{"id":15499,"date":"2019-10-04T10:06:39","date_gmt":"2019-10-04T08:06:39","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=15499"},"modified":"2019-10-20T19:37:17","modified_gmt":"2019-10-20T17:37:17","slug":"six-neuf-dix","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/six-neuf-dix\/","title":{"rendered":"10. Six, neuf, dix"},"content":{"rendered":"\n<p>Tout semble comme toujours. Blanc. Il n\u2019y a qu\u2019un regard pos\u00e9 devant soi imparfait malingre tremblotant reflet sur une vitre sale sur laquelle on recherche le meilleur trait l\u2019angle flatteur. Tout ce vrai n\u2019est qu\u2019un r\u00e9cit fait de trois couleurs, quelques sons, des milliers de gestes, des lieux changeants, courant le long d&rsquo;une spirale o\u00f9 le temps revient, cyclique, revient, jamais au m\u00eame point, glissant, coulant, s&rsquo;\u00e9levant. Volute des heures. Blanc. M\u00eame de son regard elle ne peut dire qu\u2019il soit celui-l\u00e0 celui qu\u2019elle voit.<\/p>\n\n\n\n<p>Je t\u2019ai attendu. Si longtemps. J\u2019ai entendu ta voix. Si souvent. Je ne savais qu\u2019en faire. Nul sourire n\u2019ouvre ses l\u00e8vres roses et s\u2019il en f\u00fbt un, quelque peu triste, d\u2019une \u00e9motion retenue. Il passe une main dans ses cheveux d\u00e9j\u00e0 trop blanc, suit du regard la courbe entre le coup de pied et la cheville, l&rsquo;espace bref entre le bord en cuir du mocassin et l&rsquo;ourlet du pantalon, chair dans sa mise noire. S\u2019\u00e9mouvoir du regard. J\u2019aime \u00e0 mettre mes yeux dans les tiens, m\u00ealer ce sombre \u00e0 mes p\u00e2les, voir ce qu\u2019ils deviennent landes, gr\u00e8ves, rumeur et vrombissement, roulis, onde. C\u2019est ainsi que j\u2019y lis les images de la vie. Il h\u00e9site. Il voudrait d\u00e9croiser et recroiser les jambes, comme un fumeur sur le point de saisir un paquet de cigarettes tout en d\u00e9sirant voir appara\u00eetre dans son champ de vision un briquet. Le c\u0153ur envahit tout le corps et bat la chamade. Que faire de ce corps devant la fen\u00eatre quand dehors les bleus profonds du soir glissent inexorablement vers ces points de lumi\u00e8re qui seront les seules \u00e0 dire les hommes, ou des semblant d\u2019hommes, ces ordres de vie urbaine, comme wagons sur des rails. L\u2019intime surgit entre deux corps. L\u2019intime est bruyant. J\u2019aime les mots sur la vie. J\u2019aime ce dire d\u2019enfance que l\u2019on pensait perdue, comme une histoire appartenant d\u00e9sormais \u00e0 d\u2019autres que soi car nos sommes ailleurs, chaque jour ailleurs, pris dans nos r\u00f4les, derri\u00e8res nos masques. J\u2019aime \u00e0 entendre ta voix dessiner les images. J\u2019aime ce don. Il a peur. L\u2019image n\u2019est qu\u2019un trait maladroit. Elle ne peut dire le toucher imperceptible des bleus et du gris, le tiraillement des jaunes tirant vers le roux, trop vite, brusque en ces terres m\u00e9diterran\u00e9ennes, ni m\u00eame les cris, les hurlements et les murmures, les pas assourdis s\u2019\u00e9loignant au fur et \u00e0 mesure qu\u2019ils descendent les marches. Une enfance, une rencontre, la s\u00e9duction, un homme qui marche dans les champs ou sur une plage se demandant si, ce jour, cette nuit, cette heure, il doit encore fuir ses amours ou lui-m\u00eame, h\u00e9siter \u00e0 vivre ou s\u2019abandonner, enfin, dans la campagne anglaise ou sur une plage de sable noir de Campanie, laisser carri\u00e8re, voir p\u00e9rir son corps ou se jeter \u00e0 \u00e2me perdue sans que rien de tout cela n\u2019arrive tout en racontant, d\u00e9taillant. \u00c9crivant. Muet de lui-m\u00eame. Bavard, infatigable bavard d\u2019autres vies que la sienne. Sauf ce soir. Avec fatigue, il rassemble ces \u00e9clats de soi, ces bribes \u00e0 peine dites d\u2019enfance. D\u2019ann\u00e9es d\u2019\u00e9tudes. De rencontres. La leur. Tout pourrait ne tenir qu\u2019en ces mots, vivre ce jour comme autant de m\u00eames jours, lui-m\u00eame \u00e9tant celui m\u00eame qu\u2019il fut toujours, n\u00e9 un 27 septembre, grandi \u00e0 force de verbes, marchant entre les \u00e9tals, le doigt h\u00e9sitant entre le quatri\u00e8me et le sixi\u00e8me \u00e9tage. N\u2019\u00eatre plus que l\u2019\u00e9motion seule en touchant le vernis du violoncelle et voir sa vie r\u00e9sum\u00e9e \u00e0 cela\u00a0; alors s\u2019\u00e9vanouir dans le flux du monde. Le coude est pos\u00e9 sur le bras du fauteuil. La main a une br\u00e8ve caresse. Il souffre de sa maladresse \u00e0 dire. J\u2019aime \u00e0 entendre tes mots, cette pudeur de toi et ce voir acerbe, aigu, tendre, m\u00e9lancolique, d\u00e9cal\u00e9, incompris et bizarre que tu as. Cela seul compte, ta pr\u00e9sence. La nuit envahit la sc\u00e8ne. Il ne reste qu\u2019une lueur ros\u00e2tre, intense, carmine sur la ligne des toits. Il peut aimer.<\/p>\n\n\n\n<p>Il pourrait avoir fini la lecture d\u2019un roman, \u00eatre troubl\u00e9, les mains sur la couverture, sentir son c\u0153ur battre vite, fort. Il pourrait comprendre que la lecture qui avait \u00e9t\u00e9 entreprise pour lire, simplement, curieusement, journalistiquement la vie d\u2019un homme, d\u2019une \u00e9poque, d\u2019un pays, de familles, d\u2019un \u00e9tat n\u2019\u00e9tait que la sienne propre, comme une sorte de filiation d\u2019autant plus forte qu\u2019elle \u00e9tait myst\u00e9rieuse. Et comprendre. Il pourrait comprendre et aimer ce regard pos\u00e9 sur les siens et son entourage, avec une infinie patience, une infinie tendresse, avec silence, sans que ranc\u0153ur et rage n\u2019appartiennent \u00e0 son vocabulaire, mais cet incommensurable amour et vie, comme \u00e0 murmurer l\u2019adage dans l\u2019adversit\u00e9, il y a la joie, la suite, l\u2019infinie lumi\u00e8re du vivant. <\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-gallery columns-1 is-cropped wp-block-gallery-1 is-layout-flex wp-block-gallery-is-layout-flex\"><li class=\"blocks-gallery-item\"><figure><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"575\" height=\"1024\" src=\"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/WP_20151006_003-575x1024.jpg\" alt=\"\" data-id=\"15501\" data-link=\"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?attachment_id=15501\" class=\"wp-image-15501\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/WP_20151006_003-575x1024.jpg 575w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/WP_20151006_003-236x420.jpg 236w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/WP_20151006_003-768x1367.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/WP_20151006_003.jpg 1456w\" sizes=\"auto, (max-width: 575px) 100vw, 575px\" \/><\/figure><\/li><\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tout semble comme toujours. 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