{"id":153770,"date":"2024-06-16T19:35:39","date_gmt":"2024-06-16T17:35:39","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=153770"},"modified":"2024-09-13T21:57:14","modified_gmt":"2024-09-13T19:57:14","slug":"nouvelles-boucle-3-01-la-cour-du-silence-des-nouvelles-de-marcel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nouvelles-boucle-3-01-la-cour-du-silence-des-nouvelles-de-marcel\/","title":{"rendered":"#\u00e9copo\u00e9tique #02 | Des nouvelles de Marcel"},"content":{"rendered":"\n<div style=\"height:100px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Table de la boucle :<\/strong><\/p>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\">\n<li><a href=\"#3.1\">La cour<\/a><\/li>\n\n\n\n<li><a href=\"#3.2\">Les heures<\/a><\/li>\n<\/ol>\n\n\n\n<div style=\"height:100px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<div id=\"3.2\" class=\"wp-block-group\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained\">\n<p class=\"has-huge-font-size wp-block-paragraph\"><strong>Les heures<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tu sais, Lulu elle est plus toute jeune. Moi non plus d\u2019ailleurs, mais enfin, j\u2019ai encore un peu de temps devant moi. Je suis \u00e0 peu pr\u00e8s au milieu du chemin de ma vie. Enfin, statistiquement, sur l\u2019\u00e9chelle de l\u2019esp\u00e9rance de vie. J&rsquo;suis pas \u00e0 l\u2019abri d\u2019un accident, d\u2019une maladie, d\u2019une guerre, d\u2019une r\u00e9volution ou d\u2019une involution. Ou de la folie.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mais pourquoi Lulu elle serait pas non plus au milieu du chemin&nbsp;? est-ce qu\u2019on a bien compris ce que Dante voulait dire avec cette formule&nbsp;? est-ce qu\u2019on serait pas plut\u00f4t toujours au milieu du chemin, quel que soit l\u2019\u00e2ge&nbsp;? et c\u2019est seulement l\u2019horizon qui changerait&nbsp;? une clart\u00e9 bleue de petit matin&nbsp;? un cr\u00e9puscule rougeoyant&nbsp;? le ciel ouvert ou couvert selon l\u2019humeur, l\u2019inspiration&nbsp;? ou l\u2019expiration&nbsp;? toujours au milieu du chemin et nulle part o\u00f9 aller.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Eh oui, la folie, \u00e7a bouleverse la dimension espace-temps. Peut-\u00eatre m\u00eame que la vraie, \u00e7a l\u2019annihile. Comme le chemin qui se d\u00e9robe sous les pieds. Ouvert \u00e0 tous les vents\u2026 de folie.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Oh je sais, je parle encore tout seul Marcel. Mais enfin c\u2019est pour te pr\u00e9venir, et moi avec, que la petite Lulu arrive au bout du milieu, ou que \u00e7a devient de plus en plus \u00e9troit le chemin, de plus en plus sombre. Il y a peut-\u00eatre un clair de lune pour la guider encore sur le chemin. Je me demande si elle sait o\u00f9 elle va. Je me demande, puisqu\u2019on dit qu\u2019avec l\u2019\u00e2ge on retourne un peu en enfance, si elle descend vers le pont de pierre, l\u00e0 o\u00f9 j\u2019ai imagin\u00e9 que tu te trouvais, comme si c\u2019\u00e9tait elle, peut-\u00eatre, qui l\u2019avait imagin\u00e9. Quelque chose comme \u00e7a.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et qu\u2019est-ce qu\u2019elle emporte avec \u00e7a&nbsp;? On y va pas comme \u00e7a, nu. \u00c7a c\u2019\u00e9tait pour toi, l\u2019enfant des limbes. Et encore, \u00e0 presque un an, pr\u00e8s de marcher sans t\u2019appuyer ou te retenir, pr\u00e8s de m\u00e2cher tes premiers mots, manipulant depuis longtemps ce qui te tombait sous la main, t\u2019\u00e9tais s\u00fbrement un petit homme en pleine possession de ses moyens. Le chemin \u00e9tait large, c\u2019est juste que la nuit est vite tomb\u00e9e, comme une \u00e9clipse de soleil totale, impr\u00e9vue. Est-ce que t\u2019as eu le temps d\u2019emporter avec toi ce bout du tissu que peut-\u00eatre tu su\u00e7ais, et qui t\u2019appartenait comme une partie de toi-m\u00eame&nbsp;? ou j\u2019sais pas quel objet informe, quel mot fragile, quelle \u00e9motion ou sensation fr\u00eales&nbsp;? J\u2019sais pas si tu saisis bien&nbsp;? &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; C\u2019est \u00e7a que je me demande aussi. Qu\u2019est-ce qu\u2019elle emporte de toi&nbsp;? Elle t\u2019a jamais connu, mais quand on grandit comme \u00e7a toute seule, fille unique, et qu\u2019on sait \u00e0 un moment donn\u00e9 qu\u2019il y a eu un fr\u00e8re avant, un grand fr\u00e8re mort tout petit, qui reste pour le reste de la vie de cette petite fille comme le petit fr\u00e8re \u00e9ternel, pas comme celui qu\u2019on voudrait avoir, pas comme un possible \u00e0 venir, mais comme un souvenir qu\u2019elle aura jamais, et moi avec. Quelque chose comme \u00e7a. Moi, je me demande sur quoi \u00e7a se fixe, \u00e7a. &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; C\u2019est idiot, mais quand je repense \u00e0 tout ce qu\u2019elle a conserv\u00e9, Lulu, \u00e0 tout ce qu\u2019elle a accumul\u00e9 dans le grenier, m\u00eame les bo\u00eetes en carton, tu sais, j\u2019t\u2019ai d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 du grenier, la caverne d\u2019Ali Baba que c\u2019\u00e9tait pour jouer, et les chais et les garages, les hangars, de dessous le balet, les granges et le fenil, et les p\u00e2rs\u2026 ben je me dis qu\u2019ici ou l\u00e0, il y a s\u00fbrement cette petite chose quelque part qui me ferait dire\u2026 c\u2019est comme \u00e0 la fin de <em>Citizen Kane<\/em>, tu sais, quand on aper\u00e7oit la luge d\u2019enfant de Kane, apr\u00e8s sa mort, en train de br\u00fbler avec d\u2019autres affaires, et c\u2019est elle, la luge, qui explique le dernier mot souffl\u00e9 au moment de mourir, Rosebud, et alors toi, Marcel, ce serait quoi pour la petite Lulu&nbsp;? ce serait quoi cette chose qu\u2019elle l\u2019emportera avec elle parce que c\u2019est toi, parce que c\u2019est elle, parce que c\u2019est elle quand elle se souvient de toi, c\u2019est elle quand elle a imagin\u00e9 ce souvenir qui lui manque. Tu saisis&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>Ce serait elle derri\u00e8re le drap blanc, un peu mit\u00e9, aux initiales brod\u00e9es en rouge. Le drap pris dans un buffet rempli de vieux linge pour d\u00e9limiter un espace de jeu dans le grenier, soit comme un rideau entre le mur et le conduit de chemin\u00e9e, soit comme une sorte de tente contre le conduit. Ou le toit d\u2019une cabane dans les bottes de paille, maintenu par le manche d\u2019une fourche. Le drap sous lequel elle se glisse parfois \u00e0 l\u2019heure d\u2019une autre peau. \u00c0 l\u2019heure des pas aveugles. \u00c0 l\u2019heure des mains invisibles et des mots chuchot\u00e9s.<\/li>\n\n\n\n<li>Ce serait elle derri\u00e8re ce drap, quand elle joue avec le rouet. Elle quand elle actionne du pied la p\u00e9dale, quand la roue tourne \u00e0 vide, \u00e0 l\u2019heure des r\u00e9cits dont le h\u00e9ros principal est toujours diff\u00e9rent, et dont tu restes le personnage secondaire. Un figurant, un passant, r\u00e9gulier \u00e0 l\u2019heure du d\u00e9nouement. \u00c0 l\u2019heure des craquements du plancher. \u00c0 l\u2019heure des feuilles froiss\u00e9es d\u2019un cahier. \u00c0 l\u2019heure des paroles inaudibles dehors.<\/li>\n\n\n\n<li>\u00c0 l\u2019heure de la grosse bouteille vide couverte de poussi\u00e8re et de toiles d\u2019araign\u00e9es. Quand elle la rapporte dans son aire de jeu et d\u2019histoires et la d\u00e9poussi\u00e8re du revers de la manche, en faisant tourner lentement son poignet. En d\u00e9couvrant le verre blanc de la grosse bouteille. Un verre \u00e9tonnamment fin et poli, souffl\u00e9. Et si c\u2019\u00e9tait la bouteille que j\u2019ai r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e et qui est l\u00e0, au sommet de la biblioth\u00e8que&nbsp;? Blanche, transparente, ronde, totalement, une esp\u00e8ce de bulle. Et ce serait \u00e7a qu\u2019elle recherchait en essuyant le verre du revers de la manche, la bulle de verre. De quoi souffler dedans par un trou imaginaire \u00e0 travers la poussi\u00e8re. De quoi traverser, passer de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la poussi\u00e8re. \u00c0 l\u2019heure de se mettre dans sa bulle. Dans ta bulle.<\/li>\n\n\n\n<li>Et ce serait elle encore avec ce casque qui a disparu. Un casque \u00e0 pointe rapport\u00e9 par on ne sait qui d\u2019une autre guerre. Peut-\u00eatre ton p\u00e8re, du temps on l\u2019avait envoy\u00e9 en Rh\u00e9nanie&nbsp;? Le casque pointe qu\u2019elle aura port\u00e9, la petite Lulu, \u00e0 l\u2019heure de la mobilisation, \u00e0 l\u2019heure de se creuser la t\u00eate, de b\u00e2tir les cabanes en paille, de se faufiler dans leurs galeries, \u00e0 l\u2019heure de sauter dans le foin. Et ressortir par la bulle de verre, tout blanc soi-m\u00eame, transparent. Comme ce figurant ou ce passant dont tout reste \u00e0 d\u00e9crire. T\u00eate la premi\u00e8re, la pointe en l\u2019air, dress\u00e9e sur son socle de nuit. \u00c0 l\u2019heure de sabrer les histoires.<\/li>\n\n\n\n<li>Il y avait aussi un gramophone au fond du grenier. Un gramophone valise je crois, sans pavillon. Il ne fonctionnait plus quand je l\u2019ai d\u00e9couvert, mais la petite Lulu l\u2019aura peut-\u00eatre entendu sa musique&nbsp;? Peut-\u00eatre l\u2019aura-t-elle fait tourner&nbsp;? Pour quelles voix, quelles chansons d\u2019avant-guerre&nbsp;? Quels cr\u00e9pitements&nbsp;?<\/li>\n\n\n\n<li>Et elle avec le chien, \u00e0 l\u2019heure de petique-petoque sur le plancher du grenier. Le chien qui aboie apr\u00e8s la botte de foin o\u00f9 vient de se glisser une souris. Le chien qui l\u2019\u00e9coute raconter ses histoires, et qui se gratte l\u2019oreille. Le chien, la t\u00eate dans le cadre d\u2019une fen\u00eatre. Le chien qui saute, le chien qui plonge et ressort de la rivi\u00e8re une grosse pierre dans la gueule. Le chien qui s\u2019\u00e9broue, \u00e7a \u00e9clabousse. Le chien, la truffe en l\u2019air et qui \u00e9ternue. Et les pierres au fond de l\u2019eau. Un tas de pierres avec le temps. Un grand cairn. Une pyramide \u00e0 la limite. Et le petit pont de pierre dessous, au fond de la galerie. Le petit pont des milieux de chemin, \u00e0 l\u2019heure de se jeter \u00e0 l\u2019eau.<\/li>\n<\/ul>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<div style=\"height:100px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<div id=\"3.1\" class=\"wp-block-group\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained\">\n<p class=\"has-huge-font-size wp-block-paragraph\"><strong>La cour<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est dr\u00f4le quand m\u00eame l\u2019imagination. Tu es l\u00e0, toi l\u2019enfant des limbes, le nez coll\u00e9 \u00e0 la vitre sous la forme du chien, qui \u00e9ternue et se gratte derri\u00e8re l\u2019oreille, pendant que la petite Lulu te raconte une histoire, et on sait rien d\u2019autre en fait, sauf l\u2019histoire de Lulu, mais on sait rien d\u2019autre du contexte, hormis vous et la fen\u00eatre, et c\u2019est quoi cette fen\u00eatre&nbsp;? c\u2019est rien au fond, en soi une fen\u00eatre\u2026 je reprenais juste une autre situation, dans le grenier, quand tu observes par une lucarne, mais l\u00e0 non, ou pas forc\u00e9ment, ou alors la fen\u00eatre ferm\u00e9e, mais on sait pas si c\u2019est dans le grenier, et ma foi \u00e7a peut \u00eatre en dessous, sous le grenier dans la pi\u00e8ce \u00e0 vivre, Lulu joue avec le feu et parle aux flammes, ou dans une chambre, allong\u00e9e sur le lit avec un cahier et un crayon et elle raconte son dessin, mais peut-\u00eatre, c\u2019est possible mais on sait pas, tout ce qu\u2019on sait, c\u2019est le r\u00e9cit de Lulu et toit devant une fen\u00eatre, et elle a l\u2019air de rien cette fen\u00eatre mais\u2026 ce que tu vois, et \u00e7a non plus on sait pas, tu le vois, mais tu l\u2019entends pas, c\u2019est couvert par le r\u00e9cit de Lulu, mais pas s\u00fbr que tu l\u2019entende aussi, je me dis que c\u2019est comme un bruit de fond, en fait, comme un flux de paroles derri\u00e8re toi qui n\u2019est jamais qu\u2019un bruit continu, modul\u00e9, parfois entrecoup\u00e9 de silences, d\u2019un silence qu\u2019on entend que trop, celui peut-\u00eatre que tu as sous les yeux, en tous cas sous les miens, parce que si on sait pas, toi, ce que tu vois, moi je le vois, et c\u2019est l\u00e0 o\u00f9 je me dis que c\u2019est dr\u00f4le l\u2019imagination, une sc\u00e8ne toute simple, avec rien au fond, gonfl\u00e9 pourtant du flair de ma m\u00e9moire, et de la mouche survolt\u00e9e contre la vitre couvertes de gouttes de pluie.<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>De la poussi\u00e8re qui vole dans la cour, tourbillonne, une petite sorci\u00e8re pour quelques feuilles mortes sur les vitres tremblantes, \u00e0 faire claquer un volet, s\u2019assombrir le jour. Et le vent s\u2019engouffre, ronfle dans la chemin\u00e9e, la suie cr\u00e9pite, \u00e0 faire vaciller les flammes, la lumi\u00e8re de la pi\u00e8ce. On se parle sur le pas de la porte.<\/li>\n\n\n\n<li>D\u2019un matin bleu, le mur de la grange en face peinant \u00e0 sortir de son ombre grumeleuse. Les hirondelles prenant le relais des chauves-souris. L\u2019ar\u00eate du toit pour un jour oblique au chant du coq. D\u2019un bleu \u00e0 effacer d\u2019un souffle le noir de dessous le balet. \u00c0 ouvrir la porte de la grange d\u2019un coup de main sur la bu\u00e9e, et lib\u00e9rer les vaches. Quand \u00e7a buffe dans les naseaux \u00e0 coups d\u2019entrave sur la caillasse.<\/li>\n\n\n\n<li>De la cour blanchie par le soleil, se jetant en coupe nette, diagonale, sur le clapier. Du poulet attach\u00e9 par les pattes \u00e0 une ficelle, pendu \u00e0 un piton sur le mur, redressant tant bien que mal la t\u00eate de quelques coups de ses ailes \u00e0 demi \u00e9tendues. Des g\u00e9raniums d\u00e9sarticul\u00e9s, dans la ponne au pied du mur, l\u2019air d\u2019une structure en \u00e9quilibre instable.<\/li>\n\n\n\n<li>Des dos. D\u2019un sac qu\u2019on enfile d\u2019un coup d\u2019\u00e9paule, du visage qui se retourne, et qui parle. Des mots sur le bout des l\u00e8vres. De la croix rouge brod\u00e9e. Du chien qui saute. Du calot sur le museau, les coups de langue. Des mots sur les l\u00e8vres et un signe de la main. Au regard fixe.<\/li>\n\n\n\n<li>Des volets en tuile, comme quand on regarde par une meurtri\u00e8re les boulets de gr\u00eale glacer la cour en trombe sur le bois. Une poign\u00e9e d\u2019entre eux parviennent \u00e0 claquer sur la vitre. Et d\u2019o\u00f9 vient ce criquet sur le rebord de la fen\u00eatre, qui saute sur la vitre, bondit et dispara\u00eet vite dans la pi\u00e8ce quand on ouvre&nbsp;?<\/li>\n\n\n\n<li>\u00c0 cache-cache sous le lit, les lattes du parquet scintillent, des ombres, des bruits de pas qui s\u2019en vont. Et puis le chien qui petasse et fourre sa truffe. On d\u00e9gage et sort par la fen\u00eatre, avec le chien.<\/li>\n\n\n\n<li>Devant la porte ouverte, \u00e0 scruter la nuit derri\u00e8re la cour \u00e9clair\u00e9e d\u2019une faible ampoule, \u00e0 la braver en reculant d\u2019un pas les limites de la lueur, jusqu\u2019au coin du chemin et du pr\u00e9, jusqu\u2019aux barri\u00e8res ouvertes, les silhouettes flottantes des peupliers dress\u00e9es sous la lune, au chant des grillons et des grenouilles. Peut-\u00eatre encore un rossignol. Peut-\u00eatre jusqu\u2019au matin, quelque part \u00e0 la rivi\u00e8re, pr\u00e8s du pont ensoleill\u00e9. Peut-\u00eatre aux heures rousses de l\u2019\u00e9t\u00e9. Du chien qui patauge dans le passage \u00e0 gu\u00e9, faisant fuir les araign\u00e9es d\u2019eau, boit en quelques coups de langue, \u00e9ternue.<\/li>\n\n\n\n<li>Peut-\u00eatre \u00e0 remonter le cours d\u2019eau presque \u00e0 sec, quand pas une feuille ne bouge, pas une ombre. Les t\u00eatards immobiles sur un tapis de vase. \u00c0 remonter de pierre en pierre, parfois on <em>ripe<\/em> et \u00e7a \u00e9clabousse, le filet d\u2019eau jusqu\u2019\u00e0 l\u2019entr\u00e9e de la fontaine. Et la faire r\u00e9sonner d\u2019un mot ou d\u2019un claquement de doigts.<\/li>\n\n\n\n<li>Peut-\u00eatre \u00e0 remonter le chemin, \u00e0 courir dans le coteau, par un tunnel d\u2019herbes tr\u00e8s hautes, les \u00e9pillets ouverts \u00e0 tous les vents \u00e9lectriques de la vague noire qui monte, roule en grommelant. \u00c0 l\u2019entr\u00e9e du village, la masse du grand tilleul dans la palisse, presque noy\u00e9e dans le ciel, parle encore de sa colonie d\u2019\u00e9tourneaux.<\/li>\n\n\n\n<li>Devant la porte, \u00e0 regarder dans la cour la poussi\u00e8re se retourner sous les premi\u00e8res gouttes plomb\u00e9es. Et puis le conduit de la dalle par la fen\u00eatre, qui d\u00e9gueule tout ce qu\u2019il peut. Les g\u00e9raniums affaiss\u00e9s, la silhouette en retrait dans le cadre de la porte de la grange, le mur et le sol gondol\u00e9 par la pluie glissant sur la vitre.<\/li>\n\n\n\n<li>Le balancier de la pendule, la photo du p\u00e8re calot sur la t\u00eate et sac \u00e0 l\u2019\u00e9paule dans la niche du buffet, une marmite remplie de bocaux bouillonnant, cahier ouvert en bout de table pour une plume r\u00eache sur du papier \u00e0 lettre, les petits pois \u00e0 \u00e9cosser jet\u00e9s dans un plat \u00e0 l\u2019\u00e9mail saut\u00e9.<\/li>\n\n\n\n<li>Derri\u00e8re la fen\u00eatre, l\u2019ampoule en suspension au milieu de la nuit tombante. La pi\u00e8ce invers\u00e9e dehors et quelques mouvements de corps furtifs pour une porte de buffet qui claque, ou le disque d\u2019acier de la cuisini\u00e8re \u00e0 bois, le manche \u00e0 balai sur le sol, une main contre la mouche verte sur le mur, la braise d\u2019un pet \u00e0 faire sursauter tout le monde.<\/li>\n<\/ul>\n<\/div><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>silence, cour, campagne, ferme, d\u00e9part <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nouvelles-boucle-3-01-la-cour-du-silence-des-nouvelles-de-marcel\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#\u00e9copo\u00e9tique #02 | Des nouvelles de Marcel<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":158,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[6018,6034,6017,1],"tags":[2105,6077,175,2709,6078,1666,1012,5948],"class_list":["post-153770","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ecopoetique-01-annie-dillard-un-silence","category-ecopoetique-02-gaelle-obiegly","category-ecopoetique","category-atelier","tag-bouteille","tag-casque-a-pointe","tag-chien","tag-drap","tag-gramophone","tag-pierres","tag-pont","tag-rouet"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/153770","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/158"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=153770"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/153770\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":170944,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/153770\/revisions\/170944"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=153770"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=153770"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=153770"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}