{"id":154331,"date":"2024-08-06T09:43:26","date_gmt":"2024-08-06T07:43:26","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=154331"},"modified":"2025-07-15T13:03:00","modified_gmt":"2025-07-15T11:03:00","slug":"prologue-a-la-question","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/prologue-a-la-question\/","title":{"rendered":"#anthologie #40 | Magasins g\u00e9n\u00e9raux"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\" id=\"anthologie27\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/295832393_3372231072989270_5985182078393470957_n-1024x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-154335\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/295832393_3372231072989270_5985182078393470957_n-1024x1024.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/295832393_3372231072989270_5985182078393470957_n-420x420.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/295832393_3372231072989270_5985182078393470957_n-200x200.jpg 200w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/295832393_3372231072989270_5985182078393470957_n-768x768.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/295832393_3372231072989270_5985182078393470957_n-1536x1536.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/295832393_3372231072989270_5985182078393470957_n.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">cr\u00e9dit photo : Claude_Jonas Tinos<\/p>\n\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/La-saison.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 La saison.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-1ad6d079-b552-4035-b662-791cc0f63b7c\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/La-saison.pdf\">La saison<\/a><a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/La-saison.pdf\" class=\"wp-block-file__button wp-element-button\" download aria-describedby=\"wp-block-file--media-1ad6d079-b552-4035-b662-791cc0f63b7c\">T\u00e9l\u00e9charger<\/a><\/div>\n\n\n\n<p><a href=\"#Anthologieprologue\">Prologue : Les r\u00e9ponses<\/a><br><a href=\"#Anthologie1\">1. Pourquoi changer ?<\/a><br><a href=\"#Anthologie4\">4. Planque ultime<\/a><br><a href=\"#Anthologie5\">5. Vivable pas vivant<\/a><br><a href=\"#Anthologie6\">6. Plus simple expression<\/a><br><a href=\"#Anthologie7\">7. La p\u00e9nombre tourne autour du soleil<\/a><br><a href=\"#Anthologie11\">11. Rentre avec Sasha<\/a><br><a href=\"http:\/\/Anthologie12\">12. Sofia-Boston-Glasgow-Beyrouth-Sauveterre<\/a><br><a href=\"#Anthologie13\">13. Coup\u00e9 de tout<\/a><br><a href=\"#Anthologie14\">14. Idiomes antiques<\/a><br><a href=\"#Anthologie15\">15. Ne suis pas<\/a><br><a href=\"#anthologie17\">17. Sole C\u00e9l\u00e9rier<\/a><br><a href=\"#anthologie20\">20. La tr\u00e8s longue partie de cache-cache<\/a><br><a href=\"#anthologie23\">23. Parfait puits<\/a><br><a href=\"#anthologie24\">24. Si loin vers l&rsquo;int\u00e9rieur<\/a><br><a href=\"#anthologie25\">25. Qu&rsquo;est-ce qui sent <\/a>?<br><a href=\"#anthologie27\">27.Sept centi\u00e8mes<\/a><br><a href=\"#anthologie28\">28. Dispositifs<\/a><br>30. La saison<br><a href=\"#anthologie37\">37. Il est arriv\u00e9 que j&rsquo;ai vu<\/a><br><a href=\"#anthologie38\">38 | Le 15, c&rsquo;est bien<\/a><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">#40 | Magasins g\u00e9n\u00e9raux<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-blue-background-color has-background\"><strong>Codicille : Je m&rsquo;appuie sur la proposition #27, qui d\u00e9nombre 7 livres-chantiers en cours qui ont profit\u00e9 de ce cycle pour prosp\u00e9rer ou appara\u00eetre.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><em>A<strong>LICE A.<\/strong><\/em> [ #7, #11, #15, #27 &amp; #23]<\/h2>\n\n\n\n<p>Hypoth\u00e8se 1 : le narrateur est le petit-fils de l\u2019h\u00e9ro\u00efne de <em>Alice A.<\/em> (Valentin Legris, Allia 1989), devenu adulte.<\/p>\n\n\n\n<p>Hypoth\u00e8se 2 : La narration est faite du tissu de sa cure analytique aupr\u00e8s de C. Levy. Elle rassemble \u00e0 la fois du mat\u00e9riau m\u00e9moriel convoqu\u00e9 ou \u00e9mergeant lors des s\u00e9ances et entre les s\u00e9ances, des \u00e9l\u00e9ments d\u2019archives (notamment des extraits d\u2019<em>Alice A<\/em>.)<\/p>\n\n\n\n<p>Hypoth\u00e8se 3 : Clarifier ce dispositif narratif pour le lectorat et d\u00e9velopper le personnage d\u2019Alice <em>en cam\u00e9ra subjective, <\/em>une fois admis que c\u2019est l\u2019imaginaire de son petit-fils qui produit ces \u00e9l\u00e9ments depuis l\u2019\u00e2ge adulte.<\/p>\n\n\n\n<p>Hypoth\u00e8se 4 : Ce cahier est un des \u00e9l\u00e9ments vers\u00e9s aux archives du Squat Sang Noir. En apparence, il signale le profond amour qui liait Robert Dewhite et sa grand-m\u00e8re. Son int\u00e9r\u00eat v\u00e9ritable est de renseigner les premi\u00e8res ann\u00e9es d\u2019activit\u00e9s du Docteur Legris et la bascule dans le radicalisme m\u00e9dical de Dewhite, son disciple.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">LA SAISON [#1, #4, #6, #13, #14, #25 &amp; #30]<\/h2>\n\n\n\n<p>Hypoth\u00e8se 1 : Une \u00e9ditrice, autrefois grande voyageuse, fuit l\u2019agitation de \nla ville lors d\u2019une br\u00e8ve visite \u00e0 lune amie en pleine reconversion dans une \nstation de haute montagne et s\u2019attarde.<\/p>\n\n\n\n<p>Hypoth\u00e8se 2 : Le r\u00e9cit du s\u00e9jour, de l\u2019observation de l\u2019amie au travail et de \nson d\u00e9placement, est ponctu\u00e9 par des lectures exog\u00e8nes issues de la bo\u00eete \u00e0 \nlivres locales.<\/p>\n\n\n\n<p>Hypoth\u00e8se 3 : Approfondir la proposition Gustave Roud. La relation avec la \nnature doit emporter toutes les consid\u00e9rations autobiographiques de l\u2019h\u00e9ro\u00efne, \npr\u00e9texte initial du r\u00e9cit.<\/p>\n\n\n\n<p>Hypoth\u00e8se 4 : Un livre parmi d\u2019autres dans la bo\u00eete \u00e0 livres de la \nboulangerie des Arcs. La maison d\u2019\u00e9dition a mis la clef sous la porte depuis de \nnombreuses ann\u00e9es, pourtant le volume para\u00eet neuf, comme s\u2019il n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 lu \nou conserv\u00e9 entre deux piles de draps, ou sorti tout expr\u00e8s d\u2019un carton pour \nalimenter en flux continu et discret la bo\u00eete en question.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">LE SERAIL [#24 &amp; #27]<\/h2>\n\n\n\n<p>Hypoth\u00e8se 1 : La diaspora du personnel du S\u00e9rail (enfants et petits-enfants inclus), cabaret viennois en activit\u00e9 au d\u00e9but des ann\u00e9es 30.<\/p>\n\n\n\n<p>Hypoth\u00e8se 2 : Souvenirs \u00e9pars<\/p>\n\n\n\n<p>Hypoth\u00e8se 3 : Accueillir l&rsquo;\u00e9trange chronologie du plan qui insiste au fil des ann\u00e9es. S&rsquo;appuyer sur la proposition  #28 pour d\u00e9crire le fonctionnement int\u00e9rieur de l&rsquo;\u00e9tablissement pendant les spectacles.<\/p>\n\n\n\n<p>Hypoth\u00e8se 4 : Un manuscrit augment\u00e9 sur trois g\u00e9n\u00e9rations en attendant qu&rsquo;Osmin rentre de voyage, que S\u00e9lim r\u00e9apparaisse ou plus simplement que l&rsquo;histoire trouve son 1001e jour.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"anthologie38\">#38 | Le 15, c&rsquo;est bien<\/h2>\n\n\n\n<p>Il n\u2019a plus jamais fait aussi chaud que cet \u00e9t\u00e9-l\u00e0. En sortant de ta chambre, j\u2019ach\u00e8te des tennis vert kaki. Elles me font des pieds minuscules. Des pieds d\u2019enfant. Elles n\u2019ont rien d\u2019exceptionnel. De ces chaussures de toile qu\u2019on enfile sur des pieds nus, et qu\u2019on retire sans se donner la peine de d\u00e9faire les lacets. C\u2019est la premi\u00e8re fois que j\u2019ach\u00e8te ce genre de chaussures. J\u2019ai bien compris pendant ma visite que dor\u00e9navant rien ne marcherait plus comme avant. Je les porte tout de suite. Il n\u2019y a plus de temps. Je prends un train vers le Nord en fin d\u2019apr\u00e8s-midi. Quand tu m\u2019appelles, ce soir-l\u00e0, je suis dans le jardin, dans l\u2019\u00e9bauche du jardin derri\u00e8re la maison, qui vaut d\u00e9j\u00e0 mieux que toutes les villes \u00e0 mon avis. Pas au tien, mais tu ne l\u2019aurais pas dit, si tu avais pu venir. Ce n\u2019est plus une affaire de semaines, mais de jours, me dis-tu. Tout \u00e0 l\u2019heure, \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, dans la tranquille p\u00e9nombre des stores abaiss\u00e9s, les mois avaient d\u00e9j\u00e0 disparu. Un \u00e9clat de rire saute le mur du jardin voisin. La jeunesse se fait tourner la t\u00eate \u00e0 la bi\u00e8re de soleil en attendant que la nuit tombe pour tricher la fra\u00eecheur. Quelques jours, ne te pr\u00e9cipite pas. Viens le 15. Le 15 c\u2019est bien. Mes chaussures sont plus vertes que l\u2019herbe. Dans la cuisine, on fait des cr\u00eapes.<\/p>\n\n\n\n<p>Je les ai port\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 ce que mes os en aient perc\u00e9 la toile, et mon poids, trou\u00e9 la semelle de caoutchouc. Et encore apr\u00e8s, alors qu\u2019on voyait le dos de mon petit orteil par le trou. Il y a toujours quelqu\u2019un pour s\u2019extasier sur ces exquis petits pieds qu\u2019elles font. Je les ai port\u00e9es plusieurs ann\u00e9es. Le jardin est une jungle dans un bocal. Il n\u2019a plus jamais fait aussi chaud que ces jours-l\u00e0. J\u2019ouvre la bo\u00eete en carton de la nouvelle paire. Elle est d\u2019un vert plus p\u00e2le, amande, d\u2019une autre marque, mais enfin, l\u2019essentiel est l\u00e0, dans l\u2019autre fa\u00e7on de marcher.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"anthologie37\">#37 | Il est arriv\u00e9 que j&rsquo;ai vu<\/h2>\n\n\n\n<p>Il est arriv\u00e9 que j&rsquo;ai vu un petit gar\u00e7on dans un bar de Pigalle qui attend que son p\u00e8re ait fini de boire. Ses jambes pendouillent sur la chaise o\u00f9 on l&rsquo;a install\u00e9. Il dessine depuis plus d&rsquo;une heure sur la m\u00eame feuille. Il l&rsquo;a d&rsquo;abord barbouill\u00e9e avec son unique feutre rouge, mais la soir\u00e9e avan\u00e7ant dans la nuit, il est devenu plus m\u00e9thodique. Il r\u00e9fl\u00e9chit en portant le stylo \u00e0 sa bouche et&nbsp; les petites lumi\u00e8res de la place mille fois refl\u00e9t\u00e9es sur la vitrine captivent ses yeux fatigu\u00e9s comme les lucioles d&rsquo;un conte pour dormir. Au comptoir, le p\u00e8re lui tourne le dos. Son d\u00e9bardeur de foot n&rsquo;est pas tout \u00e0 fait assez chaud m\u00eame en cette saison pour son torse maigrichon. Il ouvre la bouche pour appeler et puis se d\u00e9courage et baille. Une femme est l\u00e0, la seule du bar, qui le regarde et lui sourit. Le petit gar\u00e7on interrompt son b\u00e2illement pour lui sourire en retour. Il lui fait un signe de la main comme si elle \u00e9tait dans un compartiment de train et lui, sur le quai.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est arriv\u00e9 que j\u2019ai vu cet homme manger son d\u00e9jeuner avec soin, m\u00e9thode et minutie dans une pension de famille bien en de\u00e7\u00e0 de sa condition, de son \u00e9locution, de son chapeau d\u00e9licatement gris, du grand journal qu\u2019il sait plier pour ne pas incommoder la population dense des endroits peupl\u00e9s et confin\u00e9s o\u00f9 il avait v\u00e9cu, autrefois.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est arriv\u00e9 que j\u2019ai vu un homme, dont l\u2019int\u00e9rieur avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9vast\u00e9 par l\u2019explosion d\u2019un silo \u00e0 grains au d\u00e9but des ann\u00e9es 80. Il m\u2019a conduite jusqu\u2019\u00e0 Avignon en plein \u00e9t\u00e9. Seul survivant, confi\u00e9 en d\u00e9sespoir de cause \u00e0 la m\u00e9decine de l\u2019arm\u00e9e qui l\u2019a rafistol\u00e9 \u00e0 mi-chemin entre l\u2019<em>Homme qui valait Trois Milliards <\/em>et <em>MacGyver<\/em>, il venait de traverser l\u2019Amazonie \u00e0 moto, en compagnie d\u2019un camarade de sa deuxi\u00e8me vie. Ils n\u2019en \u00e9taient pas \u00e0 leur premi\u00e8re fois. Le secret \u00e9tant de laisser s\u00e9cher sur soi l\u2019apr\u00e8s-midi, les v\u00eatements inond\u00e9s de pluie le matin et \u00e0 revendre en Argentine les motos embarqu\u00e9es \u00e0 l\u2019aller.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading anthologie28\">#28 | Dispositifs<\/h2>\n\n\n\n<p><br><strong>Une femme traverse les mythologies de&nbsp;ses deux familles en compagnie d\u2019une petite morte de plusieurs g\u00e9n\u00e9rations son&nbsp; a\u00efeule. La vivante et la morte, bien d\u00e9cid\u00e9es \u00e0 ne pas se laisser abattre par&nbsp; les id\u00e9es pr\u00e9con\u00e7ues et les interpr\u00e9tations psychologisantes sur leur condition&nbsp; respective, s\u2019attachent \u00e0 l\u2019observation scrupuleuse des termes employ\u00e9s pour&nbsp;d\u00e9crire leurs exp\u00e9riences successives. L\u2019oreille minuscule de la petite morte&nbsp; appartenant \u00e0 une \u00e9poque r\u00e9volue oblige la plus jeune \u00e0 un d\u00e9cryptage&nbsp; syst\u00e9matique des \u00e9nonc\u00e9s. De nombreux t\u00e9moignages, plus ou moins utiles&nbsp; ponctuent leur tentative de p\u00e9n\u00e9tration clinico-judiciaire.<\/strong> (cf <a href=\"#anthologie27\">#27<\/a>)<\/p>\n\n\n\n<p>Les jours de la maison br\u00fbl\u00e9e sont compt\u00e9s : elle d\u00e9figure le port de plaisance dernier cri de notre ville. On s\u2019\u00e9tonnera peut-\u00eatre qu\u2019une autorisation y ait \u00e9t\u00e9 accord\u00e9e in extremis pour une exposition photographique et sonore. D\u2019ailleurs, a-t-elle \u00e9t\u00e9 accord\u00e9e o\u00f9 assiste-t-on depuis la rive oppos\u00e9e \u00e0 une installation sauvage ? Au fil des ann\u00e9es, la \u00ab&nbsp;derni\u00e8re maison du chemin \u00bb a \u00e9t\u00e9 r\u00e9guli\u00e8rement squatt\u00e9e, tagu\u00e9e, mur\u00e9e\u2026 La commission r\u00e9gionale pour le d\u00e9veloppement et de la pr\u00e9servation de l\u2019art spontan\u00e9, ailleurs appel\u00e9 <em>street art<\/em> (CRDPAS), avait manifest\u00e9 un int\u00e9r\u00eat pour ce qu\u2019elle qualifiait comme \u00ab&nbsp;un t\u00e9moin essentiel des signes du temps \u00bb. Les riverains se f\u00e9licitent du ferme refus oppos\u00e9 par la ville \u00e0 la sanctuarisation de ce qui n\u2019est plus qu\u2019une ruine, dangereuse pour les enfants. Son acc\u00e8s, interdit par de hautes barri\u00e8res, n\u2019a pas emp\u00each\u00e9 cette ultime manifestation : comment deux portraits en aussi grands formats ont-ils pu \u00eatre suspendus aux restes calcin\u00e9s de la charpente ? Quelle est la source exacte de la musique qui tourne en boucle depuis cette nuit ? Quelle signification rev\u00eat ce m\u00e9lange de musique de chambre, de <em>dub<\/em> et de chant a capella ? Qui enfin a pu disposer sur la rive ces hautes jumelles p\u00e9riscopiques \u00e0 travers lesquelles (et sans qu\u2019il soit besoin de glisser une pi\u00e8ce pour ouvrir l\u2019obturateur), on d\u00e9taille le reste des photos de l\u2019installation sauvage, plus intimistes ? Autant de questions qui circulent dans le petit groupe de voisins de la derni\u00e8re maison du chemin, r\u00e9veill\u00e9 \u00e0 l\u2019aube par la diffusion \u00e9nigmatique de ce qui semble \u00eatre <em>Les Variations sur un th\u00e8me rococo <\/em>de Tcha\u00efkovski, d\u2019apr\u00e8s madame P\u00e2ris, professeure de piano au conservatoire municipale.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>#<a href=\"#anthologie24\">24 | Si loin vers l&rsquo;int\u00e9rieur<\/a><\/strong><br>La personne qui aura produit le billet en or pur est conduite, les yeux band\u00e9s, par un d\u00e9dale de tunnels jusqu\u2019au lieu de la repr\u00e9sentation proprement dite. En sorte qu\u2019elle aura travers\u00e9 la ville pour arriver l\u00e0, ce qui repr\u00e9sente tout de m\u00eame un p\u00e9riple d\u2019environ deux heures. Sa concentration, initialement aiguis\u00e9e, avide, chevill\u00e9e \u00e0 sa m\u00e9moire se sera \u00e9mouss\u00e9e \u00e0 force de d\u00e9tours et de l\u2019omnipr\u00e9sence de l\u2019humidit\u00e9 et du cliquetis d\u2019un trousseau de clefs accroch\u00e9 \u00e0 la ceinture de son guide. Il est fr\u00e9quent qu\u2019une forme d\u2019\u00e9tourdissement voire de c\u00e9cit\u00e9 momentan\u00e9e succ\u00e8de au retrait du bandeau. Celui-ci a lieu au bord d\u2019un grand espace circulaire, quand la lumi\u00e8re de l\u2019aube traverse le d\u00f4me de verre qui la surplombe. Des corps, rev\u00eatus de leurs seuls sous-v\u00eatements jonchent le sol. Une crise de panique peut alors se produire, bien que rien n\u2019indique que ce soient des cadavres. Le guide a disparu, le cliquetis de ses clefs reste lointainement perceptible. L\u2019exp\u00e9rience est totale quand le sujet atteint le centre de la pi\u00e8ce, occup\u00e9 par une magnifique mosa\u00efque byzantine repr\u00e9sentant des iris. La beaut\u00e9 de cette mosa\u00efque provoque le d\u00e9sir irr\u00e9sistible d\u2019en occuper le centre d\u2019or. D\u00e8s cet instant, les corps assoupis respirent profond\u00e9ment ensemble, jusqu\u2019\u00e0 atteindre ce que les marcheurs appellent La R\u00e9sonance. De concert, ils bougent, roulent, se retournent, tombent pour ceux qui \u00e9taient allong\u00e9s sur les marches du grand escalier ou en \u00e9quilibre sur un divan. La combinaison des scansions de leurs mouvements et de leur lenteur provoque une forme de transe tellurique sur le sujet qui croit \u00eatre le c\u0153ur de ce dispositif, tandis que derri\u00e8re les grands miroirs, le public, confortablement install\u00e9 assiste au ballet.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"anthologie27\">#27 | Sept centi\u00e8mes<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00c0 un moment de mon adolescence, un livre a \u00e9t\u00e9&nbsp; publi\u00e9 sur ma grand-m\u00e8re, Alice. Je l\u2019ai probablement eu dans les mains, je me&nbsp; souviens vaguement de ma fatigue \u00e0 la seule des premi\u00e8res lignes de la quatri\u00e8me&nbsp; de couverture. Elle n\u2019\u00e9tait plus vivante \u00e0 cette \u00e9poque-l\u00e0\u2026 je veux dire qu\u2019elle&nbsp; \u00e9tait d\u00e9c\u00e9d\u00e9e depuis quelques ann\u00e9es. Nous vivions \u00e0 l\u2019\u00e9tranger avec mes&nbsp; parents, mais je fr\u00e9quentais le lyc\u00e9e fran\u00e7ais ce qui accentue ma difficult\u00e9 \u00e0&nbsp; savoir v\u00e9ritablement o\u00f9 j\u2019\u00e9tais quand on m\u2019a parl\u00e9 du livre, ou montr\u00e9 le livre.&nbsp; J\u2019avais perdu pied avec Alice depuis\u2026 Je voulais dire contact. Nous n\u2019avions&nbsp; plus de contact quand elle est morte. Je ne savais pas qui avait \u00e9crit un livre&nbsp; sur elle, c\u2019est-\u00e0-dire, sur son cas. Un m\u00e9decin\u2026 Je ne l\u2019ai pas lu. J\u2019ai dit que&nbsp; je l\u2019avais trouv\u00e9 int\u00e9ressant quand on m\u2019a interrog\u00e9 \u00e0 ce sujet. Je me souviens&nbsp; que ma professeur de biologie m\u2019a demand\u00e9 s\u2019il s\u2019agissait de ma grand-m\u00e8re. Elle&nbsp; m\u2019avait retenue apr\u00e8s la classe pour ne pas m\u2019embarrasser ni s\u2019embarrasser&nbsp; elle-m\u00eame devant toute la classe. Je m\u2019appelle Robert Dewhite, ce n\u2019est pas un&nbsp; pr\u00e9nom tr\u00e8s commun pour quelqu\u2019un de mon \u00e2ge ni un nom de famille tr\u00e8s courant&nbsp; pour un Fran\u00e7ais, c\u2019est ce qui lui avait mis la puce \u00e0 l\u2019oreille. Il faisait&nbsp; tr\u00e8s chaud \u00e0 ce moment de l\u2019ann\u00e9e. Je crois que je n\u2019avais jamais entendu parler&nbsp;du livre avant. Mes parents avaient une fois de plus voulu me pr\u00e9server, c\u2019est&nbsp; ce qu\u2019ils m\u2019expliqueraient quelques mois plus tard, pendant le d\u00e9m\u00e9nagement.&nbsp; Quoiqu\u2019il en soit, c\u2019est l\u00e0, dans le laboratoire, au milieu des paillasses que j\u2019ai menti pour la premi\u00e8re fois\u2026 Enfin, j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 menti, \u00e9videmment, mais&nbsp; cette fois-l\u00e0 avec madame Bejjani, je sentais que ce mensonge m\u2019engageait pour&nbsp;des mois, jusqu\u2019\u00e0 la prochaine affectation de mon p\u00e8re. De grosses&nbsp; gouttes tombaient sur mes mains pendant que je d\u00e9bitais des banalit\u00e9s sur ma grand-m\u00e8re. Pas de chance, oui, je&nbsp; l\u2019aimais beaucoup, un m\u00e9decin exceptionnel. J\u2019essayais de ne pas contrarier ce&nbsp;qu\u2019elle m\u2019apprenait sur <em>Le Cas Alice A<\/em>. Elle a d\u00fb me trouver path\u00e9tique,&nbsp; j\u2019\u00e9tais path\u00e9tique, je dissimulais tr\u00e8s mal \u00e0 l\u2019\u00e9poque. La flamme du br\u00fbleur \u00e0&nbsp;gaz n\u2019\u00e9tait pas \u00e9teinte. C\u2019\u00e9tait un des derniers cours de l\u2019ann\u00e9e. Nous avions&nbsp; fait de l\u2019eau de rose par distillation. L\u2019odeur me suffoquait, ou une honte que&nbsp;je n\u2019avais pas vu venir ? J\u2019ai cru qu\u2019elle me plaignait, j\u2019ai pris mon meilleur air de pauvre gosse pour couvrir ma g\u00eane. Je tremblais comme dans les cauchemars&nbsp; d\u2019interrogation surprise au tableau, nu devant la classe. Elle gardait le livre&nbsp; dans ses mains en parlant, je voyais qu\u2019elle y tenait. C\u2019est alors qu\u2019elle a dit&nbsp; qu\u2019elle m\u2019enviait d\u2019avoir eu une grand-m\u00e8re comme \u00ab Malice \u00bb. Je lui ai fait&nbsp; r\u00e9p\u00e9ter. J\u2019ai cru qu\u2019elle avait fait une faute de prononciation.<\/p>\n\n\n\n<p>Un homme soucieux passe l\u2019\u00e9t\u00e9 avec son&nbsp; fils. Leurs identit\u00e9s sont usurp\u00e9es par une vieille connaissance qui les met en&nbsp; sc\u00e8ne avec d\u2019autres dans les sc\u00e9narios farfelus d\u2019un feuilleton hebdomadaire. Au&nbsp; fil des semaines, les deux protagonistes se pr\u00eatent au jeu et d\u00e9cident de&nbsp; rencontrer les autres personnages, contrecarrant leurs propres plans de vacances&nbsp; et ceux de leur entourage.<\/p>\n\n\n\n<p>Une femme traverse les mythologies de&nbsp;ses deux familles en compagnie d\u2019une petite morte de plusieurs g\u00e9n\u00e9rations son&nbsp; a\u00efeule. La vivante et la morte, bien d\u00e9cid\u00e9es \u00e0 ne pas se laisser abattre par&nbsp;les id\u00e9es pr\u00e9con\u00e7ues et les interpr\u00e9tations psychologisantes sur leur condition&nbsp; respective, s\u2019attachent \u00e0 l\u2019observation scrupuleuse des termes employ\u00e9s pour&nbsp; d\u00e9crire leurs exp\u00e9riences successives. L\u2019oreille minuscule de la petite morte&nbsp; appartenant \u00e0 une \u00e9poque r\u00e9volue oblige la plus jeune \u00e0 un d\u00e9cryptage&nbsp; syst\u00e9matique des \u00e9nonc\u00e9s. De nombreux t\u00e9moignages, plus ou moins utiles ponctuent leur tentative de p\u00e9n\u00e9tration clinico-judiciaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Une femme opte pour un changement radical de carri\u00e8re \u00e0 l&rsquo;approche de la cinquantaine. Elle rentre en apprentissage dans une station touristique o\u00f9 elle n&rsquo;a pas remis les pieds depuis une trentaine d&rsquo;ann\u00e9es. Les \u00e9l\u00e9ments les plus prosa\u00efques de son quotidien se combinent alors avec ceux du pass\u00e9 dans un jeu de compas. Les fant\u00f4mes p\u00e8sent \u00e0 peine plus qu&rsquo;un souffle d&rsquo;air et c&rsquo;est une autre permanence dont elle fait l&rsquo;exp\u00e9rience simple, face aux montagnes, le temps d&rsquo;une saison.<\/p>\n\n\n\n<p>Un homme profond\u00e9ment bless\u00e9 monte de toutes pi\u00e8ces un th\u00e9\u00e2tre o\u00f9 se rejoue sous des formes de plus en plus distanci\u00e9es son accident. Si cette catharsis l\u2019\u00e9loigne du lieu de sa trag\u00e9die, elle s\u2019av\u00e8re spectaculairement addictive pour le public choisi qui visite son \u00e9tablissement. \u00c0 ses c\u00f4t\u00e9s, un homme \u00e0 qui il doit la vie et une femme qui lui permet de la conserver en d\u00e9pit de son \u00e9tat critique se demandent comment vivre sans lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Une femme conserve dans le tiroir de son bureau un paquet intact de stylos Bic. Il provient d\u2019un lot qu\u2019elle a achet\u00e9 pour la c\u00e9r\u00e9monie fun\u00e9raire d\u2019un ami d\u2019enfance. Les ann\u00e9es passent sans que l\u2019absence de cet ami proche ne lui p\u00e8se. Vit-elle dans une forme de sid\u00e9ration ou de simplicit\u00e9 ? Elle constate que l\u2019air qui l\u2019environne a chang\u00e9, sans pour autant pouvoir dire en quoi. \u00c0 la suite d\u2019un banal accident de v\u00e9lo, elle se retrouve bloqu\u00e9e chez elle pendant trois mois. Avec m\u00e9thode, elle se met \u00e0 vider ses tiroirs, \u00e0 vendre ses v\u00eatements, \u00e0 donner les livres qui lui sont devenus \u00e9trangers. Quand il ne reste plus que la pochette des Bics, elle d\u00e9cide de les vider de leur encre en \u00e9crivant tout se dont elle se souvient de l\u2019ami disparu.<\/p>\n\n\n\n<p>Un philosophe originaire des Balkans se retrouve seul ma\u00eetre \u00e0 bord d\u2019une pizzeria familiale apr\u00e8s que sa femme, une Sicilienne au temp\u00e9rament insolite l\u2019a quitt\u00e9. Son beau-p\u00e8re, le personnel et les habitu\u00e9s du restaurant l\u2019aident, chacun \u00e0 sa mani\u00e8re parfois d\u00e9concertante, \u00e0 conserver l\u2019\u00e9tablissement ouvert. Peu \u00e0 peu, l\u2019homme est gagn\u00e9 par une forme de patriotisme exacerb\u00e9 envers cette \u00eele o\u00f9 il n\u2019a jamais mis les pieds. Le retour inopin\u00e9 de son \u00e9pouse pour les fun\u00e9railles du beau-p\u00e8re d\u00e9clenche un proc\u00e8s en l\u00e9gitimit\u00e9 culturelle, o\u00f9 le personnel joue le r\u00f4le de la magistrature et la client\u00e8le, le jury.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"anthologie25\">#25 | Qu&rsquo;est-ce qui sent ?<\/h2>\n\n\n\n<p>Le cri per\u00e7ant du merle embusqu\u00e9 dans les ramures du chemin passe sous mon nez un flacon de sel pour la distance encore \u00e0 parcourir entre chien et loup, avant de mettre pied \u00e0 terre.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019est pas jusqu\u2019aux concepts qui n\u2019aient une odeur, si l\u2019on y pr\u00eate attention. La qualit\u00e9 de l\u2019air, sa nature se modifie selon qu\u2019on a pens\u00e9 (et penser suffit d\u00e9j\u00e0, alors dire\u2026) libert\u00e9, imagination, dilemme, deuil, joie, d\u00e9licatesse\u2026 Si l\u2019air peut \u00eatre sans parfum, il n\u2019est jamais sans odeur et on peut la percevoir, infime, \u00e0 l\u2019apparition du mot dans le changement m\u00eame qui s\u2019op\u00e8re. Si l&rsquo;on prononce effectivement ce mot, alors un peu de notre haleine se m\u00eale \u00e0 cet air qui l\u2019environnait, accentuant et d\u00e9naturation du m\u00eame coup l\u2019impression furtive qu\u2019elle avait produite sur l\u2019attention aux aguets.<\/p>\n\n\n\n<p>La lecture de <em>Paysages avec figures absentes <\/em>de Jaccottet en ce moment m\u2019invite \u00e0 d\u00e9gager le tout-venant des r\u00e9miniscences d\u2019effluves usuelles, familiales, intimes. Il met un tel prix \u00e0 dire au plus juste, en renon\u00e7ant aux comparaisons flatteuses, en prenant le temps qu\u2019il faut pour se mettre face \u00e0 la sensation dans ce qu\u2019elle peut avoir de plus nu, de plus cru, de plus vu, \u00e9galement, puisqu\u2019il fait d\u2019abord et surtout appel \u00e0 ce sens et \u00e0 l\u2019ou\u00efe. Le temps manque pour l\u2019instant de cet exercice. \u00c0 remettre\u2026<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"anthologie24\">#24 | Si loin vers l&rsquo;int\u00e9rieur<\/h2>\n\n\n\n<p>Il \u00e9tait parti \u00e0 peine trois semaines. Dans ces premiers voyages en solitaire, les pieds dans les traces fra\u00eeches du pr\u00e9c\u00e9dent aller-retour avec Selim, il ne s\u2019\u00e9garait pas et le compte du temps restait bien pr\u00e9sent \u00e0 son esprit. Il avait eu du mal \u00e0 reconna\u00eetre l\u2019immeuble. La devanture laqu\u00e9e de voir et d\u2019or faisait appara\u00eetre des colonnes \u00e0 t\u00eate de femme de part et d\u2019autre de la porte monumentale. Il n\u2019aurait pas pu jurer qu\u2019elles n\u2019\u00e9taient pas l\u00e0 \u00e0 leur arriv\u00e9e \u00e0 Vienne, mais voil\u00e0 qu\u2019elles surgissaient du mur \u00e0 pr\u00e9sent, penchant leur regard oblique vers le visiteur. Il n\u2019avait pas l\u2019intention d\u2019entrer par l\u00e0 de toute fa\u00e7on, mais la veille de ces gardiennes inattendues l\u2019en dissuada tout \u00e0 fait. Il trouvait quelque chose d\u2019anormal \u00e0 la fixit\u00e9 de leurs yeux sans iris, et bient\u00f4t il se persuada que ces statues faisaient un effort consid\u00e9rable pour ne pas fermer un instant leurs lourdes paupi\u00e8res. Il passerait par-derri\u00e8re, comme \u00e0 l\u2019accoutum\u00e9e. Non pas par l\u2019entr\u00e9e des fournisseurs, encore ferm\u00e9e \u00e0 cette heure de la nuit, mais par l\u2019autre, dont lui seul a la clef. \u00c0 chaque d\u00e9part, Selim lui met autour du cou, m\u00eame dans le cas o\u00f9 il l\u2019accompagne. Osmin est le gardien du S\u00e9rail. Cette phrase, il se la r\u00e9p\u00e9tait chaque jour de son absence, en pensant au Ma\u00eetre et \u00e0 la Soigneuse qui l\u2019attendaient \u00e0 Vienne. Dans quelques minutes, il rendrait la clef \u00e0 Selim, puis il monterait sur le toit contempler le lever du jour sur la ville. Les autres attendraient dans la voiture pendant ce temps-l\u00e0. Il pr\u00e9f\u00e9rait entrer seul. On ne pouvait jamais savoir avec Selim, \u00e0 quel point les choses auraient mal tourn\u00e9. L\u2019entr\u00e9e est dissimul\u00e9e dans un recoin du porche \u00e0 l\u2019arri\u00e8re du b\u00e2timent. Il faut d\u00e9gager quelques caisses qui sont entass\u00e9es l\u00e0 \u00e0 demeure. C\u2019est plus pratique ainsi et l\u2019entr\u00e9e est escamot\u00e9e aux regards. Le tout est de reconstituer leur approximatif bazar avant de refermer la petite porte sur soi. Il n\u2019a pas besoin de lumi\u00e8re pour remonter le couloir jusqu\u2019\u00e0 un prochain vestibule, ou il retire ses chaussures. La porte suivante donne sur le vestiaire, derri\u00e8re les cintres. Il a du mal \u00e0 l\u2019ouvrir, quelque chose est mis en travers qui bloque l\u2019ouverture compl\u00e8te. Il parvient \u00e0 passer sa grosse t\u00eate et tombe sur un corps, recouvert d\u2019un manteau. Il reconna\u00eet imm\u00e9diatement la femme qu\u2019on appelle \u00ab le Vestiaire \u00bb, puisqu\u2019\u00e0 part lui, ils ont d\u00e9cid\u00e9 que chacun porterait le nom de sa fonction. Il n\u2019a pas cr\u00fb un instant qu\u2019elle puisse \u00eatre morte. Il sentirait ces choses-l\u00e0. Elle a cependant une apparence in\u00e9dite dans son sommeil. Les yeux ferm\u00e9s sur la nuit, elle oublie qu\u2019elle est aveugle. Ses r\u00eaves regorgent des m\u00eames images color\u00e9es et volumineuses que celles dont la m\u00e9moire se trouve charg\u00e9e, toutes les fois o\u00f9, paradoxalement, on n\u2019a rien vu, en \u00e9coutant une conversation \u00e0 travers un mur, dans les parties de colin-maillard de l\u2019enfance, dans l\u2019obscurit\u00e9 d\u2019une chambre d\u2019amour ou de terreur. Il reste un instant captif des rapides mouvements de ses yeux sous les paupi\u00e8res closes. La pens\u00e9e des truites furtives glisse le long de sa colonne vert\u00e9brale. Il enjambe alors la dormeuse et \u00e9carte les costumes suspendus aux cintres avec discr\u00e9tion : des corps jonchent la grande mosa\u00efque aux iris au pied de l\u2019escalier monumental, les marches, de petits canap\u00e9s bleu nuit qu\u2019il n\u2019a jamais vus. Rien pour les couvrir que leurs sous-v\u00eatements. Certains ont encore un objet dans la main, un verre, une liasse de billets de banque, une chaussure. D\u2019autres dorment presque assis, le dos contre la colonnade qui fait le tour du grand vestibule. D\u2019autres encore semblent ne pas finir de tomber en arri\u00e8re. Leurs respirations profondes, l\u00e9g\u00e8rement sonores pour certaines font tourner la pi\u00e8ce comme la roue du Prater. La lumi\u00e8re de l\u2019aube qui coule du d\u00f4me blanchit leur peau au point qu\u2019on pourrait croire que l\u2019eau a envahi l\u2019entr\u00e9e et les \u00e9tages, et leurs membres d\u00e9li\u00e9s flottent dans le bain de leurs r\u00eaves. Seul Selim a conserv\u00e9 son manteau. Il g\u00eet, la t\u00eate renvers\u00e9e sur un degr\u00e9. Le v\u00eatement ne suffit pas \u00e0 cacher les cicatrices, mais surtout le sommeil a fait sauter toutes les sutures qui lui permettent de sauver la face pendant la journ\u00e9e. Son visage est semblable \u00e0 celui qu\u2019il avait quand Osmin l\u2019a trouv\u00e9. Les ecchymoses ont depuis longtemps disparu de la surface, le savoir-faire de la Soigneuse les a m\u00eame repouss\u00e9es si loin vers l\u2019int\u00e9rieur qu\u2019Osmin a pu croire le Ma\u00eetre gu\u00e9ri. Mais dans l\u2019abandon \u00e9puis\u00e9 de la fin de la nuit, les traits se distendent et laissent voir par des crevasses insoup\u00e7onn\u00e9es la douleur intacte, le chagrin immense, la honte de ceux qui ont regard\u00e9 leur peur de trop pr\u00e8s. La Soigneuse n\u2019a pas eu le temps de ranger sa seringue avant que le sommeil ne la saisisse. Une veine enfl\u00e9e bat sur sa tempe, comptant les battements de c\u0153ur de son patient, dont elle tient encore le poignet entre ses doigts. En d\u00e9pit de la fatigue, elle fait exactement son \u00e2ge, et m\u00eame Osmin, qui ne se souvient de rien, peut voir qu\u2019elle n\u2019a pas vingt ans. Arme au poing, le garde du corps est couch\u00e9 le long de la porte monumentale. Il faudrait quelqu\u2019un pour veiller. Osmin est le gardien du S\u00e9rail. Il s\u2019assied au milieu de la pi\u00e8ce qui tourne encore. La Soigneuse ouvre un \u0153il. Il faudra am\u00e9nager des chambres pour le personnel. Rome ne s\u2019est pas faite en un jour. Au moins, chacun aura pris soin de plier convenablement son costume avant de s\u2019effondrer. Osmin est rentr\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"anthologie23\">#23 | Parfait puits<\/h2>\n\n\n\n<p>Cette nuit, je suis retourn\u00e9 chez Alice. Les cypr\u00e8s d\u00e9passaient le muret d\u2019au moins trois t\u00eates. Ils \u00e9taient presque jaunes de soleil \u00e0 force d\u2019\u00eatre verts, mais je ne sentais pas de chaleur sur mon bras. J\u2019ai eu du mal \u00e0 entrer par le petit c\u00f4t\u00e9, l\u2019herbe aussi avait follement pouss\u00e9 et entravait la petite porte bleue. Le jardin avait l\u2019air d\u2019un labyrinthe abandonn\u00e9 o\u00f9 les haies n\u00e9glig\u00e9es interdisaient le passage convenu pour en ouvrir d\u2019autres, au ras du sol, pr\u00e8s de leurs pieds qui s\u2019\u00e9levaient semblables en troncs \u00e0 pr\u00e9sent, tandis que leurs branches basses se retroussaient comme une nappe. Tout \u00e0 coup, je suis devant la maison, mais impossible d\u2019entrer pas la v\u00e9randa, elle n\u2019a pas encore \u00e9t\u00e9 ajout\u00e9e. Je remarque la porte en accord\u00e9on d\u2019un garage. De guingois, elle a probablement \u00e9t\u00e9 forc\u00e9e. Instinctivement, je l\u00e8ve mes yeux vers la fen\u00eatre de la chambre, personne, des fleurs de hasard m\u00eal\u00e9es de mauvaises herbes d\u00e9bordent du bac de pierre. Sit\u00f4t la porte en bois \u00e9cart\u00e9e, je suis dans le salon vert. Je me rappelle l\u2019avoir peint avec deux feutres diff\u00e9rents. Sapin et pomme. Ce que j&rsquo;avais sous la main. J\u2019entends un bruit dans la cuisine, mais avant d\u2019y parvenir, mon \u0153il est attir\u00e9 par une porte inconnue, sous l\u2019escalier. Je sais imm\u00e9diatement qu\u2019il s\u2019agit de la porte de la cave. Pourtant je mettrais ma main \u00e0 couper qu\u2019il n\u2019y en a jamais eu chez Alice. Une porte trop de fois repeinte, on la dirait faite de caoutchouc jaune p\u00e2le. Les escaliers sont raides. Il faut baisser la t\u00eate pour ne pas se cogner \u00e0 une \u00e9tag\u00e8re renfonc\u00e9e l\u00e0, qui supporte de lourds bocaux de verre. Le Parfait. Quelque chose cloche. Le contenu\u2026 en bas la chaudi\u00e8re marche \u00e0 fond. La flamme qui brille dans la petite lucarne suffit \u00e0 \u00e9clairer les moindres recoins. Elle est ouverte comme une locomotive o\u00f9 l\u2019on jetterait du charbon. Il y a au moins un m\u00e8tre de poussi\u00e8re par terre. Elle forme un tapis qui ressemble \u00e0 ces couvertures grises qu\u2019utilisent les d\u00e9m\u00e9nageurs. Elle recouvre s\u00fbrement quelque chose d\u2019autre que le sol, quelque chose de creux, une table, un buffet, un coffre, sans quoi je ne tiendrais pas aussi bien debout. Et voil\u00e0 que la poussi\u00e8re s\u2019\u00e9coule par un trou que je n\u2019avais pas vu dans l\u2019angle de la pi\u00e8ce, tirant la couverture sous mes pieds comme pour un tour de magie ! Mais je ne reste pas en place comme les assiettes et les verres en pareil cas, je tombe et je suis emport\u00e9 vers le puits qui avale tout dans un tourbillon de sable. J\u2019ai l\u2019impression que le temps m\u2019est compt\u00e9. Qu\u2019il ne me reste plus que quelques secondes pour attraper quelque chose\u2026 Je retombe sur mes deux pieds. Il fait noir d\u2019abord. Un grand silence r\u00e8gne. Il donne la mesure de ce nouveau palier sous-terrain. Immense, ramifi\u00e9, complexe. Un n\u00e9on clignote. Il hoquette des lettres sur le carrelage. Je suis dos aux rails dans la station Exelmans.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"anthologie20\">#20 | La tr\u00e8s longue partie de cache-cache<\/h2>\n\n\n\n<p>Tu \u00e9tais bien cach\u00e9e, petite maline. Pas un portrait de toi. De linge marqu\u00e9 \u00e0 ton nom dans un grenier. \u00c0 ton sujet, aucune de ces anecdotes que les vieilles personnes disent \u00e0 la fin des d\u00eeners, quand tous les sujets anodins ont \u00e9t\u00e9 \u00e9puis\u00e9s, quand le compte du pr\u00e9sent sont termin\u00e9s et qu\u2019il faut, pour que la soir\u00e9e dure encore un peu et parce que l\u2019heure est venue, descendre dans ces caves familiales qui s\u2019\u00e9tagent sur tant de niveaux qu\u2019on croirait pouvoir descendre avec eux jusqu\u2019en chine, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on marche la t\u00eate en bas, pour trouver les tr\u00e9sors enfouis des secrets d\u00e9risoires qui font les meilleurs des mythes. En conclusion, l\u2019a\u00efeul immanquablement soupire : eh oui, c\u2019\u00e9tait ainsi, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, tandis qu\u2019il racontait l\u2019histoire \u00e9pouvantable d\u2019un cousin, d\u2019une tante, d\u2019une connaissance, et la mort pr\u00e9matur\u00e9e qu\u2019ils avaient connue. Un temps, le temps du r\u00e9cit, ces vies d\u00e8s longtemps disparues fortifient son sang trop liquide comme une sauce qu\u2019il aurait rallong\u00e9e cent fois d\u2019un peu de bouillon gras, puis clairet et enfin d\u2019eau pure, pour parvenir au grand \u00e2ge. Eh oui, c\u2019\u00e9tait ainsi, \u00e0 l\u2019\u00e9poque\u2026 et son soupire \u00e9teint la lumi\u00e8re qui l\u2019a un moment habit\u00e9. La m\u00e8che fume longtemps encore dans le silence du regret oblig\u00e9 : cette vivacit\u00e9 soudaine \u00e0 parler des disparus est impardonnable. Quand on est bien \u00e9lev\u00e9, on ne se r\u00e9jouit pas trop fort d\u2019\u00eatre en vie et cet instant de contrition o\u00f9 la t\u00eate se baisse, le regard perdu dans l\u2019\u00e9trange encens de l\u2019air soudain \u00e9paissi, rappelle la messe du dimanche apr\u00e8s que les clochettes ont sonn\u00e9 la transfiguration. Le rituel tire une tenture cramoisie, majestueuse et protectrice entre la minorit\u00e9 des vivants et l\u2019immense foule des morts. Il tient aussi \u00e0 distance le regret qui vrille d\u2019avoir perdu qui l\u2019on aimait d\u2019amour ou d\u2019amiti\u00e9, ou plus simplement de ce temps r\u00e9volu de notre vie o\u00f9, cela appara\u00eet \u00e0 chaque histoire plus clairement, nous \u00e9tions heureux. Tu n\u2019as pas id\u00e9e de tout cela, tu \u00e9tais si petite et si bien cach\u00e9e dans l\u2019ombre longue de la petite morte la plus r\u00e9cente. Elle a \u00e9clips\u00e9 toutes les autres, au point que certaines vivantes s\u2019en sont aussi offens\u00e9es et ont parfois consacr\u00e9 leur vie \u00e0 la combattre, agitant leurs poings et leurs pieds dans l\u2019air vide, se cognant elles-m\u00eames par accident ou dans un geste d\u00e9cid\u00e9ment mutilateur pour donner corps \u00e0 l\u2019incomparable s\u0153ur morte, malfaisante, impunie. Tu aurais pu t\u2019en offusquer, frapper des coups depuis le dedans des murs, rappeler \u00e0 ta pr\u00e9sence\u2026 mais elle avait tout : les photos en layette, po le petit linge tricot\u00e9 en attendant sa venue au monde, l\u2019inscription sur les papiers officiels, la ligne d\u2019encre sur le registre des bapt\u00eames, les anecdotes poignantes de son avenir cel\u00e9 d\u00e8s la naissance, les hideux proc\u00e8s des belles-familles pr\u00e9tendant que le sang de l\u2019une ou l\u2019autre portait seul la faute, la p\u00e9rennit\u00e9 du petit ange de pierre au cimeti\u00e8re du village\u2026 tu t\u2019es faufil\u00e9e dans une vacance et sans tout ce fatras de preuves, tu es apparue au d\u00e9tour d\u2019une conversation. Apr\u00e8s la mort de sa femme, l\u2019a\u00efeul s\u2019est lanc\u00e9 dans un classement d\u2019archives sans pr\u00e9c\u00e9dent. Chaque soir, au t\u00e9l\u00e9phone nous \u00e9voquions la figure de cette \u00e9pouse iconique, des souvenirs de leurs vies ant\u00e9rieures : leur rencontre, leurs habitudes \u00e0 la ville, les petits voyages qu\u2019ils avaient faits ensemble, sa famille \u00e0 elle qu\u2019il aimait tant\u2026 Le soir o\u00f9 tu es apparue, j\u2019\u00e9tais tout pr\u00e8s d\u2019un grand th\u00e9\u00e2tre, dans les environs de l\u2019entr\u00e9e des artistes et je lui demandais s\u2019ils l\u2019avaient fr\u00e9quent\u00e9 quand ils vivaient \u00e0 la capitale. Ma femme, oui, dit-il. En mourant, elle avait perdue tous ses autres titres : de son vivant il la qualifiait en fonction de qui la demandait : ta m\u00e8re, ta grand-m\u00e8re, ta tante. Mais depuis son d\u00e9c\u00e8s, elle \u00e9tait toute \u00e0 lui et il ne l\u2019appelait plus que \u00ab ma femme. \u201cMa femme aimait aller au th\u00e9\u00e2tre entendre de l\u2019op\u00e9rette\u201d. Quel rapport avec toi, me diras-tu ? Attends. Je lui demandais si elle y avait emmen\u00e9 d\u2019autres membres de la famille, en visite. Je n\u2019esp\u00e9rais pas apprendre quoi que ce soit de mes questions, simplement maintenir un fil, soudainement t\u00e9nu, \u00e0 travers le flot de souvenirs qui l\u2019assaillaient dans la solitude et qu\u2019il essayait de domestiquer dans des bo\u00eetes et des classeurs. Ta s\u0153ur, par exemple, elle est all\u00e9e au th\u00e9\u00e2tre quand elle vous a rendu visite ? Et il a dit le mot impensable : laquelle ? Le sol a tangu\u00e9 sous mes pieds. Confus\u00e9ment, j\u2019ai su qu\u2019il te r\u00e9v\u00e9lait. Peut-\u00eatre \u00e9tait-ce plus facile que d\u2019envisager qu\u2019il \u00e9tait en train de perdre l\u2019esprit\u2026 N\u2019importe, je lui ai parl\u00e9 comme \u00e0 un somnambule, avec qui l\u2019on veut poursuivre la plus absurde conversation, sans qu\u2019il se r\u00e9veille, sans le faire tomber. Comment \u00e7a, laquelle ? Tu as une autre s\u0153ur qu\u2019Edwige ? Edwige que j\u2019ai connue, pingre comme pas une, Edwige et l\u2019anecdote des affreux boudoirs pour le bapt\u00eame de ses enfants, Edwige qui s\u2019est bien battue, mais qui a tir\u00e9 sa r\u00e9v\u00e9rence \u00e0 la cinquantaine\u2026 Oui, j\u2019ai deux s\u0153urs. Ah\u2026 le bord du toit, le c\u0153ur suspendu, l\u2019apn\u00e9e\u2026 Qui est l\u2019autre ? Et il a dit ton nom : Lucienne. Il a dit quand dans la guerre. Comment tu avais \u00e9t\u00e9 enterr\u00e9e \u00e0 l\u2019alpage, mais o\u00f9 exactement. Pourquoi tu n\u2019avais pas eu le temps d\u2019\u00eatre baptis\u00e9e. Cela paraissait couler de source pour lui de ne jamais avoir prononc\u00e9 ton nom. Il pensait l\u2019avoir fait. Il n\u2019a pas vu que tu avais jou\u00e9 avec lui, ton grand fr\u00e8re, ton a\u00een\u00e9, une tr\u00e8s longue partie de cache-cache. Il t\u2019a retrouv\u00e9e, Lucienne, ton om a projet\u00e9 une grande lumi\u00e8re sur des g\u00e9n\u00e9rations de petites filles mortes, que la toute derni\u00e8re avait \u00e9clips\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"anthologie17\">#17 | Soles C\u00e9l\u00e9rier<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019automne dernier, j\u2019ai d\u00fb descendre une fois de plus \u00e0 Avignon. L\u2019objectif \u00e9tait double \u00e0 chaque fois : voir mon fils et visiter des salles aussi dispendieuses que mal foutues pour jouer mon spectacle l\u2019\u00e9t\u00e9 suivant. Comme si le programme ne suffisait pas, entre les zones de tensions avec ma belle-famille et l\u2019\u00e2pret\u00e9 des n\u00e9gociations financi\u00e8res avec les propri\u00e9taires de garages \u00e0 cr\u00e9ation, Emma insistait \u00e0 chacun de mes voyages pour que je rencontre Brigitte C\u00e9l\u00e9rier. Emma, c\u2019est mon ex, et nous ne nous sommes pas quitt\u00e9s assez f\u00e2ch\u00e9s pour disqualifier automatiquement&nbsp;ses conseils. Son insistance cependant porte des fruits inverses et c\u2019est \u00e9tonnant qu\u2019elle ne l\u2019ait pas encore remarqu\u00e9, apr\u00e8s toutes ces ann\u00e9es de vie commune et toutes ces ann\u00e9es de vies s\u00e9par\u00e9es. \u00c0 moins qu\u2019elle ne compte m\u2019avoir \u00e0 l\u2019usure, et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui s\u2019est pass\u00e9. Pour quelqu\u2019un de mon gabarit, la d\u00e8che est bien v\u00e9ritablement la mouise, et je peux le mesurer avec un centim\u00e8tre \u00e0 chaque voyage. Depuis la naissance de mon fils, j\u2019ai fait beaucoup d\u2019effort pour rentrer dans le moule, mais pour ce qui est des si\u00e8ges de seconde dans le TGV, tout effort est vain. Une fois install\u00e9, plus question de bouger et respirer dans une si grande promiscuit\u00e9 repr\u00e9sente un s\u00e9rieux probl\u00e8me pour un vieil asthmatique dans mon genre. Me sachant coinc\u00e9 devant mon t\u00e9l\u00e9phone pendant la dur\u00e9e du trajet et r\u00e9clamant de tous mes pores une diversion, Emma a relanc\u00e9 la question de la rencontre de Brigitte C\u00e9l\u00e9rier par un flux continu de minimessages assez dr\u00f4le. Catherine de Russie avec un nez de clown, voil\u00e0 comment je la pr\u00e9sente \u00e0 mes amis en son absence. Au milieu des saillies, un lien vers Paum\u00e9e, le blog de la fameuse Brigitte. Elle \u00e9crit. Emma \u00e9crit aussi, des textes qui me tombent des mains, ou me mettent mal \u00e0 l\u2019aise. Heureusement, elle est si occup\u00e9e \u00e0 les \u00e9crire qu\u2019elle semble se moquer comme d\u2019une guigne que quiconque les lise. C\u2019est une pause, \u00e9videmment, mais puisqu\u2019elle veut la tenir, elle ne pas se montrer ouvertement d\u00e9\u00e7ue le cas \u00e9ch\u00e9ant. Bref, Brigitte tient un blog et \u00e0 ma grande surprise, je n\u2019ai pas vu passer le voyage, occup\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9plucher avec une curiosit\u00e9 croissant pour son autrice. J\u2019y ai recueilli des informations en nombre sur ses habitudes, ses coins pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s et ses horaires pour d\u00e9cider d\u2019aller la rencontrer sans crier gare au march\u00e9 couvert. Paulin, mon fils, \u00e9tait assez excit\u00e9 par l\u2019aventure, bien qu\u2019il soit trop petit pour vraiment comprendre de quoi elle retourne. Elle s\u2019apparente \u00e0 un de ses livres pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s, <em>O\u00f9 est Charly ? <\/em>et qui le reste bien qu\u2019il sache depuis longtemps r\u00e9pondre \u00e0 la question pour chaque double page de l\u2019ouvrage, les yeux ferm\u00e9s. Cela m\u2019amusait de le voir courir sous la halle d\u2019un stand \u00e0 l\u2019autre, scrutant les m\u00e9nag\u00e8res par en dessous leur cabas et attrapant au vol chaque femme brune qui lui semblait avoir l\u2019\u00e2ge requis en criant : \u00ab Brigitte ! \u00bb Je l\u2019ai reconnue imm\u00e9diatement, la petite cigale brune, \u00e0 un des stands de poissonnerie. Elle ne m\u00e2chait pas ses mots pour faire savoir au vendeur qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas si frais que \u00e7a, son poisson et qu\u2019en cons\u00e9quence, une remise sur les queues de lotte serait un geste commer\u00e7ant. Je me suis accroupi pour serrer Paulin contre moi et je la lui ai d\u00e9sign\u00e9e en pr\u00e9cisant : \u00ab Tu vois, c\u2019est elle Brigitte \u00bb. D\u2019un coup, \u00e7a l\u2019a d\u00e9gris\u00e9 et il m\u2019a demand\u00e9 confirmation, comme un pilote avant de d\u00e9clencher une attaque, \u00ab C\u2019est elle, Brigitte ? \u00bb Il s\u2019est approch\u00e9 sans courir. Il avait l\u2019air tr\u00e8s impressionn\u00e9 d\u2019un coup, et il se retournait pour v\u00e9rifier encore et encore qu\u2019il allait faire la bonne chose. Il \u00e9tait si petit soudain sous ses hauts plafonds\u2026 je l\u2019ai suivi \u00e0 quelques pas, de crainte que la presse des clients ne l\u2019embarque. Il est arriv\u00e9 pr\u00e8s d\u2019elle de son pas h\u00e9sitant alors qu\u2019elle se baissait pour prendre son porte-monnaie. Nez \u00e0 nez, il a pos\u00e9 une main sur son panier et plong\u00e9 son regard intimid\u00e9 dedans. \u00ab Et qu\u2019esp\u00e8res-tu donc trouv\u00e9 l\u00e0-dedans, mon gar\u00e7on ? \u00bb, lui a-t-elle demand\u00e9, passablement amus\u00e9e. \u00ab Brigitte ! \u00bb a r\u00e9pondu mon Paulin. Elle a ri et je me suis pr\u00e9sent\u00e9, en fan de <em>Paum\u00e9<\/em>. Elle m\u2019a aid\u00e9 \u00e0 marchander des filets de sole, trouvant n\u00e9anmoins la d\u00e9pense exag\u00e9r\u00e9e, mais j\u2019ai fait valoir que pour une rencontre longtemps remise, il fallait marquer le coup d\u2019un co\u00fbt et qu\u2019Emma ne me pardonnerait pas la moindre radinerie. Je comptais en effet qu\u2019elle accept\u00e2t une invitation \u00e0 d\u00e9jeuner et j\u2019ai sorti mon subjonctif imparfait pour faire bon poids. Elle \u00e9tait fort press\u00e9e (j\u2019aurais d\u00fb m\u2019en douter, au vu de ses nombreuses activit\u00e9s), mais en constatant la moue d\u00e9pit\u00e9e de Paulin, elle m\u2019a propos\u00e9 de porter son cabas et de l\u2019accompagner jusqu\u2019\u00e0 un foyer o\u00f9 les habitants, tous r\u00e9fugi\u00e9s, faisaient griller ce qui leur \u00e9tait tomb\u00e9 sous la main, ou du ciel, sur des barbecues de fortune. Elle nous a pr\u00e9sent\u00e9s \u00e0 Hac\u00e8ne, qui a pay\u00e9 un aller-retour \u00e0 nos soles, tandis qu\u2019elle coupait de grosses tranches de pain bis avec un opinel d\u2019une taille inqui\u00e9tante dans ses mains si fr\u00eales. En un rien de temps, Paulin a trouv\u00e9 un ballon et trois compagnons de jeu. Il vient de temps en temps nous rejoindre sur le muret o\u00f9 nous sommes assis Brigitte, Hac\u00e8ne et moi pour mordre une petite bouch\u00e9e de son sandwich \u00e0 la sole.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"Anthologie15\">#15 | Ne suis pas<\/h2>\n\n\n\n<p>Je ne suis pas\u2026 comme ils disent, l\u00e0\u2026 sans arr\u00eat, c\u2019est in\u2026 cessant, ils disent \u00e7a, ils le r\u00e9p\u00e8tent, \u00e0 la longue \u00e7a a l\u2019air\u2026 On y croit. Les gens le croient et moi\u2026 par moments\u2026 parfois\u2026 pas tout le temps, mais parfois, moi\u2026 le doute me saisit, c\u2019est un corps par derri\u00e8re et les bras serrent si fort, je peux \u00e0 peine respirer, \u00e7a appuie\u2026 non, je ne sais pas\u2026 pas toujours, pas toujours exactement\u2026 mais qui ?&#8230; qui le sait ?&#8230; Il faudrait tout enregistrer tous les jours, toutes les nuits\u2026 comme vous le faites, mais c\u2019est pour la m\u00e9moire&#8230;. c\u2019est diff\u00e9rent, professionnel, pour se souvenir, pour le livre&#8230;. eux, ce ne serait pas pour la m\u00e9moire\u2026 des preuves, ils veulent des preuves que je suis\u2026 comme ils disent, je crois&#8230;. parce qu\u2019ils me trouvent dans le jardin, le matin, alors tout de suite, je suis\u2026 parfois, oui, je crois \u00eatre \u00e9veill\u00e9e et je dis des choses\u2026 j\u2019ai cru voir des biches et des flambeaux par l\u2019ajour des volets, je m\u2019\u00e9tais assoupie, dans un demi-sommeil, mettons\u2026 mais le jardin, \u00e7a n\u2019a rien \u00e0 voir&#8230;. le jardin, c\u2019est autre chose, je ne suis pas\u2026 je n\u2019arrive m\u00eame pas \u00e0 le dire\u2026 \u00e0 me souvenir du mot qu\u2019ils emploient\u2026 voil\u00e0, je ne m\u2019en souviens pas, alors tout de suite, c\u2019est une affaire d\u2019\u00e9tat\u2026 comme s\u2019il fallait se souvenir de tout\u2026 de tout ce qu\u2019ils disent\u2026 comme cette fois, o\u00f9 ils ont fait un drame parce que nous n\u2019avions pas conserv\u00e9 tous ses cahiers d\u2019enfant\u2026 une preuve, avait-il dit et elle bien s\u00fbr\u2026 ils se sont bien trouv\u00e9s ces deux-l\u00e0 pour nous faire une vie impossible\u2026 ils sont grands \u00e0 pr\u00e9sent, ils n\u2019ont qu\u2019\u00e0 s\u2019occuper de leur jardin. Leur fils, il en a des cahiers, vous croyez que \u00e7a les int\u00e9resse ?&#8230; Je vais vous expliquer pour le jardin, c\u2019est bien simple\u2026 vous ne rirez pas vous \u00eates un professionnel quand m\u00eame\u2026 les vieilles dames, \u00e7a se r\u00e9veillent la nuit, mais pas pour les m\u00eames raisons que les vieux messieurs\u2026 la vessie, c\u2019est secondaire\u2026 ils disent que je ne retrouve pas le chemin de ma chambre&#8230;. que je me l\u00e8ve pour aller aux toilettes et que je suis\u2026 que je me retrouve dans le jardin\u2026 je ne me retrouve pas dans le jardin\u2026 je vais dans le jardin. Je me l\u00e8ve\u2026 ce n\u2019est pas si important la raison, l\u2019important c\u2019est lev\u00e9e, je vois la lune par la fen\u00eatre\u2026 et je vais dans le jardin\u2026 j\u2019ai cru que la lune passerait \u00e0 la m\u00e9nopause, je peux vous parler franchement, vous n\u2019\u00eates pas du genre\u2026 la lune est encore plus forte chez les vieilles dames, jeune homme, je peux\u2026 elle sourit \u00e9trangement dans la nuit\u2026 je ne suis pas perdue, avec elle, dehors, je suis\u2026 je suis\u2026 ailleurs\u2026<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"Anthologie14\">#14 | Idiomes antiques<\/h2>\n\n\n\n<p>Et tes vacances ? Trop bien.<\/p>\n\n\n\n<p>T\u2019es trop belle sur ta nouvelle photo de profil<\/p>\n\n\n\n<p>Trop classe ta banane paillet\u00e9e (j\u2019ai la m\u00eame en plus grand : trop pratique).<\/p>\n\n\n\n<p>Vous \u00eates trop mignons avec vos T-shirts assortis et les petites ombrelles dans les cocktails avec le coucher de soleil : trop styl\u00e9 !<\/p>\n\n\n\n<p>Trop beau pour \u00eatre vrai (concept pass\u00e9iste charg\u00e9 en mauvaises vibs). \u00c0 ghoster au plus vite. D\u2019ailleurs, il est o\u00f9 le rapport ? Si c\u2019est pour killer le fun, merci.<\/p>\n\n\n\n<p>Trop bonne trop conne (dicton sexiste). Tu la vois, l\u00e0, l\u2019importance de la pens\u00e9e positive dans ton d\u00e9veloppement personnel ?<\/p>\n\n\n\n<p>Trop gentil pour \u00eatre honn\u00eate (th\u00e9orie conspirationniste). Moi, cette m\u00e9fiance perp\u00e9tuelle, j\u2019ai pas de mots. Apr\u00e8s on s\u2019\u00e9tonne qu\u2019il y ait la guerre.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"Anthologie-13\">#13 | Coup\u00e9 de tout<\/h2>\n\n\n\n<p>Il rapplique sit\u00f4t le plateau pos\u00e9 sur la table. Il sautille tout autour, dessus, \u00e7a peut durer s\u2019il n\u2019a pas ce qu\u2019il veut : une miette de croissant. Il faut lui poser un peu \u00e0 l\u2019\u00e9cart. Il n\u2019est pas farouche, mais il ne veut pas de notre odeur, seulement une miette du croissant. D\u2019ailleurs une fois qu\u2019il l\u2019a prise sans la casser dans son bec, il s\u2019envole et je ne le revois plus jusqu\u2019au lendemain. Il a d\u2019autres ressources, mais il est r\u00e9gulier. On ne peut pas en dire autant des cyclotouristes anglais. Ils se pressent sur les bancs de bois de la plus grande table dans leurs justaucorps bleus et jaunes. L\u2019assise est un peu basse et l\u2019uniformit\u00e9 des tenues, comiquement contrastante avec la vari\u00e9t\u00e9 des corps, finit par leur donner un petit air de sept nains. Une seule femme, deux types franchement plus \u00e2g\u00e9s, le plus rouge avec une brioche incongrue apr\u00e8s tant de kilom\u00e8tres de montagne. Les autres, secs comme des coucous. Leurs \u00e9changes, leur \u00e9tape m\u00eame, ram\u00e8nent finalement des impressions floues de <em>Contes de Canterbury<\/em>. Ils ne font que passer. Il n\u2019y a que les touristes pour s\u2019arr\u00eater boire un caf\u00e9, les gens du cru entrent seulement pour acheter le pain ou des cigarettes. Les vieux viennent pour parler, mais ils ne veulent pas d\u00e9ranger, alors ils h\u00e9sitent devant les g\u00e2teaux ou, les bons jours, engage la conversation avec une connaissance sur la petite terrasse fonctionnelle qui a \u00e9t\u00e9 install\u00e9e devant la boulangerie pour la belle saison. Une conversation sur les dangers et les vertus de l\u2019autostop vient percer le glacis des banalit\u00e9s sur l\u2019\u00e2ge. L\u2019ancienne coiffeuse avec son scarab\u00e9e d\u2019or au cou a l\u00e2ch\u00e9 volontiers sa rumination pour parler des voyages qu\u2019elles ne fera plus. Elle regrette le bouillonnement de sa client\u00e8le, mais elle ne va pas jouer aux cartes le mercredi. Elle regrette d\u2019\u00eatre seule, mais elle n\u2019a jamais rien entrepris pour sortir de son veuvage. La boulangerie est remarquablement situ\u00e9e \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du village. Tout le monde passe par l\u00e0. Et bient\u00f4t tout le village sait qui s\u2019est livr\u00e9 \u00e0 l\u2019excentricit\u00e9 de s\u2019arr\u00eater boire un caf\u00e9, alors qu\u2019il est quand m\u00eame \u00ab un peu d\u2019ici \u00bb. Les saisonniers, c\u2019est diff\u00e9rent. Un gars \u00e0 lunettes noires essaie de faire taire son chien : si l\u2019\u00e9clat p\u00e2lichon de ce soleil rat\u00e9 du d\u00e9but de l\u2019\u00e9t\u00e9 le g\u00eane, il est facile de se figurer la douleur que causent sous son cr\u00e2ne les ricochets des aboiements. Il est ici, mais pas d\u2019ici, lui non plus. \u00c7a se voit \u00e9galement aux v\u00eatements : pas besoin de se faire croire qu\u2019il fait beau quand on travaille. Un vieux pull trou\u00e9 aux coudes et un jean coup\u00e9 en bermuda suffisent pour ce qu\u2019il y a \u00e0 faire. Une pimpante famille am\u00e9ricaine s\u2019installe dehors juste apr\u00e8s son d\u00e9part. Le p\u00e8re, la m\u00e8re et une amie, qui pourrait bien \u00eatre la m\u00e8re d\u2019une des deux tiges adolescentes qui ne desserrent pas les dents, tandis que les adultes parlent de l\u2019universit\u00e9 du Wisconsin. Est-ce qu\u2019ils ont vu <em>Twin Peaks <\/em>? Est-ce qu\u2019ils voient \u00e0 quel point les for\u00eats r\u00e9sineuses sont semblables ? Rien ne l\u2019assure. Cette phrase lue chez Simenon la veille, dans la chambre au petit lit, revient en voyant l\u2019air renfrogn\u00e9 en d\u00e9fense de leurs adolescents : \u00ab Car l\u2019exotisme n\u2019existe pas\u2026 on a aussit\u00f4t l\u2019habitude du paysage et un arbre est un arbre que ce soit un ch\u00eane, un manguier ou un cocotier, un passant est un passant\u2026 L\u2019homme s\u2019habitue \u00e0 tout \u00bb. Du moment que le caf\u00e9 est pos\u00e9 sur la table du caf\u00e9, c\u2019est le matin. Ici, ou l\u00e0. Le p\u00e8re est d\u2019origine asiatique, il a un mouvement de surprise en voyant l\u2019ordinateur, un peu choqu\u00e9 par cette technologie d\u00e9plac\u00e9e au beau milieu de ses vacances \u00ab coup\u00e9 de tout \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"Anthologie12\"># 12 | Sofia-Boston-Glasgow-Beyrouth-Sauveterre<\/h2>\n\n\n\n<p>De Sofia : La petitesse de la ville vue d\u2019avion. L\u2019a\u00e9roport d\u2019avant, non tant vestige de l\u2019\u00e8re sovi\u00e9tique que signal, que rappel : tout est pass\u00e9 du pass\u00e9, oui, mais ses empreintes sont plus profondes que l&rsquo;air du temps o\u00f9 l\u2019on se fond. L\u2019a\u00e9roport d\u2019aujourd\u2019hui avec ses vrais et ses faux taxis. La langue qui revient \u00e0 mesure qu\u2019on s\u2019approche du centre. Les palais d\u2019apparat devant lesquels \u00e7a d\u00e9file dans le calme, les boulevards tracent une port\u00e9e, les marcheurs dans le soleil d\u2019or des Thraces, les valeurs longues ou br\u00e8ves martel\u00e9es sans duret\u00e9, mais chaque jour, \u00e0 la fin du jour, pendant des semaines, des mois, au point o\u00f9 le commencement s\u2019efface et qu\u2019on finirait par voir ne plus voir qu\u2019un groupe humain tr\u00e8s ancien, le premier \u00e0 fouler cette terre d\u2019un autre monde, guid\u00e9 par la lumi\u00e8re du couchant.<\/p>\n\n\n\n<p>De Boston : La douane plus lente qu\u2019aux postes-fronti\u00e8re des Balkans, o\u00f9 les automobilistes font connaissance, allument des barbecues pendant que les enfants courent entre les voitures arr\u00eat\u00e9es dans la fum\u00e9e des viandes grill\u00e9es. Les questionnaires \u00e0 remplir pour certifier qu\u2019on n\u2019est pas un terroriste (quelqu\u2019un a-t-il jamais coch\u00e9 la case ? Et alors jusqu\u2019o\u00f9 est all\u00e9 ce guignol de gendarmes et de voleurs? Quel prix invraisemblable paie-t-on pour ne pas prendre au s\u00e9rieux cette candeur insupportable pour les gens de la veille Europe ?). La douane de JFK flottant dans une lumi\u00e8re ind\u00e9chiffrable pour qui est parti depuis deux jours entiers d\u2019une montagne, auto, train, m\u00e9tro, RER et enfin l\u2019avion sans savoir ce qui est advenu \u00e0 la nuit.<br>Il y aura encore un bus pour \u00eatre arriv\u00e9 \u00e0 destination, sur un tapis de pelouse verte sans cl\u00f4ture o\u00f9 des maisons group\u00e9es autour de l\u2019\u00e9glise donnent \u00e0 croire que le Mayflower vient d\u2019accoster.<br>Et puis l\u2019autre visage l\u2019immeuble du peintre qui peint sur de grandes toiles bleues des visages et des corps qui rappellent Enki Bilal au premier \u00e9tages, dans le ghetto noir. Jamais vu autant de verrous sur une porte ni de voitures, cramer dans l\u2019indiff\u00e9rence g\u00e9n\u00e9rale pour devenir ensuite de commodes d\u00e9p\u00f4ts d\u2019ordures, tandis que les flics font leurs rondes en \u00e9quip\u00e9e de quatre, toutes vitres closes, fusils d\u2019assaut apparents<\/p>\n\n\n\n<p>De Glasgow : Au milieu d\u2019une soir\u00e9e d\u2019hiver, les filles d\u00e9collet\u00e9es, en nu-pieds et minijupe, r\u00e9chauff\u00e9es par l\u2019alcool arpentant la rue principale de bar en bar vers un d\u00e9nouement sans suspens. Ainsi, en tous cas, les pr\u00e9sente le gars de l\u2019accueil, insomniaque depuis son divorce et qui profite de l\u2019ouverture H24 des supermarch\u00e9s pour faire ses courses vers 4 h. <br>Il faudra plusieurs tours \u00e0 l\u2019\u00e9tage du bus pour commencer \u00e0 voir plus loin que tout ce qui a \u00e9t\u00e9 reconstruit pour durer apr\u00e8s les bombes. L\u00e0-haut, \u00e0 l\u2019air libre, roulant toujours, le vert qu\u2019on esp\u00e8re de ce pays, dans les cheveux.<\/p>\n\n\n\n<p>De Beyrouth : L\u2019asphyxie des tunnels pour gagner le centre. Les stores pass\u00e9s, d\u00e9chir\u00e9s, battant le vent qui transforme les grands immeubles en flottille calcifi\u00e9e des temps de paix. Le rituel d\u00e9passionn\u00e9 des engueulades entre automobilistes au carrefour de l\u2019h\u00f4tel. Les tabl\u00e9es de femmes chaque matin \u00e0 travers les ajours de la verdure vraie ou fausse des palissades qui prot\u00e8gent de la rue, voli\u00e8res de rires, de ton qui monte, de murmures soudains.<\/p>\n\n\n\n<p>De Sauveterre (notes anciennes) : <\/p>\n\n\n\n<p id=\"viewer-5g5pj\">Ce qui n\u2019\u00e9tait pas pr\u00e9vu : la joliesse de la ville, sa petite taille. Sur place, je vois bien quel amalgame s\u2019est fait avec d\u2019autres lieux. Le ch\u00e2teau entrevu de nuit me ramenant aux murailles d\u2019Avignon, aux villes de rempart. Les trajets en voiture d\u2019alors (aucun souvenir d\u2019avoir march\u00e9 dans la ville) dessinant essentiellement les contours, la p\u00e9riph\u00e9rie pratique et par l\u00e0, un plan de zones, de ronds-points\u2026 Ces trajets \u00e0 l\u2019aveuglette du si\u00e8ge passager, l\u2019anciennet\u00e9 de la ville et son centre \u00e9chappant \u00e0 la logique bien organis\u00e9e de ses ext\u00e9rieurs m\u2019ont maintenue dans une sensation labyrinthique, en d\u00e9pit du plan dont j\u2019\u00e9tais munie. Plan double : une carte et un projet pour la journ\u00e9e. Chercher quelque chose, m\u00eame futile, ouvre le regard et les d\u00e9couvertes. Chercher quelque chose, c\u2019est trouver tout le reste, il suffit d\u2019avoir une fois perdu ses cl\u00e9s pour le savoir. J\u2019avais pr\u00e9vu de faire imprimer l\u2019<em>Archive Sauveterre<\/em> augment\u00e9e des textes de Will, pour lecture et annotation. Ce premier dessein a bien occup\u00e9 ma fin de matin\u00e9e : acc\u00e9der \u00e0 v\u00e9lo \u00e0 l\u2019imprimerie rep\u00e9r\u00e9e dans sa zone s\u2019est av\u00e9r\u00e9 un d\u00e9fi en soi. Voulant \u00e9viter une grosse nationale inqui\u00e9tante, je me suis engag\u00e9e au petit bonheur dans un parc ensauvag\u00e9 (sp\u00e9cialit\u00e9 locale sur laquelle je vais revenir, en marchant, en \u00e9crivant). Je connais ce moment pr\u00e9cis o\u00f9 le projet bas de l\u2019aile au profit de l\u2019appel d\u2019air d\u2019un chemin blanc, c\u2019est l\u2019aventure et sa modeste envergure (v\u00e9lo, deux jours) ne fait rien \u00e0 l\u2019affaire. C\u2019est l\u2019aventure de l\u2019enfance, celle du Petit Poucet : la <em>sans retour<\/em>. Les chemins en montrent d\u2019autres, on les suit comme des lapins blancs. Je pense un instant \u00e0 d\u00e9couper le plan qu\u2019on m\u2019a donn\u00e9 en secteur, \u00e0 faire une enqu\u00eate de terrain rationnelle. Depuis que je suis sortie de la gare, je pense \u00e0 mes ami.es \u00e0 dictaphone, \u00e0 vid\u00e9o, qui parlent sur le vif. Mais non. En deux temps, en mille temps. Aux quelques souvenirs que j\u2019avais se sont substitu\u00e9s les propositions de l\u2019atelier-ville, \u00e0 ces propositions, les chapitres de l\u2019<a href=\"https:\/\/www.lecafeeuropa.com\/post\/l-archive-sauveterre\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\"><em>Archive Sauveterre<\/em><\/a>. (La gare, parlons-en, j\u2019ai cru arriver \u00e0 \u00c9tang-sur-Arroux et qu\u2019\u00e0 tout moment mon beau-p\u00e8re et son chien allaient surgir sur le parking dans la vieille Golf\u2026 Mais sit\u00f4t quitt\u00e9 le parvis, foin de ruralit\u00e9 autunoise : c\u2019est l\u00e0 que la joliesse m\u2019a saut\u00e9 aux yeux, dans une longue rue de maisons cr\u00e8me, anciennes, basses et entour\u00e9es de jardins aguicheurs). Quand finalement apr\u00e8s maints d\u00e9tours de Chaperon rouge, j\u2019arrive sur le parking de l\u2019imprimerie, deux minutes avant la pause de midi, j\u2019ai beaucoup pens\u00e9 d\u00e9j\u00e0 \u00e0 Jean-Christophe Bailly et au <em>D\u00e9paysement<\/em>, \u00e0 ce talent inimitable qui est le sien pour dire ce que l\u2019\u0153il attrape et d\u00e9duit de ces trajets pirat\u00e9s en balades, o\u00f9 l\u2019esprit bat la campagne. Pour imprimer, me dit la secr\u00e9taire \u00e0 la fen\u00eatre (je ne voulais pas descendre de v\u00e9lo et j\u2019ai toqu\u00e9 \u00e0 son carreau), ce sera ailleurs, ici on ne fait pas de petits travaux.<br>Et c\u2019est comme \u00e7a que je suis devenue un personnage de <a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/l8-petite-balade\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\"><u>Will<\/u><\/a> : \u00e0 midi quinze, je traversai le parking du Leclerc \u00e0 la recherche de la bo\u00eete qui imprimait les petits travaux.<br>J\u2019ai d\u00e9jeun\u00e9 sur un plancher de bal, mont\u00e9 au bord de l\u2019eau. Ce carr\u00e9 de bois clair au milieu des verts, des pierres, des petites \u00e9cluses et des canards, m\u2019a doucement ramen\u00e9e aux \u00e9crits que Nathalie Moine m\u2019a fait la joie de m\u2019envoyer sur la question des refuges. La vie secr\u00e8te et cach\u00e9e du Grand D\u2019ombre m\u2019a paru bien lointaine et pourtant, y-a-t-il autre chose dans une vie cach\u00e9e et secr\u00e8te qu\u2019une qu\u00eate obstin\u00e9e de refuge\u2009?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading Anthologie11\">#11 | Rentre avec Sasha<\/h2>\n\n\n\n<p>Il s\u2019est endormi le front contre la vitre. D\u2019autres fois, c\u2019est la joue et alors il ronfle de ce ronflement de stentor des tout petits enfants. Par moment, il couvre le plein r\u00e9gime moteur, \u00e0 bout de souffle dans la mont\u00e9e. Les amortisseurs ne valent pas vraiment mieux pour absorber les nids de poule du bitume, d\u00e9fonc\u00e9 par le d\u00e9gel, et son corps menu tressaute comme la bouteille d\u2019eau presque vide qui tra\u00eene \u00e0 ses pieds, indiff\u00e9rente aux chocs. Quant \u00e0 la reprise, il n\u2019y en a pas pour affronter aux virages en \u00e9pingle \u00e0 cheveux qui se d\u00e9roulent infatigablement sur notre route. La faiblesse des phares, qui se m\u00e9lange \u00e0 la tomb\u00e9e du jour n\u2019a donc pas \u00e9t\u00e9 une surprise. Au moins nous ne d\u00e9rangerons pas de notre rayon circulaire les petits animaux qu\u2019on devine dans la bordure des sous-bois \u00e0 chaque tournant. Quand la voiture ralentit, l\u00e0, il s\u2019\u00e9veille en sursaut, avec un cri aspir\u00e9, l\u2019air lui passant \u00e0 nouveau par le corps apr\u00e8s une longue apn\u00e9e. Il fait le geste de se recoiffer, son sommeil l\u2019emporte si loin qu\u2019il oublie qu\u2019il se rase le cr\u00e2ne et les sourcils depuis plusieurs ann\u00e9es. Cette habitude est encore une raison pour laquelle c\u2019est moi qui me retrouve, fugue apr\u00e8s fugue, \u00e0 ramener Sasha : les coll\u00e8gues sont exasp\u00e9r\u00e9s par sa mise : il y en a pour l\u2019appeler \u00ab le skinhead \u00bb, d\u2019autres \u00ab le punk \u00bb (!) et lui servent sur un plateau la r\u00e9pugnance qu\u2019il organise. \u00ab Tu ne trouves pas qu\u2019il a l\u2019air d\u2019un serpent ? \u00bb, m\u2019a demand\u00e9 l\u2019une d\u2019entre eux, la premi\u00e8re fois qu\u2019il est apparu dans le service avec la face parfaitement glabre qu\u2019on lui conna\u00eet depuis\u2026 Mon malaise venait davantage de sa ressemblance avec les enfants que j\u2019avais connu en Oncologie, pendant mon internat. Sasha n\u2019est pas malade d\u2019autre chose que de cette intelligence insatiable, qu\u2019il doit faire courir comme un cheval sur des terrains de plus en plus vastes, au risque d\u2019\u00eatre d\u00e9vor\u00e9. Il partage pourtant avec les petits malades ce regard vieux et profond\u00e9ment inquiet qui nous rappelle la sagesse. Nous voulons l\u2019appeler ainsi parce qu\u2019il est inacceptable que le temps d\u2019une vie ne leur soit pas donn\u00e9, bien plac\u00e9s que nous sommes sur l\u2019observatoire de l\u2019\u00e2ge adulte pour savoir qu\u2019une vie prend du temps. Sasha a repris la carte qui avait gliss\u00e9 \u00e0 ses pieds. Elle ne m\u2019a pas manqu\u00e9 : il n\u2019y a plus qu\u2019une route et pour des kilom\u00e8tres. La prochaine ville est loin, o\u00f9 nous passerons la nuit, dans un h\u00f4tel, s\u2019il accepte, dans un parking, dans le cas contraire\u2026 Il refuse cat\u00e9goriquement que nous empruntions l\u2019autoroute et les nationales. Ramener Sasha, c\u2019est deux jours de voyage minimum, loin de tout exotisme conventionnel. La fondation pr\u00eate pour l\u2019occasion une de ses petites voitures de fonction qu\u2019on appelle poliment \u00ab citadine \u00bb, quand on doit les conduire en pleine montagne. Ce choix inappropri\u00e9 se situe \u00e0 mi-chemin entre le bizutage de mes coll\u00e8gues et l\u2019indiff\u00e9rence de la structure pour ce qu\u2019est Sasha. Il note sur la carte le tron\u00e7on parcouru pendant qu\u2019il dormait et se remet imm\u00e9diatement \u00e0 scruter chaque d\u00e9tail de la route. Ce n\u2019est pas mon premier rapatriement, je crois mieux comprendre ce qui l\u2019int\u00e9resse : les chemins adjacents, les abris et l\u2019horizon. Nous avons eu la surprise, plus t\u00f4t, \u00e0 la sortie d\u2019un virage, d\u2019un troupeau de ch\u00e8vres sauvages, se hissant du ravin pour attaquer l\u2019adret. Elles ont bloqu\u00e9 un instant la route qui semble faite des m\u00eames pierres que la montagne, tant le bitume en est pass\u00e9, partout chez elles. Tandis qu\u2019elles bondissaient lestement jusqu\u2019\u00e0 la sente en surplomb, une plus vieille, plus grande, pointait ses cornes mythologiques vers nous, avec plus de bravoure et de franchise que j\u2019en ai vu dans mon entourage depuis longtemps. Sasha, tout son corps tendu, les fesses d\u00e9coll\u00e9es du si\u00e8ge, les mains en appui sur le tableau de bord, la visi\u00e8re contre le pare-brise, lui rendait son regard. Dans le jour fuyant : un faune.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"Anthologie7\">#07 | La p\u00e9nombre tourne autour du soleil<\/h2>\n\n\n\n<p>Nous nous parlons dans la p\u00e9nombre. Peut-\u00eatre, me parle-t-il en d\u2019autres occasions, mais c\u2019est dans la p\u00e9nombre que sa voix me parvient. La p\u00e9nombre est \u00e0 la fois espace et temps. Un moment aux contours flous d\u00e9grad\u00e9 sur le mur d\u2019en face par la fin du jour et de la journ\u00e9e. Pas de tricherie possible, de volets baiss\u00e9s dans l\u2019apr\u00e8s-midi, d\u2019aubes confuses : la p\u00e9nombre o\u00f9 nous nous parlons tourne autour du soleil et ne se pr\u00e9sente qu\u2019une fois par jour. La d\u00e9coupe des hauts arbres se refl\u00e8te dans l\u2019\u00e9cran g\u00e9ant de la pi\u00e8ce presque vide. Je ne vais pas dans la chambre. Je ne suis pas s\u00fbr de ce que je trouverais derri\u00e8re cette porte. La p\u00e9nombre est un rendez-vous qui ne souffre pas l\u2019ind\u00e9cision. Il est entr\u00e9 dans cette chambre, au moins pour la v\u00e9rifier, s\u2019assurer de ce qu\u2019on voyait par cette fen\u00eatre, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, de ce qui pouvait se voir depuis l\u2019ext\u00e9rieur. Mais pour la p\u00e9nombre, il aura pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 l\u2019\u00e9trange salon framboise et la baie sur la for\u00eat. Il y a cette empreinte sur la vitre, d\u2019un pouce et d\u2019un index, je me plais \u00e0 croire qu\u2019ils appartenaient \u00e0 sa main. Je me perds dans leurs circonvolutions. C\u2019est peut-\u00eatre le concierge qui l\u2019a oubli\u00e9e en passant le dernier coup de chiffon sur la vitre. Je n\u2019en fais pas le relev\u00e9. Je vais loin dans les chemins ronds de ces labyrinthes\u2026 hier, j\u2019en ai manqu\u00e9 la p\u00e9nombre. Aujourd\u2019hui, je suis assis sur le canap\u00e9 en face de l\u2019\u00e9cran, aujourd\u2019hui je guette. Il ne devrait jamais en \u00eatre autrement. Il ne faut jamais baisser la garde, jamais ciller non plus quand vient la p\u00e9nombre. En ces mois d\u2019hiver, la nuit tombe comme une lame, le jour passe de vie \u00e0 tr\u00e9pas sans agonie, sans presque de nuances, ne laissant pas le temps de douter de ce qu\u2019on voit dans le reflet de la for\u00eat, de la faiblesse de nos yeux. Il n\u2019y aura pas de conversation, seulement la r\u00e9ponse \u00e0 l\u2019une des questions que j\u2019enferme chaque matin dans une petite bo\u00eete \u00e0 secret, une bo\u00eete pour chaque question, quelque part dans le coffre de mon thorax. Parfois, il r\u00e9pond \u00e0 celle-l\u00e0, parfois, \u00e0 une autre si ancienne que je l\u2019avais oubli\u00e9e. Ce sont ces mots ou ceux des dits de Sacha qu\u2019il cite, je ne fais plus la diff\u00e9rence. Il n\u2019y a plus de diff\u00e9rence ou plut\u00f4t, elle \u00e9chappe \u00e0 ma conscience comme celle qui unit les ombres grises que la fin du jour d\u00e9cline sur le mur. La d\u00e9coupe des hauts arbres se confond avec l\u2019\u00e9cran noir. Mars arrive. Il faut s\u2019y pr\u00e9parer.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"Anthologie6\">#06 | Plus simple expression<\/h2>\n\n\n\n<p>Au fin fond des Balkans, dans le troquet qui \u00e9taye invariablement la gare, vide \u00e0 certaines heures, bond\u00e9 \u00e0 d\u2019autres, je suis assise fixement, tandis qu\u2019ils vont et viennent avec leurs volumineux bagages de rien \u2014 un corps pourtant tiendrait \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur par simple pliage, sans m\u00eame qu\u2019il soit besoin de sortir la scie \u2014, avec leur fatigue matinale qui prend leur courage \u00e0 deux mains pour le serrer doucement autour de leur cou, accentuant les cernes et la bataille des cheveux fig\u00e9s dans l\u2019air froid comme au frontispice des monuments \u00e0 gloire id\u00e9ologique dont bient\u00f4t aucun ne restera plus debout, indemne, respect\u00e9 \u2014 d\u00e9j\u00e0 les visages des h\u00e9ros en action ont \u00e9t\u00e9 repeints aux couleurs des Marvel \u00e0 copyright de l\u2019autre camp \u2014, avec leur alcool de fin d\u2019apr\u00e8s-midi qui n\u2019est plus de la premi\u00e8re fra\u00eecheur, il en a bien fallu s\u2019en jeter derri\u00e8re la cravate pour \u00e9tourdir se longues heures d\u2019agitation vaine, ne nous mentons pas en nous tenons par la barbichette de L\u00e9nine : qui trouve sa mesure dans le n\u00e9ant des t\u00e2ches r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, du d\u00e9mant\u00e8lement pi\u00e8ce par pi\u00e8ce des vieilles lunes que seuls peuvent encore caresser les collectionneurs qui les ach\u00e8tent par pleines brouettes au d\u00e9crochez-moi-\u00e7a de brocanteurs \u00e0 qui profite ces crimes contre l\u2019humanit\u00e9 dont ils peuvent encore tirer quelques lambeaux d\u2019or ? Je ne bouge pas sous les cadres et l\u2019horloge, dans le ronron du frigo des sodas, dans cette pose entre deux trains qui vont quelque part sans importance en comparaison de la vertigineuse attente qui se propose l\u00e0, dans le magma de cette photo qui court, je suis le seul personnage net, si d\u00e9coup\u00e9e que j\u2019aurais l\u2019air morte si quelqu\u2019un s\u2019avisait d\u2019appuyer sur le d\u00e9clencheur. Bient\u00f4t, dans le compartiment d\u00e9sert d\u2019un wagon surchauff\u00e9, je serai encore immobile, tandis que tout bringuebalera du train sur les rails, laissant croire qu\u2019il perd au vent de sa risible vitesse des morceaux entiers de sa carrosserie, des roues, des poign\u00e9es de porte, des vitres enti\u00e8res se d\u00e9tachant pour filer loin derri\u00e8re dans la nuit, tandis que la machine se r\u00e9duit \u00e0 sa plus simple expression, d\u2019un aiguillage \u00e0 l\u2019autre, en sorte qu\u2019il ne reste plus rien qu\u2019un corps transport\u00e9 immobile sous les \u00e9toiles lentes.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"Anthologie5\">#5| Vivable pas vivant<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Pourquoi \u00e7a irait ? Pourquoi on changerait et d\u2019un coup \u00e7a irait ? Il a fallu grandir avec les l\u00e9gendes urbaines des b\u00e9b\u00e9s \u00e9chang\u00e9s \u00e0 la naissance et maintenant c\u2019est les corps directement ? On s\u2019est tromp\u00e9 : mauvaise bo\u00eete, mauvais \u00e9tui, mauvaise enveloppe, mauvaise couleur, pas la bonne mati\u00e8re, la forme ne va pas, hein ? C\u2019est pas la forme ? On vous le change ! c\u2019est compris dans l\u2019assurance que \u00e7a ira, qu\u2019il suffit d\u2019y mettre le prix, de savoir ce qu\u2019on veut, de vouloir\u2026 Et pour les vieux dans mon genre ? Nada, d\u00e9merde-toi de ton incontinence, de tes tremblements, de tes rat\u00e9s, de tes inconforts, de tes stupeurs au corps vieux, mais toujours renouvel\u00e9 en pire, sans habitude, l\u00e2cheur, indiff\u00e9rent \u00e0 tes consid\u00e9rations esth\u00e9tiques, ce corps qui ne pense qu\u2019\u00e0 sa gueule, qui croit que tu n\u2019as qu\u2019\u00e0 te faire \u00e0 lui. Moi aussi, je veux transitionner, je ne suis pas n\u00e9 dans le bon corps, le mien, le vrai,&nbsp;celui auquel j\u2019ai droit par naissance, il ne vieillit pas, il ne souffre pas, il me para\u00eet normal, \u00e9vident, familier, beau, facile, supportable, vivable en un mot. Vivable et pas vivant, pas salement, pas seulement vivant.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"Anthologie4\">#4| Planque ultime<\/h2>\n\n\n\n<p>Le livre \u00e9tait d\u2019abord un&nbsp;abri rudimentaire et merveilleux, comme les tentes de draps qui se bricolent&nbsp; dans les jardins des lotissements, l\u2019\u00e9t\u00e9. Les mots prenant le pas sur les&nbsp; images, ils sont devenus de solides planques. Et plus petite la police,&nbsp; meilleure la planque.<\/p>\n\n\n\n<p>Nombreux sont les points communs entre la couverture d\u2019un livre et une porte. L\u2019espace qu\u2019elles obstruent aux regards, la n\u00e9cessit\u00e9 de poss\u00e9der une clef&nbsp;pour les ouvrir, la possibilit\u00e9 d\u2019y aller au pied de biche dans le cas&nbsp;contraire, le grincement caract\u00e9ristique \u00e0 l\u2019ouverture.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec certains livres, on peut v\u00e9ritablement parler d\u2019installation. Ceux&nbsp; dont la lecture seule va occuper plusieurs mois, plusieurs ann\u00e9es parfois, sans&nbsp; parler de leur \u00e9cho, qui procure une sorte de maison de campagne, ou d\u2019enfance,&nbsp; accessible \u00e0 tous moments pour s\u2019absenter d\u2019un monde dur et cruel ou plus&nbsp; simplement sans int\u00e9r\u00eat. D\u2019autres font davantage figure de chambres d\u2019h\u00f4tel (et&nbsp; je pense particuli\u00e8rement \u00e0 <em>Un Priv\u00e9 \u00e0 Babylone<\/em> de Brautigan\u2026), ce qui ne&nbsp; diminue en rien l\u2019entendue de leur \u00e9cho.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019installation dans un livre implique qu\u2019il faudra d\u00e9m\u00e9nager vers le&nbsp; suivant. Comment peut-on associer la lecture \u00e0 une activit\u00e9 tranquille,&nbsp; s\u00e9dentaire et l\u00e9nifiante quand on apprend avec stupeur que \u00ab D\u2019apr\u00e8s un r\u00e9cent&nbsp; sondage, le d\u00e9m\u00e9nagement peut causer, au m\u00eame rang que le cong\u00e9diement et le&nbsp; d\u00e9c\u00e8s d\u2019un proche, d\u2019importants stress et angoisse (\u2026) De mani\u00e8re simplifi\u00e9e,&nbsp; l\u2019impact psychologique d\u2019un d\u00e9m\u00e9nagement peut s\u2019expliquer par une modification&nbsp; de la personnalit\u00e9 et de l\u2019identit\u00e9, puisque ces deux \u00e9l\u00e9ments se construisent&nbsp; en prenant compte de l\u2019environnement familial et social. (\u2026) Une personne forge&nbsp; ses caract\u00e8res en interagissant avec l\u2019environnement qui l\u2019entoure, y compris&nbsp; son lieu d\u2019habitation. Ces interactions peuvent \u00eatre de nature sensorielle ou&nbsp; relationnelle. En effet, un d\u00e9m\u00e9nagement ne signifie pas simplement quitter son&nbsp; lieu d\u2019habitation, cela signifie aussi perdre le contact avec certaines&nbsp; personnes. \u00bb<strong> <\/strong><br>\u00c0 titre personnel, il est absolument exclu que je perde le&nbsp; contact avec Hercule Poirot, le Comte de Monte Cristo, Orlando, Gogo\u2026 Parfois,&nbsp; il est difficile de faire ses malles, je le conc\u00e8de, mais alors pourquoi ne pas&nbsp; cr\u00e9er un chemin entre le livre ferm\u00e9 (La lettre de Lord Chandos\/Hoffmansthal&nbsp; 1906) et celui qui vient de s\u2019ouvrir (La r\u00e9ponse \u00e0 Lord Chandos\/Pascal Quignard&nbsp; 1976). Ce ne sont l\u00e0 que deux exemples faciles, mais on peut avec un peu de&nbsp; pratique, relier le livre quitt\u00e9 au livre nouvellement ouvert par voie ferr\u00e9e,&nbsp; via ferrata, sentier dans les bois, autoroute \u00e0 jamais inachev\u00e9e\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Sortant d\u2019un livre, on en garde \u00e0 jamais les clefs, comme de ces chambres&nbsp; d\u2019h\u00f4tel o\u00f9 la vie s\u2019est jou\u00e9e en une nuit. \u00c0 la longue, j\u2019ai fait mon trousseau.&nbsp; En clair : les cachettes sont trop nombreuses pour que je sois facilement&nbsp;d\u00e9busqu\u00e9e. Mais cela ne suffisait pas. Un jour, le besoin de devenir le sujet&nbsp; dans le cas d\u2019\u00e9cole \u00ab la maison que Pierre a b\u00e2tie\u00bb, oblige \u00e0 l\u2019\u00e9criture.<\/p>\n\n\n\n<p>La planque ultime, c\u2019est le livre que je publierai, le suivant, l\u2019\u00e0 venir.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon livre se construit autour d\u2019une biblioth\u00e8que \u2014 le meuble, ou plut\u00f4t son&nbsp; contenu \u2014 . Les livres \u00e9tayent mon livre. Pour le dire autrement, les livres lus&nbsp; ou \u00e0 lire sont autant de maisons de la taille de ma maison \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ma&nbsp; maison.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour \u00e9tayer <em>Alice A.<\/em> et pour les autres, j\u2019ai rassembl\u00e9 les volumes&nbsp; des <em>Mots de la Maison<\/em>, publi\u00e9s en 1995 par Archives d\u2019Architecture&nbsp; Moderne \u00e0 Bruxelles. Le premier, <em>L\u2019Ext\u00e9rieur<\/em>, trouv\u00e9 dans un bac de la&nbsp;m\u00e9diath\u00e8que de Valenciennes avec l\u2019estampille R\u00c9FORM\u00c9, a lanc\u00e9 la chasse aux&nbsp; autres. Pour chaque mot, une illustration en belle page et en face, le mot \u00e9crit&nbsp; en toutes lettres (<em>La fa\u00e7ade<\/em>) suivi d\u2019une br\u00e8ve d\u00e9finition (Face&nbsp; ext\u00e9rieure de la maison donnant sur la rue, sur une cour ou sur le jardin),&nbsp; n\u2019ayant pas de point final, elle laisse entendre que tout est loin d\u2019\u00eatre dit,&nbsp; ce que confirme l\u2019illustration. Sous la d\u00e9finition, on trouve encore, comme dans&nbsp; un bon dictionnaire, une citation litt\u00e9raire (\u00ab La fa\u00e7ade de bois des maisons\u2026,&nbsp; la fa\u00e7ade de pierre du ch\u00e2teau\u2026, la fa\u00e7ade de marbre des palais \u00bb) ainsi que son&nbsp; auteur (Victor Hugo). En bas de page, le nom de l\u2019architecte est renseign\u00e9,&nbsp; ainsi que le titre de l\u2019illustration (Joe Bascourt, atelier Jespers, rue Boisot,&nbsp; Anvers 1896).<\/p>\n\n\n\n<p>La citation vient de la pr\u00e9face de Cromwell, o\u00f9 j\u2019ai s\u00e9journ\u00e9 avec&nbsp;obstination, au d\u00e9but des ann\u00e9es 90 : C<em>\u2019est une \u00e9tude curieuse que de suivre&nbsp;l\u2019av\u00e8nement et la marche du grotesque dans l\u2019\u00e8re moderne. C\u2019est d\u2019abord une&nbsp; invasion, une irruption, un d\u00e9bordement&nbsp;; c\u2019est un torrent qui a rompu sa digue.&nbsp; Il traverse en naissant la litt\u00e9rature latine qui se meurt, y colore Perse,&nbsp; P\u00e9trone, Juv\u00e9nal, et y laisse l\u2019\u00c2ne d\u2019or d\u2019Apul\u00e9e. De l\u00e0, il se r\u00e9pand dans&nbsp; l\u2019imagination des peuples nouveaux qui refont l\u2019Europe. Il abonde \u00e0 flots dans&nbsp; les conteurs, dans les chroniqueurs, dans les romanciers. On le voit s\u2019\u00e9tendre&nbsp; du sud au septentrion. Il se joue dans les r\u00eaves des nations tudesques, et en&nbsp; m\u00eame temps vivifie de son souffle ces admirables romanceros espagnols, v\u00e9ritable&nbsp; Iliade de la chevalerie. C\u2019est lui, par exemple, qui, dans le roman de la Rose,&nbsp; peint ainsi une c\u00e9r\u00e9monie auguste, l\u2019\u00e9lection d\u2019un roi&nbsp;:<\/em><br><em>grand vilain lors ils \u00e9lurent,<\/em><br><em>Le plus ossu qu\u2019entr\u2019eux ils eurent.<\/em><br><em>Il imprime surtout son caract\u00e8re \u00e0 cette merveilleuse architecture qui,&nbsp; dans le moyen-\u00e2ge, tient la place de tous les arts. Il attache son stigmate au&nbsp; front des cath\u00e9drales, encadre ses enfers et ses purgatoires sous l\u2019ogive des&nbsp; portails, les fait flamboyer sur les vitraux, d\u00e9roule ses monstres, ses dogues,&nbsp; ses d\u00e9mons autour des chapiteaux, le long des frises, au bord des toits. Il&nbsp; s\u2019\u00e9tale sous d\u2019innombrables formes sur la fa\u00e7ade de bois des maisons, sur la&nbsp; fa\u00e7ade de pierre des ch\u00e2teaux, sur la fa\u00e7ade de marbre des palais.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>La liste compl\u00e8te des \u00e9l\u00e9ments du premier volume est la suivante : la fa\u00e7ade, la grille, le soubassement, le soupirail, le perron, le porche,&nbsp; la porte, la porte coch\u00e8re, le seuil, le judas, la serrure, la bo\u00eete aux&nbsp; lettres, le num\u00e9ro, la sonnette, la lanterne, le d\u00e9crottoir, l\u2019auvent, la&nbsp; marquise, la fen\u00eatre, le ch\u00e2ssis, le meneau, le linteau, le vitrail, le volet,&nbsp; le fronton, le bow-window, la loggia, le balcon, la console, le garde-corps, la&nbsp; balustrade, la colonne, le chapiteau, le pilastre, le pilotis, l\u2019arc, le pignon,&nbsp; le colombage, la goutti\u00e8re, la corniche, le toit, le toit-plat, le&nbsp; toit-terrasse, la lucarne, l\u2019\u0153il-de-b\u0153uf, la tabati\u00e8re, la chemin\u00e9e, la&nbsp; girouette, la terrasse, la v\u00e9randa, la pergola, le jardin, la maison-mitoyenne,&nbsp; la maison de campagne, la villa, le palais, la maison fantastique, la maison&nbsp; hant\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Note pour la suite : prendre chacun de ces mots l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre et&nbsp;\u00e9crire \u00e0 leur suite des histoires de maisons o\u00f9 l\u2019on sentirait confus\u00e9ment que&nbsp; la maison elle-m\u00eame t\u00e9moigne.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"Anthologie1\"><br>#1 Pourquoi changer ?<\/h2>\n\n\n\n<p>Pourquoi changer ? Pourquoi changer pour \u00e9crire, pour \u00e9crire pareil ? Pourquoi \u00e9lire ce coin de rue plut\u00f4t que l\u2019autre ? Pourquoi \u00e9lire domicile ici et non l\u00e0-bas ? Pourquoi se d\u00e9placer pour dresser toujours la m\u00eame petite tente de papier, le m\u00eame paravent d\u2019\u00e9cran qu\u2019auparavant \u00e0 l\u2019autre croisement ? Pourquoi y tenir et pourquoi s\u2019y tenir aussi fort que dans une temp\u00eate \u00e0 plier les arbres comme des pages, en coupe r\u00e9gl\u00e9e et sombre, laissant bien assez de papier pour recommencer ? Pour \u00e9crire ? Pour s\u2019\u00e9crier ? Pour s\u2019\u00e9brouer des seaux d\u2019eaux sales, us\u00e9es, acides, tombereaux sur la petite t\u00eate irr\u00e9m\u00e9diablement surprise, na\u00efve, fertilis\u00e9e de mis\u00e8re et de b\u00eatise. Une fuite jusqu\u2019au caf\u00e9 suivant pour d\u00e9poser la crasse, soudain insupportable, sur le trottoir, les murs, les chaussures, salopant des pieds des arbres le nouveau fouillis autoris\u00e9, pr\u00f4n\u00e9, labellis\u00e9 jusqu\u2019au prochain virage, au prochain coup de braquet dans l\u2019autre sens (\u00e9pid\u00e9mie, aseptisation g\u00e9n\u00e9rale, d\u00e9sinfection syst\u00e9matique, fin de la d\u00e9conne des mauvaises graines reines) \u00e0 coup de cannettes, de mouchoirs, de crotte de chien. La crasse du dehors, indiff\u00e9rente d\u2019ordinaire. La couleur du local, la r\u00e8gle du jeu des loyers mod\u00e9r\u00e9s, de la disparition des taxes d\u2019habitation, des autres priorit\u00e9s, comme l\u2019eau sur les plumes du corbeau. Mais jusqu\u2019\u00e0 quand ? Ce coup-ci, en plein dans le mille et des d\u00e9bords, des coulures, des d\u00e9goulinures, du vase \u00e0 b\u00eatise, incontournable, les deux pieds dedans, les v\u00eatements souill\u00e9s, lac\u00e9r\u00e9s, couverts de cendre sympathique. La mis\u00e8re ignor\u00e9e par elle-m\u00eame \u2014 titre du tableau \u2014 . La b\u00eatise menant la mis\u00e8re aveugle par la main, clopin-clopant \u2014 autre titre \u2014 . La mis\u00e8re mis\u00e9rable et mis\u00e9reuse, la pauvret\u00e9 v\u00e9ritable, sans lien avec les revenus te passant dessus. Assez \u00e0 faire avec ta crasse propre, sans t\u2019infliger plus avant la mis\u00e9rable mis\u00e8re mis\u00e9reuse des autres. Alors, prendre racine ailleurs, pourquoi pas ? L\u2019angle moins aigu, moins spectaculaire, moindre d\u00e9fi \u00e0 l\u2019intelligence de l\u2019\u0153il qui peint, mais maintenu, presque report\u00e9, conserv\u00e9 des vitrines d\u2019un caf\u00e9 \u00e0 l\u2019autre. \u00c0 la r\u00e9flexion, plus de caf\u00e9 sans angles, double exposition, issue de secours, une vraie manie. Comment nommer ce toc ? Trouble obsessionnel du caf\u00e9 ? Un rempart pugnace de l\u2019enfance ? Au fond de la perspective, image fugace d\u2019un camion peint de citrons jaunes.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\" id=\"Anthologieprologue\">#Prologue | Les r\u00e9ponses<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00c0 la question \u00ab qui voulait un enfant&nbsp;? \u00bb, il a \u00e9t\u00e9 r\u00e9pondu : personne particuli\u00e8rement ni lui ni elle, l\u2019instant.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la question \u00ab qui voulait de l\u2019enfant&nbsp;?\u00bb, il a \u00e9t\u00e9 r\u00e9pondu : la lign\u00e9e, les familles, elle, aussi, pour grandir.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la question \u00ab comment allait-on appeler l\u2019enfant&nbsp;? \u00bb, il a \u00e9t\u00e9 r\u00e9pondu : par trois pr\u00e9noms, les deux premiers \u00e9pic\u00e8nes, le troisi\u00e8me en fonction du sexe du b\u00e9b\u00e9. Pas d\u2019invention. Pas d\u2019emprunt \u00e0 une \u0153uvre litt\u00e9raire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la question \u00ab quel \u00e9tait le sexe de l\u2019enfant avant sa naissance&nbsp;? \u00bb, il a \u00e9t\u00e9 r\u00e9pondu : gar\u00e7on, par tous sauf par la m\u00e8re, qui s\u2019est tue.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la question \u00ab quel \u00e9tait le sexe de l\u2019enfant apr\u00e8s sa naissance&nbsp;? \u00bb, il a \u00e9t\u00e9 r\u00e9pondu : fille, par tous, mais la partie n\u2019\u00e9tait pas jou\u00e9e pour tous.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la question \u00ab comment a-t-on appel\u00e9 l\u2019enfant&nbsp;? \u00bb, il a \u00e9t\u00e9 r\u00e9pondu : par deux pr\u00e9noms bibliques, le premier relatif \u00e0 la naissance du Christ, le second \u00e0 sa mort et implicitement \u00e0 sa r\u00e9surrection. \u00c0 quoi un troisi\u00e8me, issu du vieil anglais et signifiant hauteur et puissance a \u00e9t\u00e9 ajout\u00e9. Elle pr\u00e9cise qu\u2019elle l\u2019a choisi en raison de son admiration pour une actrice qui le portait, avec gr\u00e2ce et malice.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la question \u00ab qui a d\u00e9clar\u00e9 l\u2019enfant \u00e0 l\u2019\u00e9tat civil&nbsp;? \u00bb, il a \u00e9t\u00e9 r\u00e9pondu : pas lui. Sa m\u00e8re. Il est peu plausible qu\u2019elle se soit rendue \u00e0 la mairie seule, sans son mari, le grand-p\u00e8re paternel de l\u2019enfant. Il est av\u00e9r\u00e9 que l\u2019ordre initial des pr\u00e9noms, tel qu\u2019\u00e9voqu\u00e9 jusque-l\u00e0, a \u00e9t\u00e9 invers\u00e9. Le pr\u00e9nom de l\u2019agneau du sacrifice est pass\u00e9 en premier devant celui du cadeau de dieu. Le premier pr\u00e9nom seyant mieux \u00e0 un gar\u00e7on, que l\u2019enfant n\u2019\u00e9tait pas, mais que les grands-parents paternels regrettaient. On n\u2019explique pas que le pr\u00e9nom f\u00e9minin de l\u2019actrice au sourire malicieux ait \u00e9t\u00e9 conserv\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la question \u00ab comment appelait-on l\u2019enfant&nbsp;? \u00bb, il a \u00e9t\u00e9 r\u00e9pondu : par le premier pr\u00e9nom de l\u2019\u00e9tat civil dans la famille paternelle, par le premier pr\u00e9nom du c\u0153ur de la m\u00e8re partout ailleurs. Plus tard, l\u2019administration embo\u00eetant naturellement le pas de l\u2019\u00e9tat civil, le pr\u00e9nom pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 par les grands-parents paternels sera un temps majoritaire sur le papier. Mais l\u2019enfant apprendra d\u2019abord \u00e0 \u00e9crire son pr\u00e9nom usuel, avec ses dix longues lettres et sans s\u2019en apercevoir, r\u00e9tablira l\u2019\u00e9quilibre en signant ses dessins, puis en le faisant imprimer sur des affiches, au bas de notes de programme et enfin sur la couverture de livres. Le nom cependant demeure inchang\u00e9 : c\u2019est le nom de famille du p\u00e8re, avec ses dix longues lettres.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la question \u00ab qu\u2019est devenu l\u2019autre petit gar\u00e7on, celui qui avait \u00e9t\u00e9 copieusement parl\u00e9 avant la naissance de l\u2019enfant&nbsp;? \u00bb, il a \u00e9t\u00e9 r\u00e9pondu : ce n\u2019est pas tr\u00e8s clair. Une chose dont on parle tant, elle ne dispara\u00eet jamais tout \u00e0 fait, elle demeure, comme le crocodile dans l\u2019esprit d\u2019Alexandre-le-grand apr\u00e8s que la sorci\u00e8re lui a intim\u00e9 de ne jamais penser \u00e0 un crocodile s\u2019il voulait pr\u00e9dire l\u2019avenir. L\u2019autre petit gar\u00e7on, le v\u00e9ritable, pas le simulacre de l\u2019enfant au pr\u00e9nom de l\u2019\u00e9tat civil \u00e0 qui on offre des circuits de voitures et une place \u00e0 la table des hommes, l\u2019autre petit gar\u00e7on, celui qui \u00ab cognait comme un footballeur \u00bb dans le ventre de la m\u00e8re qui ne d\u00e9mentait pas, quoi qu\u2019elle en s\u00fbt, l\u2019autre petit gar\u00e7on est \u00e0 demeure.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une femme opte pour un changement radical de carri\u00e8re \u00e0 l&rsquo;approche de la cinquantaine. Elle rentre en apprentissage dans une station touristique o\u00f9 elle n&rsquo;a pas remis les pieds depuis une trentaine d&rsquo;ann\u00e9es. Les \u00e9l\u00e9ments les plus prosa\u00efques de son quotidien se combinent alors avec ceux du pass\u00e9 dans un jeu de compas. 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