tech, le village voisin, co-laur\u00e9at du patrimoine immat\u00e9riel de l\u2019humanit\u00e9, avec son ridicule nounours sens\u00e9ment terrifiant, path\u00e9tique, \u00e7a, oui. <em>T<\/em><em>he real thing<\/em>, le grand frisson, c\u2019est l\u2019ours de Prats). Bref, une histoire dr\u00f4lement int\u00e9ressante, et puis pas du tout hors sujet, mais la v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est que c\u2019est dr\u00f4lement difficile \u00e0 raconter&nbsp;: la f\u00eate de l\u2019ours, \u00e7a se vit, \u00e7a se sent, \u00e7a ne rentre pas dans du blabla litt\u00e9raire, et rien \u00e0 voir avec du folklore pour touristes, \u00e7a te retourne les tripes pour la vie. Mais je ne crois pas que je sais raconter \u00e7a, et puis ce n\u2019est pas le moment).<\/p>\n\n\n\n<p><br>\u00ab&nbsp;Une ann\u00e9e, poursuit Maman, une \u00e9quipe de l\u2019antenne nationale d\u2019FR3 est venue faire un reportage sur la f\u00eate de l\u2019ours et ils ont mis le focus sur Michel Dubouch. L\u2019\u00e9quipe de tournage est m\u00eame mont\u00e9e \u00e0 la ferme filmer les Dubouch dans leur quotidien. Bref, je crois que Michel, tout \u00e7a, \u00e7a lui est mont\u00e9 \u00e0 la t\u00eate. Un soir, il a voulu aller danser \u00e0 Can Camaou, le portier lui a refus\u00e9 l\u2019entr\u00e9e. Michel, il a pas support\u00e9. Il est rentr\u00e9 chez lui et il est revenu avec son fusil de chasse. Il a attendu cach\u00e9 dans les buissons plusieurs heures jusqu\u2019\u00e0 ce que le dernier client ait quitt\u00e9 la bo\u00eete de nuit, et quand le portier est sorti, il lui a tir\u00e9 dessus, en pleine la poitrine&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0. C\u2019\u00e9tait l\u2019histoire de Michel Dubouch, sombre h\u00e9ro de mon enfance.<\/p>\n\n\n\n<p>Vient le moment de me poser la question suivante&nbsp;: quelles traces a laiss\u00e9es Michel Dubouch sur mon impressionnable esprit d\u2019enfant&nbsp;? Je dirais&nbsp;: la trace de l\u2019ind\u00e9cidable, la marque du trouble. L\u2019histoire de Michel Dubouch (et celle de son ami Fran\u00e7ois Soler), c\u2019est l\u2019apprentissage par un \u00eatre en formation de cette chose tr\u00e8s importante&nbsp;: on ne peut pas conna\u00eetre les gens. Et puis ceci&nbsp;: juger un acte en l\u2019isolant, c\u2019est comme vouloir saisir un grain de sable avec un gant de boxe. Un, \u00e7a ne marche pas et deux, c\u2019est ridicule.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour finir, Michel et Fran\u00e7ois, ils m\u2019ont l\u00e9gu\u00e9 un autre cadeau&nbsp;: la tendresse, m\u00e9lancolique et persistante, pour nous les humains, qui voudrions tellement, et n\u2019y arrivons pas.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"800\" height=\"533\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/ours-prats-2.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-152793\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/ours-prats-2.jpg 800w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/ours-prats-2-420x280.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/ours-prats-2-768x512.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 800px) 100vw, 800px\" \/><\/figure>\n\n\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avertissement&nbsp;: suite \u00e0 l\u2019insistance de ma maman, et non sans humeur, j\u2019ai modifi\u00e9 la plupart des noms, et arrondi quelques angles * D\u2019abord, les personnages secondaires de cette histoire&nbsp;: nous, les Devie, c\u2019est \u00e0 dire Pierre, Agn\u00e8s et leurs jumelles&nbsp;: Karine et Natacha. 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