{"id":15393,"date":"2019-10-12T16:47:11","date_gmt":"2019-10-12T14:47:11","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=15393"},"modified":"2019-10-13T18:57:40","modified_gmt":"2019-10-13T16:57:40","slug":"memoire-neuve","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/memoire-neuve\/","title":{"rendered":"M\u00e9moire neuve"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/D84C981C-77AB-4391-80E4-7591CD6704FD-1024x772.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-15556\" width=\"429\" height=\"323\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/D84C981C-77AB-4391-80E4-7591CD6704FD-1024x772.jpeg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/D84C981C-77AB-4391-80E4-7591CD6704FD-420x317.jpeg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/D84C981C-77AB-4391-80E4-7591CD6704FD-768x579.jpeg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 429px) 100vw, 429px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-background has-light-gray-background-color\"><em>&nbsp;<\/em>Au dos d\u2019une de tes cartes de visite professionnelle, je lis ces mots griffonn\u00e9s par ta m\u00e8re : <em>Mort le 7 f\u00e9vrier 1972, lors d\u2019un entra\u00eenement, pris dans des vents violents, seul \u00e0 bord de son appareil. Deux habitants ont racont\u00e9 sa lutte contre la temp\u00eate pour tenter de redresser l\u2019avion, puis ils l\u2019ont vu tomber brusquement et s\u2019\u00e9craser dans les montagnes.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Dans la cuisine d&rsquo;Argenteuil, sous la lumi\u00e8re \u00e9lectrique ta m\u00e8re annote, son \u00e9criture fine, nerveuse inscrit les lieux, les ann\u00e9es. Elle ne s&rsquo;autorise l&rsquo;\u00e9criture qu&rsquo;en l\u00e9gendes au dos de photographies, de cartes de visite, sur un petit carnet \u00e0 spirales, les jours pass\u00e9s en Alg\u00e9rie \u00e0 l&rsquo;automne 1968.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Elle ordonne les souvenirs de son <em>fils tant aim\u00e9<\/em>, elle ordonne sa douleur, sa peine au dos des photographies, en l\u00e9gendes pr\u00e9cieuses, augment\u00e9es, biff\u00e9es, corrig\u00e9es au fil de ses relectures infinies, elle prot\u00e8ge sa m\u00e9moire, elle invente une temp\u00eate, falsifie le temps, la mort en voile devant ses yeux, au bout de ses doigts noueux la mort.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces l\u00e9gendes griff\u00e9es elles \u00e9clairent et perdent \u00e0 la fois, des indices \u00e0 manipuler avec pr\u00e9caution.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur les murs, dans les bo\u00eetes, les enveloppes, combler les vides, ce qui s\u2019\u00e9chappe dans les fissures, ce qui appara\u00eet dans les interstices, comme un bruit lointain de vagues.<\/p>\n\n\n\n<p>Ressurgit en un r\u00eave sur un quai de gare le manuscrit disparu, le livre de ma m\u00e8re, je me souviens l\u2019avoir lu, il ne lui reste rien qu&rsquo;une image sensuelle qu&rsquo;elle aurait voulu ne pas lire, une main pos\u00e9e sur un ventre, un geste d\u00e9plac\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Peut-\u00eatre r\u00e9\u00e9crire&nbsp;l&rsquo;histoire confisqu\u00e9e, remonter le temps, la rue de l&rsquo;Orillon, le pont des Faux Monnayeurs, la neige au sommet du mont Dore, le brouillard de l&rsquo;Ontario, les ciels, les parcours.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle et Lui, un lien dont elle a longtemps \u00e9cart\u00e9 l&rsquo;existence, maintenant \u00e7a l&rsquo;\u00e9treint, empreintes, cordes, vrilles, c&rsquo;est \u00e0 la marge de leurs vies que cela a exist\u00e9, ils n&rsquo;auraient pu le dire, alors elle veut \u00e9crire ce temps \u00e0 eux, puis l&rsquo;arrachement. <\/p>\n\n\n\n<p>Il l&rsquo;a choy\u00e9e, il l&rsquo;a aim\u00e9e, d&rsquo;une tendresse immense, il l&rsquo;a d\u00e9vor\u00e9e de baisers, il s&rsquo;est enivr\u00e9 de l&rsquo;odeur chaude de son cou endormi, il s&rsquo;est consol\u00e9 du labeur du jour, il l&rsquo;a serr\u00e9e dans ses bras, il a \u00e9cras\u00e9 ses l\u00e8vres fines dans le soyeux de ses cheveux.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le corps chaque nuit se l\u00e8ve pour \u00e9treindre l&rsquo;absence. Alors les surimpressions obs\u00e9dantes d&rsquo;ombres et de lumi\u00e8res, de sourires, de regards voil\u00e9s de m\u00e9lancolie prennent de l&rsquo;\u00e9paisseur dans le silence tendu de la nuit.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le corps cherche, le corps angoisse, il fraye, devine, hallucine, h\u00e9site, il t\u00e2tonne, il rencontre, il tr\u00e9buche.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle adopte la nuit, les silences domestiques, les heures o\u00f9 ses morts refroidissent doucement l&rsquo;espace. La nuit elle balbutie, \u00e0 la lumi\u00e8re r\u00e9fl\u00e9chie de son vieil IPhone, dans l&rsquo;application <em>Notes<\/em>, incapable d&rsquo;\u00e9crire sur un carnet, les pages imposent une chronologie, un mouvement qu&rsquo;elle ne comprend pas, les deux pouces sur le clavier num\u00e9rique, il s&rsquo;incarne dans la nuit immobile, dans le temps arrach\u00e9, elle \u00e9crit dans le canap\u00e9 du salon, le dos r\u00e9solument tourn\u00e9 \u00e0 la fen\u00eatre, au jour qui se l\u00e8ve, au monde m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Est ce qu&rsquo;elle invente ? Son go\u00fbt de l&rsquo;inconnu. Sa main f\u00e9brile. L&rsquo;odeur de caf\u00e9. Le grain de sa voix.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Cheville ouvri\u00e8re foul\u00e9e au bas des marches. Elle assemble, elle brode, elle reprise, son regard en surplomb, bord \u00e0 bord les photographies qu&rsquo;elle relie par un point de biais, une peine inconsolable, une m\u00e9moire neuve.<\/p>\n\n\n\n<p><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp;Au dos d\u2019une de tes cartes de visite professionnelle, je lis ces mots griffonn\u00e9s par ta m\u00e8re : Mort le 7 f\u00e9vrier 1972, lors d\u2019un entra\u00eenement, pris dans des vents violents, seul \u00e0 bord de son appareil. Deux habitants ont racont\u00e9 sa lutte contre la temp\u00eate pour tenter de redresser l\u2019avion, puis ils l\u2019ont vu tomber brusquement et s\u2019\u00e9craser dans <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/memoire-neuve\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">M\u00e9moire neuve<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":186,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1281],"tags":[521,228,1292,1230,277,482],"class_list":["post-15393","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2019-10-il-elle-corps","tag-ecrire","tag-enfance","tag-legendes","tag-lien","tag-mort","tag-photographie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15393","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/186"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=15393"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15393\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=15393"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=15393"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=15393"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}