{"id":152919,"date":"2024-05-22T09:53:14","date_gmt":"2024-05-22T07:53:14","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=152919"},"modified":"2024-05-22T15:37:57","modified_gmt":"2024-05-22T13:37:57","slug":"martha-et-le-patrimoine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/martha-et-le-patrimoine\/","title":{"rendered":"#nouvelles #04 Martha et le patrimoine"},"content":{"rendered":"\n<p>A Lergnes, district de Paterson, ce lundi de Pentec\u00f4te ressemble \u00e0 tous les jours f\u00e9ri\u00e9s dans les territoires. Promeneurs en groupes, familles en v\u00e9lo, joggeuses en tenue l\u00e9g\u00e8re. Martha va compl\u00e9ter chez Gamm vert les achats de plants pour garnir ses jardini\u00e8res ; elle ajoute une bouteille de ros\u00e9 qu\u2019ils boiront \u00e0 midi sur la terrasse. Ils ont un invit\u00e9 et puis c\u2019est f\u00e9ri\u00e9. Le chien de la voisine vient \u00e0 sa rencontre en aboyant d\u00e8s qu\u2019il la voit. Imm\u00e9diatement rappel\u00e9 par sa ma\u00eetresse. Martha se tait, la voisine lui a interdit d\u2019appeler son chien <em>\u00e7a l\u2019oblige \u00e0 sauter par la fen\u00eatre du salon. <\/em>Comme s\u2019il avait besoin d\u2019\u00eatre appel\u00e9 pour faire ce qui lui chante et d\u2019aboyer comme il lui pla\u00eet. Mais il ob\u00e9it et se tait ! Bien d\u2019autres soucis agitent Martha , au premier rang desquels son livre sur l\u2019histoire de Lergnes et les d\u00e9chiffrements d\u2019archives dont elle ne vient pas \u00e0 bout. Si elle essaye d\u2019analyser son malaise, elle trouve d\u2019abord le doute sur l\u2019utilit\u00e9 de l\u2019entreprise, la fatigue devant la complexit\u00e9 de l\u2019enchev\u00eatrement du r\u00e9el dont elle ne parvient pas \u00e0 formuler une synth\u00e8se claire, la distance entre cette entreprise monacale \u00e0 d\u00e9crypter le pass\u00e9 et la vie, la vraie vie, celle des gens qui font leur jardin et s\u2019arr\u00eatent pour boire du ros\u00e9 avec leurs invit\u00e9s en profitant du soleil.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle sait que sans cette profondeur, ce recul, cette mise en perspective du pr\u00e9sent par le pass\u00e9, elle vivrait moins bien. Tout aurait moins de sens. Il y a aussi le charme secret de ces choses disparues, de ces mots qui restent les seules traces de vies enfuies et le myst\u00e8re d\u2019un monde oubli\u00e9 qui par bien des traits encore fa\u00e7onne le pr\u00e9sent. Comment faire sentir ce lien \u00e9troit entre ce qui fut et ce qui est. Comment voir ce qui est sans apercevoir ce qui fut. Elle aimerait faire de cette mise \u00e0 jour une force dans les combats actuels. Il y a un d\u00e9sir de puissance derri\u00e8re son ouvrage obscur. Elle le sait et ne s\u2019en cache pas. Tenir les deux bouts n\u2019est pas simple et souvent elle se sent bien seule sans aucun interlocuteur. Entre les historiographes poussi\u00e9reux et limite radotant, les passionn\u00e9s de l\u2019instant pr\u00e9sent et les chercheurs de r\u00e9volutions futures, o\u00f9 se situe-t-elle&nbsp;? Que construit-elle&nbsp;? Les c\u00e9l\u00e9brations m\u00e9morielles et patrimoniales l\u2019ennuient, c\u2019est autre chose qu\u2019elle cherche que personne ne comprend, pas m\u00eame elle sans doute. On la sollicite pourtant comme ce brave charg\u00e9 des affaires culturelles qui vit la culture comme un manteau seyant dont il convient d\u2019enjoliver le pr\u00e9sent.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est Toufik Barzaqh, le responsable du p\u00f4le culturel et festif, qui vient la solliciter pour qu\u2019elle accepte d\u2019assurer b\u00e9n\u00e9volement de guider les visiteurs dans l\u2019exposition qu\u2019il s\u2019est fait pr\u00eater pour comm\u00e9morer le 80e anniversaire du d\u00e9barquement en Provence. Que la France c\u00e9l\u00e8bre l\u2019engagement des troupes de son empire colonial pour ne pas laisser aux Am\u00e9ricains la gloire de l\u2019avoir d\u00e9livr\u00e9e, ne voit-il pas l\u2019astuce&nbsp;? Que ses anc\u00eatres marocains aient \u00e9t\u00e9 ces indig\u00e8nes qu\u2019on a contraints \u00e0 sauver le territoire d\u2019une nation dont ils n\u2019\u00e9taient m\u00eame pas citoyens et ne le deviendront pas , cela ne le g\u00eane pas&nbsp;? Elle n\u2019ira pas. Elle s\u2019insurge contre ce b\u00e9n\u00e9volat sollicit\u00e9 par les autorit\u00e9s \u00e0 n\u2019importe quelle occasion. C\u2019est terriblement politique la culture et Barzahq ce qui lui importe c\u2019est de ne pas se mettre les \u00e9lus \u00e0 dos, c\u2019est de sauver son poste. Le festif, l\u2019\u00e9v\u00e8nementiel voil\u00e0 son domaine, voil\u00e0 ce qu\u2019on lui demande, voil\u00e0 ce qui pla\u00eet \u00e0 tous et ne suscite aucune discussion.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant que Martha doute, Toufik profite de ses vacances au Maroc dans le pays de son p\u00e8re. Les Fran\u00e7ais \u00e0 Marrakech (ils disent Kech) le reconnaissent \u00e0 sa vraie valeur. Les touristes n\u2019ont rien \u00e0 faire de la culture et du patrimoine m\u00eame s&rsquo;ils mangent \u00e0 la terrasse des arts et vantent son mus\u00e9e priv\u00e9 sur Facebook, ce qu\u2019ils cherchent c\u2019est le soleil, la douceur de vivre, la couleur locale et le d\u00e9paysement. Qu\u2019en ont-ils \u00e0 faire de l\u2019histoire, de d\u00e9cisions prises sous la r\u00e9volution, de qui a \u00e9t\u00e9 soldat des guerres napol\u00e9oniennes&nbsp;? Martha s\u2019ent\u00eate. Elle fouille les archives et se d\u00e9sole. Elle n\u2019a trouv\u00e9 que 18 noms des enr\u00f4l\u00e9s sur les 78 hommes n\u00e9s entre 1770 et 1795, m\u00eame pas 20&nbsp;% de ceux qui particip\u00e8rent peut-\u00eatre aux guerres r\u00e9volutionnaires et aux campagnes de Napol\u00e9on. Et encore combien de d\u00e9serteurs le lendemain de leur incorporation. Personne \u00e0 Valmy, un seul a fait la campagne de Russie, aucun celle d\u2019\u00c9gypte. L\u2019unique exemple un peu parlant, c\u2019est Charles Coindre, un patronyme d\u00e9sormais disparu \u00e0 Lergnes, mais largement pr\u00e9sent dans les registres depuis le 16e si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Charles Coindre <\/strong>(Coinde pour l\u2019\u00e9tat civil de Lergnes) n\u00e9 \u00e0 Lergnes en 1770, fils de Jean Coindre et Fran\u00e7oise Dalma\u00efs, vignerons \u00e0 Bois Dieu. Il s\u2019engage d\u00e8s le 18&nbsp;juillet 1792. C\u2019est un grand gaillard qui mesure 1,92, a le visage long et le front large, les yeux gris et le nez ordinaire, la bouche saillante et le menton gros, les sourcils un peu marqu\u00e9s de petite v\u00e9role. Il fait la campagne de 1792-1793 dans l\u2019arm\u00e9e du Nord, est fait prisonnier de guerre le 2&nbsp;mars 1793. Il rentre en France le 16 messidor an 4, fait les campagnes des ans 5, 6 et 7 \u00e0 l\u2019arm\u00e9e des c\u00f4tes de l\u2019oc\u00e9an, celle de l\u2019an&nbsp;8 en Italie. Il est cong\u00e9di\u00e9 le 1 flor\u00e9al an 11, mais se r\u00e9engage en messidor an 12. Embarqu\u00e9 le 5 germinal an&nbsp;13 sur le Tourville, il est d\u00e9barqu\u00e9 en vend\u00e9miaire an 14 (octobre 1805). En 1807 il est sur l\u2019oc\u00e9an, en 1808 au Portugal. Il passe aux v\u00e9t\u00e9rans en Janvier 1809, se r\u00e9engage le 11&nbsp;juillet 1815 (apr\u00e8s Waterloo et la 2e abdication de Napol\u00e9on) et on perd sa trace. Son neveu Charles Coinde n\u00e9 \u00e0 Lergnes en 1812 porte son pr\u00e9nom, mais le parrain n\u2019est pas mentionn\u00e9 dans l\u2019acte de naissance. Charles&nbsp;2 Coinde meurt jeune \u00e0 Lergnes en 1833.<\/em><br><br>C\u2019est bien peu ! Et m\u00eame cet Alexandre Cusin n\u00e9 en 1795, m\u00e9daill\u00e9 de Ste H\u00e8l\u00e8ne, qui est mort \u00e0 80ans dans la maison qu\u2019elle habite, qui d\u2019autre qu\u2019elle s\u2019en soucie&nbsp;? La m\u00e9daille de Sainte-H\u00e9l\u00e8ne, cr\u00e9\u00e9e par Napol\u00e9on&nbsp;III, r\u00e9compense les 405&nbsp;000 soldats encore vivants en 1857, qui ont combattu aux c\u00f4t\u00e9s de Napol\u00e9on&nbsp;1er pendant les guerres de 1792-1815. C\u2019est si loin, tout le monde s\u2019en moque.<\/p>\n\n\n\n<p>Martha cherche d\u2019autres approches pour motiver Toufik. Les vieilles pierres sont souvent une meilleure entr\u00e9e que les archives \u00e9crites. Les ruines encore visibles dans le paysage, une occasion de restauration collective, une opportunit\u00e9 de promenade en famille. La commune compte encore de ces traces (quelques murs qui enserraient les grands domaines, des lavoirs, un pavillon de chasse) qui parlent plus que la charmante graphie du texte d\u00e9limitant les sections de la commune servant d\u2019assiette \u00e0 la contribution fonci\u00e8re ou le beau fran\u00e7ais employ\u00e9 pour d\u00e9cider du partage des communaux.<br><em>Messieurs l\u2019objet de la convocation tient au bien g\u00e9n\u00e9ral de notre paroisse, depuis bien des mois nombre d\u2019habitants paraissent d\u00e9sirer la division des bruy\u00e8res appartenant \u00e0 notre commune que plusieurs d\u2019entre eux sollicitent vivement; il est donc de mon devoir de vous communiquer les observations qui ont \u00e9t\u00e9 faites \u00e0 cet \u00e9gard; elles sont simples et justes\u2026<\/em><br>Ou encore le serment du cur\u00e9 de la paroisse qui a si peu plu qu\u2019il a d\u00fb laisser sa place :<br><em>&#8230;.Me souvenant aussi que la religion catholique recommande souvent l\u2019ob\u00e9issance aux puissances, reconnaissant que l\u2019Assembl\u00e9e nationale a une v\u00e9ritable puissance de faire une nouvelle constitution, comme citoyen je jure d\u2019\u00eatre fid\u00e8le \u00e0 la nation, \u00e0 la loi et au roi\u2026 de me conformer \u00e0 la constitution du clerg\u00e9 d\u00e9cr\u00e9t\u00e9e par l\u2019Assembl\u00e9e nationale accept\u00e9e par le roi et de maintenir *de tout mon pouvoir tous les d\u00e9crets accept\u00e9s par le roi<\/em>.<br>Martha trouve \u00e7a beau et tellement actuel. Elle sait qu\u2019elle est la seule.<\/p>\n\n\n\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 un vieux paysan qui y jouait enfant, elle a trouv\u00e9 l\u2019emplacement d\u2019un ancien lavoir cach\u00e9 sous des bambous dont elle avait d\u00e9nich\u00e9 le devis dat\u00e9 de 1847 aux archives d\u00e9partementales. Tout le monde l\u2019avait oubli\u00e9 dans cette propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e o\u00f9 il servait de lieu de pompage pour le haras voisin. L\u2019enthousiasme de la municipalit\u00e9 et de l\u2019association de protection de l\u2019environnement la surprend. Il ne faudra qu\u2019un \u00e9t\u00e9 pour le remettre en valeur et l\u2019an prochain il sera inscrit aux visites des journ\u00e9es du patrimoine. Toufik Barzahq est d\u00e9j\u00e0 \u00e0 la recherche de b\u00e9n\u00e9voles pour guider la visite. Martha sourit. Elle placera quelques \u00e9l\u00e9ments de contexte historique sur le d\u00e9membrement du fief de l\u2019ancien r\u00e9gime, la construction de la nationale qui a fait abandonner les chemins vicinaux \u00ab\u00a0devenus inutiles\u00a0\u00bb. On lui r\u00e9pond qu\u2019il faudra aussi parler des lavandi\u00e8res. Ce sera l\u2019ann\u00e9e du matrimoine. Et l&rsquo;adjointe \u00e0 la culture, la patronne de Toufik y tient.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A Lergnes, district de Paterson, ce lundi de Pentec\u00f4te ressemble \u00e0 tous les jours f\u00e9ri\u00e9s dans les territoires. Promeneurs en groupes, familles en v\u00e9lo, joggeuses en tenue l\u00e9g\u00e8re. Martha va compl\u00e9ter chez Gamm vert les achats de plants pour garnir ses jardini\u00e8res ; elle ajoute une bouteille de ros\u00e9 qu\u2019ils boiront \u00e0 midi sur la terrasse. 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