{"id":154821,"date":"2024-06-19T11:16:43","date_gmt":"2024-06-19T09:16:43","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=154821"},"modified":"2024-06-19T18:58:31","modified_gmt":"2024-06-19T16:58:31","slug":"anthologie-prologue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-prologue\/","title":{"rendered":"#anthologie #prologue | l\u00e8vres ouvertes"},"content":{"rendered":"\n<p>Je sors de l\u00e8vres ouvertes sur la lumi\u00e8re. Je n\u2019ai rien demand\u00e9. J\u2019\u00e9tais chez moi dans le noir. D\u00e9busqu\u00e9, je tente de ralentir ma chute, je m\u2019accroche aux parois, rien \u00e0 faire. Je suis tir\u00e9 vers l\u2019ext\u00e9rieur par des gants ensanglant\u00e9s. Je ne pleure pas alors on me croit mort. Je reste inerte sous la petite fess\u00e9e cens\u00e9e me r\u00e9veiller . Je suis un silence dont on a accouch\u00e9, petit silence aux yeux ferm\u00e9s. Je respire des bouff\u00e9es d\u2019air irrespirables. J&rsquo;ai beau ne pas hurler, je suis l\u00e0, bien en vie, vieux de quelques secondes, de quelques minutes. Le temps m&rsquo;est compt\u00e9. \u00c0 peine n\u00e9 d\u00e9j\u00e0 en pr\u00e9sence de la mort. Je suce avec d\u00e9go\u00fbt un lait noir. Le bruit de ma goulue t\u00e9t\u00e9e r\u00e9sonne dans la nuit. Mon regard s&rsquo;\u00e9carquille un peu plus \u00e0 chaque gorg\u00e9e. Mes pupilles se dilatent, d\u00e9vient vers le haut comme appel\u00e9es par le ciel. Pendu de la bouche au t\u00e9ton, bras et jambes ballants, j&rsquo;ai la naus\u00e9e. Le lait aurait-il mal tourn\u00e9 ? Je dors devant un enfant, probable fr\u00e8re ou soeur, qui se demande de quoi je r\u00eave. Je r\u00eave de l&rsquo;obscurit\u00e9 d&rsquo;avant ma naissance. Je r\u00eave du lieu sombre d&rsquo;o\u00f9 je viens, mon doux n\u00e9ant. Les mains tremblent devant mon extr\u00eame fragilit\u00e9. Je me tords d&rsquo;inconfort, \u00e9touffe dans l&rsquo;espace si \u00e9troit des phrases. On me tourne dans tous les sens, je cherche sous les mots qu\u2019on m\u2019adresse un savoir dont on ignore l&rsquo;origine. Je hurle d\u00e9sormais \u00e0 pleins poumons, je me jette de col\u00e8re par terre. Je rampe sur le sol, je cherche une porte de sortie \u00e0 cet enfer. Mais la porte s&rsquo;ouvre sur un mur, la fen\u00eatre aussi. Je suis n\u00e9 condamn\u00e9. Condamn\u00e9 \u00e0 porter un nom qui ne me ressemble pas. Comment le raturer et retrouver l&rsquo;anonymat duquel on m&rsquo;a arrach\u00e9 ? Moi, orphelin de l&rsquo;anonyme, b\u00e2tard n\u00e9ant-humanit\u00e9, ce nom m&rsquo;a adopt\u00e9 de force, enchain\u00e9 \u00e0 une identit\u00e9 qui n&rsquo;est pas la mienne. Je porte un nom de deux lettres, je suis une syllabe sujette aux jeux de mots les plus ridicules, je suis une sonorit\u00e9 \u00e9trang\u00e8re, je suis d\u00e9j\u00e0 marqu\u00e9 d\u2019une origine, je suis n\u00e9 ici et suis d\u00e9j\u00e0 d\u2019ailleurs. Je ne suis pourtant ni d\u2019ici ni d\u2019ailleurs. Je viens de nulle part, comme tout le monde. Je n\u2019ai rien \u00e0 faire l\u00e0, ces mains n\u2019ont pas ma couleur de peau, leur odeur n\u2019est pas la mienne. Je tire sur la laisse, je tourne en rond dans ma cage. Je me heurte aux interdictions. On me dit faut faire ci, pas faire \u00e7a. On me prive du droit de circuler o\u00f9 bon me semble. Un pas dans la marge et d\u00e9j\u00e0 les mains me retiennent dans un endroit sous surveillance. Je n&rsquo;\u00e9chapperai pas \u00e0 leur d\u00e9sir. Je suis \u00e0 leur merci. Je vieillis, les secondes vieillissent au goutte \u00e0 goutte la peau et la pens\u00e9e du jour au lendemain, ch\u00e8res foutues secondes passant d&rsquo;un \u00e9tat \u00e0 un autre comme une seule et m\u00eame voix qui sans jamais s&rsquo;arr\u00eater muent jusqu&rsquo;\u00e0 son extinction, qui sans jamais reprendre son souffle parle jusqu&rsquo;\u00e0 son dernier souffle, du pr\u00e9-babillage au premier <em>pa-pa<\/em>, de ma premi\u00e8re phrase formul\u00e9e \u00e0 mes plus navrants et longs discours, je n&rsquo;ai finalement appris qu&rsquo;\u00e0 coller des interjections les unes avec les autres qui mises bout \u00e0 bout sont devenues avec le temps des gros et petits mots cens\u00e9s faciliter l&rsquo;expression et qui pourtant me semblent dans le d\u00e9sordre&#8230; c&rsquo;est comme si tous les mots composant la langue n&rsquo;avait pas de logique plus de fonction, plus de r\u00e8gle ni de lien entre eux et qu&rsquo;ils sortaient de ma bouche sans ponctuation pour formuler une seule et m\u00eame phrase interminable et incompr\u00e9hensible une phrase o\u00f9 la grammaire finit par violer ses propres r\u00e8gles o\u00f9 les temps ne concordent plus avec ma m\u00e9moire, une phrase brassant du vent au rythme des secondes secondes identiques et si br\u00e8ves qu&rsquo;elles me donnent \u00e0 peine le temps de reprendre ma respiration&#8230; Ma voix change de ton. Je b\u00e9gaye. Quelque-chose me reste en travers de la gorge. Mes joues sont constell\u00e9es de pus. Comment tenir le regard ? Je baisse la t\u00eate m\u00eame devant mon propre reflet. Je m&rsquo;arrache la peau avec les ongles, me lac\u00e8re au rasoir. Ponctue mon visage de crat\u00e8res et cicatrices. Un d\u00e9sir nait du malaise face \u00e0 moi-m\u00eame : peindre. Donner des coups de pinceaux, de couteaux, me refaire le portrait. Le temps d&rsquo;un tableau ma chair devient mati\u00e8re. Ma laideur un mod\u00e8le. Ce que je peins r\u00e9pugne. Je jette ma salive, ma chair, mon sperme, mon sang \u00e0 m\u00eame les murs, les recouvre d&rsquo;autoportraits perturb\u00e9s, natures mortes vivantes. Ma peinture n&rsquo;est pas sign\u00e9e. Et cette absence de nom est directement adress\u00e9e \u00e0 mes g\u00e9niteurs. Nous ne partageons rien, ils peuvent pr\u00e9tendre le contraire, mais je suis s\u00fbr qu\u2019on ne partage m\u00eame pas le m\u00eame sang. Je ne suis pas oblig\u00e9 de les aimer. Je n\u2019ai pas assez de patience pour attendre ma majorit\u00e9. Je pars avant l\u2019\u00e2ge, je n\u2019arrive \u00e0 parler, je dois m\u2019inventer une identit\u00e9, des amis, des amours, je m\u2019invente aussi des maladies, je m\u2019invente des drames, puis des petits riens, je mens tout le temps, impossible d\u2019adresser la parole sans mentir, besoin de m\u2019inventer, de croire en ce que j\u2019invente, de le devenir vraiment, je mens pour exister, je cache mes mensonges comme les secrets les plus pr\u00e9cieux, on me d\u00e9masque, on me hait, on se moque de moi, on me crache dessus, on me trompe, on me d\u00e9teste, on me frappe, on me ridiculise, on me dit que c\u2019est m\u00e9rit\u00e9, je le crois, on me dit que mon corps est ridicule, que je ne suis pas un homme, que je fais trop jeune pour l\u2019\u00eatre, je ne vieillis plus, je n\u2019ai pas de poils, je n\u2019ai pas de barbe, je suis bloqu\u00e9 dans un \u00e2ge qui n\u2019est plus le mien, j\u2019ai honte, mon corps m\u2019encombre, il me borde l&rsquo;\u00e2me bien plus qu&rsquo;il ne le faudrait. C&rsquo;est vraiment trop serr\u00e9, j\u2019y suis bien trop \u00e0 l&rsquo;\u00e9troit. Je n&rsquo;ai pas si froid, j&rsquo;aimerais m&rsquo;endormir \u00e0 l&rsquo;air libre, moi qui ai toujours aim\u00e9 dormir nu, offert \u00e0 la nuit \u00e9toil\u00e9e. Les premi\u00e8re fugues, les nuits dehors, sur les toits du lyc\u00e9e o\u00f9 je ne vais plus, je m\u2019invente une grippe, un cancer, un grand-p\u00e8re subitement mort, une excuse assez grave \u00e0 donner, aux profs, \u00e0 l&rsquo;orthophoniste. Je n\u2019ai pas envie d&rsquo;y aller. Je pr\u00e9f\u00e8re paresser un peu d\u00e9fonc\u00e9, et peindre jusqu&rsquo;\u00e0 \u00e9puisement. Ouvrir un livre aussi. Oui lire n&rsquo;est pas ce que les profs m\u2019ont racont\u00e9 au lyc\u00e9e. Lire c&rsquo;est savoir \u00e9couter. Rien d&rsquo;autre. Les livres qu&rsquo;on m&rsquo;oblige \u00e0 lire ne me parlent pas. Ceux qui me parlent ne sont jamais au programme. D&rsquo;o\u00f9 le besoin de choisir les miens, b\u00e2tir ma propre biblioth\u00e8que. Elle s&rsquo;est vite remplie. Mais peu de livres ont vraiment compt\u00e9. Je m\u2019ennuie, j\u2019erre, sans ambition, je n\u2019ai pas peur de l\u2019avenir puisque je n\u2019en ai pas. Je fume et bois pour combler l\u2019absence de dieu, j\u2019erre d\u00e9fonc\u00e9 dans le couvent des Jacobins, je l\u00e8ve la t\u00eate et ne trouve rien, aucun r\u00e9confort, aucune adresse \u00e0 qui jeter quelques mots. J\u2019ai besoin de sortir des mots, j\u2019ai besoin d\u2019\u00eatre \u00e9cout\u00e9, j\u2019ai besoin de mat\u00e9rialiser ma solitude pour qu\u2019elle devienne une pr\u00e9sence \u00e0 qui me confier. Je commence \u00e0 \u00e9crire pour chercher quelqu\u2019un \u00e0 qui parler. Tr\u00e8s vite, ce que je veux dire s\u2019efface derri\u00e8re ce qui se dit. J\u2019ai l\u2019impression d\u2019\u00e9crire quelqu\u2019un d\u2019autre. Je deviens l\u2019adresse. J\u2019\u00e9cris des choses qui ne m&rsquo;appartiennent pas. Je fais fausse route, la parole \u00e9crite appartient \u00e0 un autre, un autre dont le pass\u00e9 me pr\u00e9c\u00e8de. Aurais je vol\u00e9 la m\u00e9moire de quelqu\u2019un \u00e0 mon insu ? Est-ce la v\u00f4tre ? Excusez-moi, s&rsquo;il s&rsquo;agit l\u00e0 d&rsquo;un de vos souvenirs intimes, je vous le rends sur le champ. Je ne veux pas vous d\u00e9trousser de votre pass\u00e9, ne vous m\u00e9prenez pas, je ne suis ni pickpocket ni cleptomane, c&rsquo;est juste que je suis \u00e0 cette heure-ci un peu perdu et que j&rsquo;ai besoin de saisir ce qui traverse ma t\u00eate, qu&rsquo;il s\u2019agisse l\u00e0 du souvenir d&rsquo;un autre ou d&rsquo;une mouche qui ne fait que passer, qu&rsquo;importe, j&rsquo;ai juste juste besoin de m&rsquo;accrocher \u00e0 quelque chose pour exister, \u00e0 vrai dire, mon regard n&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 plus qu&rsquo;un regard dans le vide, je n&rsquo;ai plus go\u00fbt \u00e0 rien, ne sens plus rien, ni quand je me fais dessus, ni quand un rare proche me prend la main, mon corps n&rsquo;est plus qu&rsquo;une pierre et les pierres n&rsquo;ont pas encore appris \u00e0 parler alors que dire ? Et \u00e0 qui ? Je n\u2019ai pas ma place ici. Je pars, je pars pour aller \u00e0 la recherche de celui qui m\u2019\u00e9crit. Vient-il des sonorit\u00e9s de mon nom ? Les rues, les visages, les go\u00fbts, les odeurs qui s\u2019\u00e9crivent viennent bien de quelque part. Je vais m\u2019y rendre, je m\u2019en vais trouver d\u2019o\u00f9 je viens.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je sors de l\u00e8vres ouvertes sur la lumi\u00e8re. Je n\u2019ai rien demand\u00e9. J\u2019\u00e9tais chez moi dans le noir. D\u00e9busqu\u00e9, je tente de ralentir ma chute, je m\u2019accroche aux parois, rien \u00e0 faire. Je suis tir\u00e9 vers l\u2019ext\u00e9rieur par des gants ensanglant\u00e9s. Je ne pleure pas alors on me croit mort. 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