{"id":155255,"date":"2024-06-21T01:04:00","date_gmt":"2024-06-20T23:04:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=155255"},"modified":"2024-06-21T07:29:52","modified_gmt":"2024-06-21T05:29:52","slug":"anthologie-1-idecaf","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-1-idecaf\/","title":{"rendered":"#anthologie #01 | idecaf"},"content":{"rendered":"\n<p>Le bourdonnement d\u2019une conversation au loin, le son des voix encore indistinctes, sans pouvoir discerner les mots ni la langue. Passer devant les affiches des spectacles du mois, chaque pas semblant mener \u00e0 la source des voix, deux, deux dans le m\u00eame corps de dos, un uniforme, celui du garde vout\u00e9 sur sa chaise, une fois d\u00e9pass\u00e9, d\u00e9couvrir ses yeux riv\u00e9s sur l\u2019\u00e9cran f\u00eal\u00e9 du vieux portable, une s\u00e9rie chinoise doubl\u00e9e en viet, une dispute entre deux types trop maquill\u00e9s. Passer devant son inertie, pas un bonjour, pas un signe, ma pr\u00e9sence ne perturbant jamais sa lobotomie, entrer en douce par le portail de derri\u00e8re, comme l\u2019acteur se faufile dans les coulisses, avant d\u2019entrer en sc\u00e8ne. Longer les centaines de motos gar\u00e9es l\u00e0, les unes sur les autres, se demander comment certains retrouvent la leur \u00e0 l\u2019heure du d\u00e9part, lever la t\u00eate sur les b\u00e2timents gris de quelques \u00e9tages, deviner aux lumi\u00e8res allum\u00e9es la pr\u00e9sence des autres, lumi\u00e8re blanche \u00e9teinte, salle sombre donc personne, ni dans la salle des profs, ni derri\u00e8re les grandes fen\u00eatres des classes encore vides, souvent vides, si vides, \u00e9cole sans \u00e9l\u00e8ve.\u00a0 L\u2019odeur des chiottes, mi javel mi cafard-\u00e9cras\u00e9 se m\u00eale \u00e0 celle du porc, de la coriandre, du p\u00e2t\u00e9, senteur de renferm\u00e9, pain aux effluves de carton, au nez un combat entre la fra\u00eecheur des ingr\u00e9dients et la chaleur de la journ\u00e9e, trois jeunes femmes m\u00e2chant \u00e7a en silence, smartphone en main, en attendant leur cours, un b\u00e1nh m\u00ec coupe-faim achet\u00e9, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la rue, juste en face du th\u00e9\u00e2tre, \u00e0 la femme plant\u00e9e l\u00e0, chaque apr\u00e8s-midi, la t\u00eate sous le non l\u00e1, toujours masqu\u00e9e de fleurs, faisant son beurre derri\u00e8re le cri des enfants de l\u2019\u00e9cole primaire, cour de r\u00e9cr\u00e9 ouverte sur le trottoir, derri\u00e8re des barreaux ressemblant \u00e9trangement \u00e0 ceux d\u2019une cellule, chaque jour la petite file d\u2019habitu\u00e9es attendant leur sandwich, le serveur du caf\u00e9 d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 nomm\u00e9 l\u2019usine, le garde du portail de tout \u00e0 l\u2019heure, une lyc\u00e9enne un peu perdue, un prof blanc d\u2019ici, une masseuse en a\u00f3 dai, une des trop nombreuses bossant au quartier jap, \u00e0 quelques m\u00e8tres, dans les salons du labyrinthe de ruelles suintant la prostitution. S\u2019assoir un instant avec les trois mangeuses, sous le banian, guettant un \u00e9cureuil, se relever, juste pour saluer les feuilles du bananiers, le resto est ferm\u00e9, les chaises retourn\u00e9es sur les tables, la m\u00e9diath\u00e8que aussi h\u00e9las, n\u2019ouvrant que quelques jours par semaine, et quelques heures par jour, jamais aux heures o\u00f9 il serait possible d\u2019y aller, de s\u2019y poser, d\u2019y lire \u00e0 l\u2019air conditionn\u00e9, ne pas attendre dehors, la chemise tremp\u00e9e de sueur, arriver en nage devant les \u00e9tudiants \u00e0 moiti\u00e9 endormis, alors faire le tour pour se rendre \u00e0 la r\u00e9ception, des heures avant l\u2019heure du cours, prendre sa feuille de pr\u00e9sence et ses cl\u00e9s, dire bonjour aux personnes travaillant l\u00e0, personnes crois\u00e9es depuis pr\u00e8s de dix ans toujours inconnues, jeter un oeil aux films qui vont passer samedi, monter les \u00e9tages, souvent jusqu\u2019au deuxi\u00e8me, s\u2019arr\u00eater devant la reproduction d\u2019un tableau de Monet, rentrer dans sa salle essouffl\u00e9, d\u00e9j\u00e0 blas\u00e9, d\u2019avance \u00e9puis\u00e9 de devoir utiliser ce programme inutile, allumer la veille clim fonctionnant \u00e0 moiti\u00e9, mettre les tables en cercle, laisser le sac l\u00e0, craindre qu\u2019un voleur passe mais tout laisser l\u00e0 quand m\u00eame, m\u00eame le porte monnaie et l\u2019iPad \u00e0 charger, ressortir, aller sur la coursive ext\u00e9rieure, vue sur les bananiers, la m\u00e9diath\u00e8que, le karaok\u00e9, les toits d\u2019h\u00f4tels de luxe, les tours de verres, les vieux b\u00e2timents du centre, regarder en bas, penser \u00e0 se jeter, sans raison particuli\u00e8re, imaginer les contours de son corps \u00e0 la craie blanche sur la chauss\u00e9e, s\u2019inventer des histoires morbides pour s\u2019occuper, penser \u00e0 une cigarette, \u00e0 une seconde, ne fumant plus depuis des ann\u00e9es, se dire d\u2019en acheter en bas, au family mart, peut-\u00eatre y acheter de l\u2019eau aussi, en fumer une ou deux, puis jeter le paquet, une petite rechute, rien de bien m\u00e9chant, en profiter pour faire un tour derri\u00e8re, au quartier jap, juste y marcher, y \u00eatre accoster par les masseuses \u00absir body massage sir\u00bb, ignorer les appels, ou dire non merci, \u00e9changer des sourires, imaginer, ressortir du labyrinthe, et revenir ici, au m\u00eame endroit, 10 minutes avant le cours, non, peut-\u00eatre pas, rester l\u00e0, immobile, dans la classe, le petit poste radio des ann\u00e9es 90 sur le bureau, le cd ray\u00e9 dedans; le tableau plus tr\u00e8s blanc, les phrases du cours pr\u00e9c\u00e9dents mal effac\u00e9es, des bouts de mots, de phrases, reste d\u2019un cours sur la cuisine, le tourisme, les loisirs, tous ces grands th\u00e8mes sans vie me sortant par les yeux, inutiles pour ceux apprenant encore ici, les d\u00e9go\u00fbtant de l\u2019apprentissage du fran\u00e7ais, tous d\u00e9sireux de commencer arr\u00eatant aussit\u00f4t, se sentir seul et inutile ici, la vie arr\u00eat\u00e9e, rat\u00e9e, venir ici faute d\u2019autre chose, faux contrat, faux salaire, faux emploi, classe de 4 \u00e9l\u00e8ves, couloirs remplis de fant\u00f4mes, mon pas r\u00e9sonnant seul dans l\u2019escalier, le soir tomb\u00e9, rien d\u2019accompli, soupir, grand d\u00e9sir de d\u00e9part\u2026<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le bourdonnement d\u2019une conversation au loin, le son des voix encore indistinctes, sans pouvoir discerner les mots ni la langue. 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