{"id":153527,"date":"2024-06-02T18:23:51","date_gmt":"2024-06-02T16:23:51","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=153527"},"modified":"2024-06-09T08:24:10","modified_gmt":"2024-06-09T06:24:10","slug":"nouvelles-boucle-3-1-mangrove-gueule-epaisse","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nouvelles-boucle-3-1-mangrove-gueule-epaisse\/","title":{"rendered":"#versune\u00e9copo\u00e9tique #01 | Mangrove gueule \u00e9paisse"},"content":{"rendered":"\n<p>J\u2019ai construit ma maison \u00e0 la lisi\u00e8re d\u2019une mangrove. Autour s\u2019affairent les pelleteuses et pousse l\u2019h\u00e9t\u00e9roclite d\u2019un nouveau quartier. Des baies vitr\u00e9es, des colonnades, de l\u2019aluminium aux fen\u00eatres, de l\u2019aluminium aux balustrades, peu d\u2019arbres, des piscines \u00e0 la place des arbres, des garages pour nos voitures, des fa\u00e7ades grises sur fond gris et noir. Le sel a mang\u00e9 certains murs d\u2019enceinte et d\u00e9lav\u00e9 la grisaille en y laissant des aur\u00e9oles blanches. L\u2019eau fait des cloques sur les parois. Il faut repeindre d\u00e9j\u00e0. Nos maisons tournent le dos \u00e0 la mangrove et regardent en direction de la route p\u00e9riph\u00e9rique qui nous m\u00e8ne chaque matin vers la ville. Les acc\u00e8s sont boueux, nous achetons des 4&#215;4. Quelques parcelles sont encore envahies par les herbes hautes et les roseaux. Ces terrains vacants, inond\u00e9s \u00e0 la saison des pluies, accueillent de petites constructions pr\u00e9caires faites de moellons et couvertes de t\u00f4les o\u00f9 logent des gardiens et leurs familles. Ils habitent-l\u00e0 moins pour surveiller la parcelle que parce que la loi oblige les propri\u00e9taires \u00e0 b\u00e2tir dans les cinq ans suivant l\u2019achat du terrain sous peine d\u2019expropriation. Sur cette terre \u00e0 chantier, sal\u00e9e en profondeur, ensemenc\u00e9e de d\u00e9bris de ferrailles et de ciment s\u00e9ch\u00e9, les familles plantent quelques bananiers, du ma\u00efs, du manioc et de la patate douce. Les feuilles des bananiers en poussant touchent les fils des cl\u00f4tures \u00e9lectrifi\u00e9es qui entourent nos maisons, et cela d\u00e9clenche une alarme qu\u2019on \u00e9teint en appuyant sur le bouton rouge d\u2019une t\u00e9l\u00e9commande.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous plantons un d\u00e9cor de quartier tandis que de la gueule \u00e9paisse de la mangrove s\u2019exhale l\u2019ample respiration des mar\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Qu\u2019ont-ils per\u00e7u de cet environnement, ceux qui d\u00e9barqu\u00e8rent sur ces c\u00f4tes&nbsp;? Ils poursuivaient un r\u00eave de nature \u00e0 domestiquer, de peuple \u00e0 civiliser, de richesse \u00e0 extraire, de marchandises \u00e0 \u00e9couler. Ils faisaient face \u00e0 l\u2019adversit\u00e9 que repr\u00e9sentait la mangrove de tout un poids de quilles, de rames, de cordages, de sabres, de m\u00e2tures et de canons. Ils avaient de l\u2019eau douce \u00e0 verser dans celle saum\u00e2tre de leurs tonneaux. L\u2019\u00e9pouvante et la rage les ont port\u00e9s. Il fallait dominer. C\u2019est cela qu\u2019on nomme d\u00e9couvertes. C\u2019est cela l\u2019aventure. Des gosiers secs que rien ne d\u00e9salt\u00e8re. Qu\u2019ont-ils vu, les premiers colons, dans ces pal\u00e9tuviers&nbsp;? Ce que je vois sans doute. Une homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 enchev\u00eatr\u00e9e. Une terre inhabitable.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors je d\u00e9cidai de me familiariser avec ce \u00e0 quoi je tourne le dos. Les premi\u00e8res tentatives furent navrantes. Elles \u00e9chouaient \u00e0 quelques m\u00e8tres seulement du bord de la terre solide, \u00e0 deux pas de la maison. Quand on ne porte aucun projet de conqu\u00eate, on se d\u00e9courage vite. Mes pas sont aspir\u00e9s par la vase et cela fait un bruit de succion lorsque je tente de les en retirer. Je ne savais pas, alors, qu\u2019il existait des chemins solides parcourant, \u00e0 mar\u00e9e basse, la mangrove. Lors de ces premi\u00e8res tentatives, j\u2019ai vu o\u00f9 se terraient les crabes. De petits trous \u00e0 l\u2019entr\u00e9e desquels s\u2019amoncelaient comme des d\u00e9jections de lapin. Mais je n\u2019ai vu aucun crabe. Le soleil \u00e9tait haut, br\u00fblant, et la lisi\u00e8re n\u2019offrait aucune ombre protectrice. Ces trous auraient tout aussi bien pu abriter des serpents. Ceci m\u2019effraya. Je rebroussai chemin encourag\u00e9 \u00e0 cela par une femme revenant de je ne sais o\u00f9 et qui m\u2019indiqua un passage caillouteux par o\u00f9 rejoindre la terre ferme.<\/p>\n\n\n\n<p>Les enfants m\u2019offrirent l\u2019occasion d\u2019y retourner, et ce sont eux qui ont d\u00e9couvert les chemins tangibles. Je les laissais partir devant, en exploration, les surveillant de loin, un peu coupable d\u2019imaginer d\u2019hypoth\u00e9tiques crocodiles et de probables serpents. Ils d\u00e9couvrirent le lieu sans se soucier de l\u2019ensemble, d\u00e9tail apr\u00e8s d\u00e9tail. Ils test\u00e8rent diverses consistances de boue o\u00f9 ils prenaient plaisir \u00e0 s\u2019enfoncer et \u00e0 d\u00e9raper. Ils compt\u00e8rent semelles et tongs \u00e9chou\u00e9es et observ\u00e8rent le ballet des crabes violonistes. Sous l\u2019eau sombre, ils guett\u00e8rent le fr\u00e9missement des poissons. Quelques oiseaux aux longues pattes s\u2019envol\u00e8rent \u00e0 leur approche. Ils tomb\u00e8rent \u00e9galement sur un pal\u00e9tuvier rouge qui tranchait singuli\u00e8rement sur le vert de bronze des avicennias. Ses racines avaient quelque chose d\u2019animal, comme de longs doigts gorg\u00e9s de sang.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019emprunte les chemins tangibles, seul, et m\u2019avance plus avant. Je n\u2019ose pas encore aller trop loin, car je crains le retour de la mar\u00e9e. Des lisi\u00e8res sud, me parvient la musique d\u2019une f\u00eate. Des lisi\u00e8res ouest, le bruit des chantiers. L\u2019oc\u00e9an est trop loin pour qu\u2019on l\u2019entende. La mangrove n\u2019est pas silencieuse, mais comme je n\u2019identifie aucun des sons qui \u00e9manent d\u2019elle, il me semble que je suis plong\u00e9 dans une balle de coton qui absorberait les bruits alentour. La perspective n\u2019op\u00e8re pas. Les nuances pulsatiles de verts, de bronze et de brun, donnent \u00e0 l\u2019espace une \u00e9lasticit\u00e9 qui tant\u00f4t vous attire tant\u00f4t vous repousse. Je suis l\u00e0, comme lorsqu\u2019on s\u2019extrait d\u2019une salle des f\u00eates bond\u00e9e pour fumer une cigarette sur un parking glac\u00e9. Le ciel au-dessus para\u00eet immense. Il semble qu\u2019on soit alors le seul \u00e0 savoir cela.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019ai construit ma maison \u00e0 la lisi\u00e8re d\u2019une mangrove. Autour s\u2019affairent les pelleteuses et pousse l\u2019h\u00e9t\u00e9roclite d\u2019un nouveau quartier. Des baies vitr\u00e9es, des colonnades, de l\u2019aluminium aux fen\u00eatres, de l\u2019aluminium aux balustrades, peu d\u2019arbres, des piscines \u00e0 la place des arbres, des garages pour nos voitures, des fa\u00e7ades grises sur fond gris et noir. 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