{"id":153860,"date":"2024-06-07T15:42:26","date_gmt":"2024-06-07T13:42:26","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=153860"},"modified":"2024-06-09T08:25:58","modified_gmt":"2024-06-09T06:25:58","slug":"boucle-3-02-egarement","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/boucle-3-02-egarement\/","title":{"rendered":"#versune\u00e9copo\u00e9tique #02 | \u00c9garement"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u00e8s que le soleil commence \u00e0 r\u00e9chauffer les murs des villages alentour, il n&rsquo;est pas difficile de constater la multiplication, quel que soit le nom qu&rsquo;ils empruntent, de march\u00e9s aux puces, brocantes ou vide-greniers. Un \u00e9tal de deux ou trois m\u00e8tres sur des tr\u00e9teaux, une table de camping chancelante, l\u2019arri\u00e8re d\u2019une voiture avec le hayon lev\u00e9, une couverture ou une b\u00e2che en plastique \u00e9tal\u00e9e au sol, quelques caisses ou cartons, rien de bien difficile \u00e0 r\u00e9aliser. Les plus exp\u00e9riment\u00e9s se munissent de parasols ou de grands auvents afin de prot\u00e9ger leur \u00e9ventaire des vicissitudes m\u00e9t\u00e9orologiques. Ensuite, il suffit de se tenir derri\u00e8re son stand et d\u2019attendre. Attendre une main envieuse qui attrape, triture, soup\u00e8se, ausculte avec attention, interroge: \u00abc\u2019est combien?\u00bb, repose avec un air d\u00e9\u00e7u en entendant la r\u00e9ponse, puis va un peu plus loin recommencer le m\u00eame man\u00e8ge, comme \u00e7a, pour rien, pour le plaisir, parce que \u00e7&rsquo;est le jeu. Dans ce fatras d&rsquo;objets, des mains en braille t\u00e2tent des vies en palimpsestes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est \u00e0 peine si je rel\u00e8ve la t\u00eate, lorsque je d\u00e9ambule dans les trav\u00e9es informes d\u2019une brocante ou d\u2019un vide-grenier. \u00c0 peine si je sais o\u00f9 je suis, o\u00f9 j\u2019avance, \u00e0 pas de fourmi comme on disait lorsqu\u2019on \u00e9tait enfant dans un jeu dont j\u2019ai oubli\u00e9 le nom. Mais j\u2019essaie de passer dans toutes les all\u00e9es et de ne rien rater. Je vais \u00e0 la rencontre de surprises, de souvenirs, d\u2019inconnu. J&rsquo;arpente une g\u00e9ographie obscure, crevass\u00e9e de plis incertains o\u00f9 sentir filtrer un peu d&rsquo;air.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On trouve de tout sur ces \u00e9tals: entre la vaisselle \u00e9br\u00e9ch\u00e9e, les verres en cristal , les outils tous plus rouill\u00e9s les uns que les autres, des v\u00eatements d\u2019un autre \u00e2ge, des chaussures tellement \u00e9cul\u00e9es que l\u2019on imagine bien qu\u2019elles ne vont pas trouver preneur et se retrouveront en fin de journ\u00e9e chez leur propri\u00e9taire, des tableaux, \u2014 j&rsquo;en ai vu un r\u00e9cemment perc\u00e9 d&rsquo;un coup de poing sans doute ou d&rsquo;un coup de coude malencontreux \u2014 des jouets, des livres, des tonnes de livres avec presque les m\u00eames titres, de petits meubles, des articles de chasse ou p\u00eache, des tissus, enfin des tonnes de choses sur lesquelles, si elles \u00e9taient chez soi, on ne jetterait pas un coup d\u2019\u0153il. Mais l\u00e0 on les regarde, ce sont elles les vedettes du jour. On a de la consid\u00e9ration pour cette carafe ouvrag\u00e9e, cette poup\u00e9e sans bras, ces photos d\u2019a\u00efeux qui pourraient \u00eatre les n\u00f4tres, bien endimanch\u00e9s, et la moustache frisottante, ces chaises en paille d&rsquo;autrefois, ces miroirs piquet\u00e9s de vieillesse, tous ces objets dont on ne sait pas toujours l\u2019usage mais qui captent le regard, ces objets d\u00e9pareill\u00e9s qui ont perdu leur \u00e2me s\u0153ur et qui gisent l\u00e0, esp\u00e9rant on ne sait quel miracle. Ils ne sont plus que l\u2019ombre d\u2019eux-m\u00eames, mais en un dernier effort pour survivre, ils se mettent en valeur, bien \u00e9pousset\u00e9s. On voudrait leur pr\u00eater une \u00e2me et faire dialoguer ces figurines en porcelaine, avec de la dentelle rigidifi\u00e9e, qui ressemblent comme deux gouttes d\u2019eau \u00e0 celles que m\u2019avait offertes ma grand-m\u00e8re, et dont je n\u2019ai aucune id\u00e9e de l&rsquo;endroit o\u00f9 elles peuvent bien se terrer. Je les reconnais et leur dirais presque bonjour, si je n\u2019\u00e9tais entour\u00e9e d\u2019une poign\u00e9e de chalands.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je progresse de ce pas r\u00e9serv\u00e9 aux brocantes, nonchalant, reculant parfois, les yeux balayant avec adresse ce qui est dispos\u00e9 pour nourrir mon regard. Tous ces objets en attente de migration ou en attente du r\u00e9cit de leur histoire. Pour chaque objet, une anecdote \u00e0 d\u00e9plier, une joie \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler, une tristesse \u00e0 calfeutrer, quelque chose \u00e0 en dire, une nouvelle \u00e0 leur consacrer. Alors j\u2019avance tranquillement, profitant simplement de ce moment, n\u2019ayant besoin de rien, juste ravie de regarder et de laisser virevolter mon imaginaire autour de bibelots qui raniment mon pass\u00e9. Lorsque, alors m\u00eame que mon regard commence \u00e0 faiblir, un petit meuble se dresse devant moi, capte mon attention et stoppe net mon pas. Il semble me dire: \u00ab prends-moi en consid\u00e9ration, ne me laisse pas sur ce trottoir, aime-moi \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Durant des ann\u00e9es, j\u2019ai fr\u00e9quent\u00e9 les brocantes et vide-greniers \u00e0 la recherche de bo\u00eetes, de diff\u00e9rentes tailles, avec une imagerie sur le couvercle, des m\u00e9canismes de fermeture diff\u00e9rents, des bo\u00eetes vides, que j\u2019ai rang\u00e9es les plus petites dans les plus grandes pour gagner de la place et qui ont fini sur un rayonnage au sous-sol. Des dizaines de bo\u00eetes dont j&rsquo;avais une id\u00e9e tr\u00e8s pr\u00e9cise de leur usage: ins\u00e9rer dans leur r\u00e9ceptacle de petits rouleaux de papier o\u00f9 des po\u00e8mes manuscrits seraient \u00e9crits. Plusieurs ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9s et offerts. Puis on se lasse et ma passion s\u2019est alors orient\u00e9e vers des plumiers, tout ce qui permettait de cacher de petites choses \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Bien serr\u00e9s \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des parois \u00e9troites, des petits bouts de papiers d\u00e9coup\u00e9s dans des revues, de petits bouts de phrases qui un jour pourraient prouver leur utilit\u00e9 dans la r\u00e9alisation de collages. Mon pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 est sans doute celui, assez large dont le couvercle est d\u00e9cor\u00e9 avec un tableau de Millet o\u00f9 une femme et un homme se recueillent dans un champ \u00e0 l\u2019heure de l\u2019Ang\u00e9lus. Puis j\u2019ai arr\u00eat\u00e9 d\u2019en acheter, les prix ayant sans doute augment\u00e9, le d\u00e9sir assouvi, mais je ne peux m\u2019emp\u00eacher de faire fonctionner le m\u00e9canisme d\u2019ouverture lorsqu\u2019il y en a un qui croise mon chemin sur ces \u00e9tals de brocanteur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019aime les bo\u00eetes de petites tailles, les plumiers donc, les sacs \u00e0 main aux multiples compartiments, tout ce qui permet de tenir \u00e0 distance du regard ce qui se cache en eux. J\u2019aime le geste de pr\u00e9hension entre les mains, la texture, le geste d\u2019ouverture qu\u2019ils r\u00e9clament, le vide parfois \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur \u00e0 me demander de quel plein ils pourrait \u00eatre emplis, en quel \u00e9den ils pourraient se transformer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais ce jour-l\u00e0, alors que je pensais revenir les mains vides, m\u2019\u00e9tant content\u00e9e de laisser vaguer le regard, ce petit meuble, semblant isol\u00e9, oubli\u00e9 l\u00e0 par hasard, comme entour\u00e9 de vide autour de lui, ce petit meuble m\u2019a immobilis\u00e9e. On aurait dit que je venais d\u2019\u00eatre frapp\u00e9e par une fl\u00e8che de Cupidon. Je me suis alors approch\u00e9e, lui ai tourn\u00e9 autour, osant \u00e0 peine toucher le bois sombre, dont le vendeur me dira l\u2019origine, mais que je n\u2019ai pas retenue, toute dans l\u2019\u00e9motion de la trouvaille. C\u2019est une <em>travailleuse <\/em>sur pied avec une poign\u00e9e centrale, et des tiroirs qui se d\u00e9plient, se d\u00e9ploient en accord\u00e9on, de chaque c\u00f4t\u00e9, sur trois niveaux. Le m\u00e9canisme fonctionne bien, le meuble est en bon \u00e9tat, le prix, me semble-t-il, correct. Ce n&rsquo;est pas la premi\u00e8re fois que je me trouve face \u00e0 cet objet, mais c&rsquo;est la premi\u00e8re fois que je ressens un appel. \u00c0 plusieurs reprises, j&rsquo;ai caress\u00e9 le bois de <em>travailleuses,<\/em> demand\u00e9 \u00ab\u00a0c&rsquo;est combien ?\u00a0\u00bb, puis me suis \u00e9loign\u00e9e, entendant \u00e0 peine la r\u00e9ponse, les abandonnant \u00e0 un autre acheteur., et laissant mon d\u00e9sir se diluer, s&rsquo;\u00e9teindre sur quelque rive \u00e9loign\u00e9e. Mais ce jour-l\u00e0, rien ne se passe comme d&rsquo;habitude. Je reste agripp\u00e9e la main sur la poign\u00e9e. Tr\u00e8s rapidement, je r\u00e9alise l&rsquo;acquisition de l&rsquo;objet, sans \u00eatre bien consciente de mon acte. Comme si mon double avait pris l&rsquo;initiative, pour en finir avec les tergiversations.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je m\u2019\u00e9loigne alors de la brocante, en direction de la place de parking et l\u00e0 je fonds en larmes. H\u00e9b\u00e9t\u00e9e, je m&rsquo;arr\u00eate au bord du trottoir, comme sur la rive d&rsquo;un temps, qui n&rsquo;existe plus, et que je viens de rejoindre. Un r\u00eave vieux de plus de soixante ans vient de se r\u00e9aliser. On vieillit, on croit toucher du doigt les rideaux lourds et sombres qui vont nous recouvrir, et c&rsquo;est de la soie qui vient nous effleurer. La soie de l&rsquo;enfance.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lorsque j\u2019\u00e9tais enfant, je passais le jeudi apr\u00e8s-midi chez mes grands-parents, o\u00f9 il n\u2019y avait aucun jouet, aucun livre, mais le catalogue de Manufrance. Je le feuilletais \u00e0 longueur de temps, et finissais toujours par m\u2019arr\u00eater sur le dessin d\u2019une de ces travailleuses qui avaient cours \u00e0 ce moment-l\u00e0. Je laissais mon esprit r\u00eavasser autour de cet objet, dont je connaissais l\u2019usage, celui de rassembler des objets en lien avec la couture, mais je n&rsquo;avais rien \u00e0 voir avec tout ce qui touchait aux aiguilles et fils de toutes sortes, alors j\u2019en d\u00e9tournais la destination et imaginais qu\u2019il m\u2019aurait permis de ranger, cacher des tas de petites choses, de ces petits riens de l\u2019enfant que j\u2019\u00e9tais, les tr\u00e9sors qui embellissaient mes jours. Mais cet objet \u00e9tait rest\u00e9 objet de d\u00e9sir que personne n\u2019avait jamais pens\u00e9 \u00e0 m\u2019offrir. Plus tard, c&rsquo;\u00e9tait pass\u00e9 de mode, et le d\u00e9sir enfoui loin dans les arcanes de la m\u00e9moire. Il \u00e9tait trop tard, cela n&rsquo;aurait pas eu de sens. Et voil\u00e0 que, depuis une quinzaine de jours, il a pris place dans mon bureau, devant une \u00e9tag\u00e8re de livres. Il est vide. La travailleuse est vide. Mais je n\u2019aime gu\u00e8re ce terme qui la d\u00e9nomme. Une de mes amies m\u2019a r\u00e9cemment appris que sa m\u00e8re l\u2019appelait une couseuse, et j\u2019ai entendu couveuse. Je pense que je vais adopter ce nom. Ma couveuse est vide: pas de pochettes \u00e0 aiguilles, de d\u00e9s \u00e0 coudre, de trousses de couture, d&rsquo;aiguilles \u00e0 tricoter, pas de crochets, d&rsquo;\u00e9pingles de s\u00fbret\u00e9, de boutons divers et vari\u00e9s, de lacets ou d&rsquo;agrafes, de rubans ou de fils, de laine, de bobines de coton ou tout mat\u00e9riel ayant trait \u00e0 la couture. De toute mani\u00e8re, m\u00eame si j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 rang\u00e9 quelque chose dans les tiroirs, je ne le dirais certainement pas, puisque l\u00e0, dans ces dr\u00f4les de r\u00e9ceptacles, ce sont des secrets, des images d&rsquo;\u00e9garement qui ont pour objet de se calfeutrer.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e8s que le soleil commence \u00e0 r\u00e9chauffer les murs des villages alentour, il n&rsquo;est pas difficile de constater la multiplication, quel que soit le nom qu&rsquo;ils empruntent, de march\u00e9s aux puces, brocantes ou vide-greniers. 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