{"id":154033,"date":"2024-06-21T08:11:57","date_gmt":"2024-06-21T06:11:57","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=154033"},"modified":"2024-06-21T08:11:58","modified_gmt":"2024-06-21T06:11:58","slug":"nouvelles-cmt-boucle-3-edouard-martel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nouvelles-cmt-boucle-3-edouard-martel\/","title":{"rendered":"#nouvelles | CMT Boucle 3 Edouard Martel"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Midi, les v\u00e9hicules passaient, stoppaient au feu rouge. Le Cours \u00e9tait large, trois files de voitures, de camions, de bus, que le feu allongeait et r\u00e9tr\u00e9cissait \u00e0 sa mani\u00e8re, un roulis m\u00eame \u00e0 l\u2019arr\u00eat. Les gens de la maison jaune se faisaient plus bruyants, mais ce n\u2019\u00e9tait pas encore l\u2019\u00e9t\u00e9, o\u00f9 tous vivraient fen\u00eatres grandes ouvertes. Non, c\u2019\u00e9tait le printemps qui n\u2019est qu\u2019une histoire d\u2019arbres en somme. Des feuilles \u00e0 peine se d\u00e9voilaient. L\u2019\u00e9t\u00e9 venu, je ne saurais plus rien de ceux de la maison d\u2019en face. Ou si peu. Les platanes couvriraient ma vue, laissant mon ou\u00efe en alerte. Les bruits du Cours s\u2019immobiliseraient dans leur continuit\u00e9. A midi le m\u00eame son de la ville, qui ignorerait comment cesser. Ricocheraient sur les murs de l\u2019immeuble o\u00f9 j\u2019habitais des chansons \u00e0 refrain. Le soleil n\u2019avancerait plus jusqu\u2019\u00e0 ma table d\u2019\u00e9criture mais les feuilles miroiteraient et le mistral briserait, fractionnerait leur lumi\u00e8re. Leurs verts seraient plus tendres que ceux des feuilles du n\u00e9flier de ma premi\u00e8re enfance. La maison jaune me manquerait. Sa couleur et sa belle, grande taille.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00a0Et\u00e9 96, ses cigales monotones. Monteraient jusqu\u2019\u00e0 moi quelques coups de klaxon. On serait \u00e0 la f\u00eate. Des petites-filles, pas si loin et pourtant, seraient assassin\u00e9es. Cela s\u2019afficherait, lettres blanches, \u00e9cran bleu, sur mon ordinateur tout neuf, gris, oblong. A quelque temps de l\u00e0, malgr\u00e9 les feuilles rousses, le soleil encore cognerait aux fa\u00e7ades, contraindrait \u00e0 la jupe, au tee-shirt, aux nu-pieds. Impensable de lui r\u00e9sister, de fermer les fen\u00eatres. En face, des inconnus seraient encore nombreux. La maison jaune \u00e9tait-elle lou\u00e9e \u00e0 d\u2019autres que ceux qui l\u2019occupaient le restant de l\u2019ann\u00e9e\u00a0? L\u2019\u00e9t\u00e9 n\u2019en finirait pas de se renouveler. De sinistres nouvelles arriveraient de Belgique. Une fois encore, le soleil et l\u2019horreur avaient fait bon m\u00e9nage. C\u2019\u00e9tait de ces habitudes auxquelles l\u2019un et l\u2019autre tenaient. Le Cours et son roulis, la maison jaune et les platanes, un monde presque parfait. Il d\u00e9daignerait, dans sa toute-puissance de monde impassible, l\u2019existence d\u2019un autre, qu\u2019un \u00e9cran tout petit s\u2019empressait d\u2019agrandir. Ce ne serait qu\u2019une histoire d\u2019arbres, de feuilles qui poussaient, qui s\u2019installaient, qui tombaient. Le reste, fig\u00e9 dans une \u00e9ternit\u00e9 solaire. Et pourtant, Marcinelle, un type arr\u00eat\u00e9 pour viol de fillettes. \u00a0Ah, j\u2019oubliais le ciel, mais n\u2019\u00e9tait-il pas vain d\u2019en parler\u00a0? Un aplat bleu, profond, dense. Peut-\u00eatre jamais noir. D\u2019o\u00f9 viendrait le bleu nuit si ce n\u2019\u00e9tait de l\u00e0 o\u00f9 je nichais pour l\u2019observer. Maison jaune sur fond bleu. Van Gogh avait peint chez moi, enfin tout \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Pas la m\u00eame maison que celle qui narguait le minuscule immeuble, d\u2019o\u00f9 au premier \u00e9tage, d\u2019une unique fen\u00eatre, je l\u2019\u00e9piais toute l\u2019ann\u00e9e. A ma table assise, occup\u00e9e \u00e0 \u00e9crire, j\u2019envirais les arriv\u00e9es les d\u00e9parts les entr\u00e9es les sorties. La porte d\u2019entr\u00e9e claquerait sur le Cours, la musique et les voix s\u2019\u00e9vaderaient par les fen\u00eatres ouvertes. <\/p>\n\n\n\n<p>C\u00f4t\u00e9 pair du Cours pour ceux de l\u2019intrigante maison d\u2019en face, et impair pour moi. Ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0 leur allait \u00e0 merveille. Je leur trouvais de l\u2019allure, de la noblesse. Sur la bo\u00eete aux lettres, deux noms. Lambertin et Mosco. Lambertin, devanc\u00e9 par un R., et Mosco par un C. Je d\u00e9valais les escaliers qui longeaient sur la droite leur maison, \u00e0 la recherche de pr\u00e9noms. Et c\u2019\u00e9tait un r\u00e9gal que d\u2019en m\u00e2chouiller la liste en pens\u00e9e. Robert, R\u00e9ginald, Roger, mais Ruth, Rebecca, Reine. Corinne, Catherine, Chlo\u00e9 mais Cyril, Carlos, Christian, car rien ne r\u00e9v\u00e9lait qui de Lambertin ou de Mosco \u00e9tait du genre f\u00e9minin ou masculin. La m\u00e8re \u2013 celle \u00e0 qui j\u2019attribuais ce r\u00f4le \u2013 \u00e9tait une grande femme, mince, blonde, d\u2019une quarantaine d\u2019ann\u00e9es. \u00c9tait-ce elle, R. Lambertin\u00a0? Un nom qu\u2019elle aurait pu porter. Mais un jour qu\u2019elle parlait avec notre facteur \u2014 j\u2019arpentais le trottoir d\u2019en face, qu\u2019\u00e0 cause de la pr\u00e9sence de la maison jaune sans doute je pr\u00e9f\u00e9rais au mien, j\u2019attendais que le feu passe au vert pi\u00e9ton \u2014 je d\u00e9celais un accent inconnu dans sa voix, qu\u2019elle avait douce. \u00a0 Je d\u00e9cidai alors qu\u2019elle s\u2019appelait Mosco, nom qui me parut \u00e0 l\u2019\u00e9poque \u2013 je n\u2019avais encore jamais rencontr\u00e9 de Mosco, pas m\u00eame en politique \u2014 exotique. R. Lambertin serait donc le p\u00e8re. Brun, r\u00e2blais, c\u2019\u00e9tait bien lui pourtant qui du Mosco que j\u2019imaginais aurait pu \u00eatre le vivant portrait. Comme les noms portent en eux l\u2019histoire d\u2019une famille ! Famille qu\u2019ils dessinent, poursuivent et emp\u00eachent, qu\u2019ils maintiennent garrot\u00e9e\u00a0! \u00a0 Pourrais-je encore inventer quelque chose que j\u2019ignorais d\u2019eux, s\u2019ils entraient dans leurs noms comme dans un tableau\u00a0? <\/p>\n\n\n\n<p>Je fabriquais \u00e0 R. une vie de voyages, dans laquelle il rencontrait C., dont le p\u00e8re, italien, aurait en son temps \u00e9pous\u00e9 une su\u00e9doise (il me fallait bien trouver une raison \u00e0 l\u2019enviable blondeur de C.). La famille bourguignonne de R. (je venais de relire Eug\u00e9nie Grandet, et j\u2019imaginais un Lambertin, les pieds ancr\u00e9s dans la boue des chemins, et la bourse remplie par les \u00e9conomies, lequel m\u2019apparut \u00eatre un anc\u00eatre convenable) s\u2019\u00e9tait entich\u00e9e de celle plus m\u00eal\u00e9e de C. Des terres des Lambertin, il ne fut pas question de s\u2019\u00e9loigner pendant au moins un si\u00e8cle, peut-\u00eatre jusqu\u2019au moment o\u00f9 R. finit son internat au lyc\u00e9e de Dijon, choisit Paris pour suivre des \u00e9tudes qui ne seraient en lien ni avec le terroir, ni avec le commerce. J\u2019optais pour les langues. De petite aristocratie italienne, la famille de C. \u2014 j\u2019h\u00e9sitais entre La Chartreuse et le Gu\u00e9pard, entre Parme et la Sicile, mais Mosco \u00e9tait, semblait-il, un nom du nord de l\u2019Italie, et je dus choisir Parme \u2014 avait eu en h\u00e9ritage le go\u00fbt pour les voyages (un signe de distinction, un besoin d\u2019\u00e9ducation\u00a0?). Et c\u2019est \u00e0 Amsterdam que la petite marchande su\u00e9doise \u2014 elle prenait des cours de violoncelle baroque au Conservatoire sup\u00e9rieur de La Haye, qu&rsquo;elle payait en travaillant trois jours par semaine \u00e0 la boutique du Rijks museum \u2014 s\u00e9duisit l\u2019italien, sur un quai de la gare, alors que ce dernier se rendait \u00e0 Copenhague et qu\u2019elle rentrait chez elle, pour No\u00ebl, dans la banlieue de Stockholm. Il l&rsquo;aida \u00e0 installer dans le train violoncelle et bagages. Il aimait la musique.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait le soir et pour une derni\u00e8re fois sans doute \u2014 l\u2019hiver s\u2019installait \u2014 une fen\u00eatre, en face, \u00e9tait rest\u00e9e ouverte. Sur le Cours, le vent avait saisi farouchement les branches \u2014 vides de feuilles \u2014 des platanes et j\u2019\u00e9coutais claquer les volets alentour. Le jour s\u2019absentait rapidement depuis peu. Le jeune homme avait allum\u00e9 la lumi\u00e8re dans la pi\u00e8ce. Je l\u2019avais vu entrer. J\u2019aurais reconnu sa silhouette m\u00eame dans la nuit bleue. Grand pour son \u00e2ge, presque trop maigre comme parfois l\u2019on finit l\u2019adolescence, le ventre creux, la cage thoracique en surplomb. Tr\u00e8s brun, quelque chose du grand-p\u00e8re que j\u2019avais imagin\u00e9 italien. Le regard noir dans la douceur d\u2019un visage anguleux, marqu\u00e9 bien que juv\u00e9nile. J\u2019observais du lit l\u2019assise. Il s\u2019allongea, je le perdis. Le rectangle de lumi\u00e8re s\u2019imposait violemment maintenant que les fa\u00e7ades du Cours se fermaient sur elles-m\u00eames. Face \u00e0 moi, l\u2019\u00e9cran jaune que la nuit \u2014 elle absorbait la ville \u2014 agrandissait, offrait \u00e0 l\u2019\u0153il du voyeur.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00a0Bruit de porte. Une jeune fille venait de p\u00e9n\u00e9trer dans le champ \u00e9clair\u00e9. Une s\u0153ur, proche en \u00e2ge je dirais. Un peignoir japonais, blanc soyeux aux fleurs rouges. Des coquelicots. Elle s\u2019approcha du lit. S\u2019y assit. La t\u00eate, les \u00e9paules dans le cadre bas du rectangle dor\u00e9. Il s\u2019\u00e9tait relev\u00e9. Je l\u2019aper\u00e7us \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s. D\u2019un geste, elle souleva ses longs cheveux, et la manche glissa jusqu\u2019\u00e0 l\u2019aisselle. Le bras semblait d\u2019un blanc nacr\u00e9. Elle se pencha vers lui, tendit sa joue, son oreille. Il rajusta la perle, fit doucement claquer le fermoir. Elle souriait, sans \u00eatre attentive au regard qu\u2019il venait de lui porter.\u00a0 Elle s\u2019arrima des deux mains au rebord de la fen\u00eatre. Le vent qui tournoyait en l\u2019absence d\u2019obstacles, s\u2019empara de sa chevelure. Un drapeau de boucles noir bleut\u00e9 flottait. Un \u00e9tendard. Et ce fut pour moi comme une Epiphanie, la promesse soudaine, impr\u00e9dictible, d\u2019un changement en marche.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Midi, les v\u00e9hicules passaient, stoppaient au feu rouge. Le Cours \u00e9tait large, trois files de voitures, de camions, de bus, que le feu allongeait et r\u00e9tr\u00e9cissait \u00e0 sa mani\u00e8re, un roulis m\u00eame \u00e0 l\u2019arr\u00eat. Les gens de la maison jaune se faisaient plus bruyants, mais ce n\u2019\u00e9tait pas encore l\u2019\u00e9t\u00e9, o\u00f9 tous vivraient fen\u00eatres grandes ouvertes. 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