{"id":156167,"date":"2024-06-23T02:47:36","date_gmt":"2024-06-23T00:47:36","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=156167"},"modified":"2024-06-23T08:07:38","modified_gmt":"2024-06-23T06:07:38","slug":"anthologies-02-la-marche-du-monde","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologies-02-la-marche-du-monde\/","title":{"rendered":"#anthologie #02 | La marche du monde"},"content":{"rendered":"\n<p>La lumi\u00e8re hypnotique des n\u00e9ons, un haut plafond de lames dessin\u00e9es pour \u00e9voquer l\u2019a\u00e9rien, peut-\u00eatre pour faire oublier l\u2019\u00e2pret\u00e9 de la circulation dans les a\u00e9roports et rappeler le ciel, des surfaces vitr\u00e9es o\u00f9 se pose le regard, des distributeurs de boissons, une cage pour fumeur, trois hommes y fument en silence, la moquette bleue de la couleur du Bosphore, des \u00e9crans partout qui d\u00e9versent les informations sur l&rsquo;horaire des vols et des embarquements, des prises pour t\u00e9l\u00e9phones et ordinateurs, des espaces restauration, \u00ab Eat ealthy be happy \u00bb, du th\u00e9 au jasmin, du caf\u00e9, des sandwiches qui colmatent l&rsquo;estomac, des poubelles de tri vertes et jaunes, une horloge du 19\u00e8me si\u00e8cle dans le cliquant du 21\u00e8me, c&rsquo;est une pub pour Rolex, des nombres partout, du duty free, des parfums, des carr\u00e9 de chocolats distribu\u00e9s par des vendeuses de cosm\u00e9tiques, des cordons de s\u00e9curit\u00e9, des \u00e9crans de t\u00e9l\u00e9phones sur lesquels des doigts s&rsquo;agitent, des membres d&rsquo;\u00e9quipage, des valises qui roulent, dehors sur le tarmac mouill\u00e9 par la pluie, derri\u00e8re la paroi de verre quadrill\u00e9e d&rsquo;acier d&rsquo;au moins 9 m\u00e8tres, la danse des A320 des 777, des hommes, des femmes, des enfants, ils marchent ou s&rsquo;arr\u00eatent sur des tapis roulants, des adolescents jouent aux cartes assis par terre en cercle, une mar\u00e9e humaine est assise, s&rsquo;agite, s\u2019occupe ou somnole align\u00e9e en rang\u00e9e sous les hauts plafonds de ce qui sans le d\u00e9cors reste un grand hangar de verre, de plastique et de m\u00e9tal o\u00f9 jamais personne n&rsquo;\u00e9teint la lumi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Je serais prise de vertige, le corps endolori \u00e0 force de rester assise et debout aussi, longtemps, des heures, je ne sais plus. Je serais lanc\u00e9e dans la marche du monde avec le monde. J&rsquo;aurais le tournis. J&rsquo;en aurais plein le dos. Je serais assign\u00e9e \u00e0 la solitude dans la marche du monde. Le temps s\u2019arr\u00eaterait, ne resterait que le tourbillon des \u00e2mes prisonni\u00e8res de leur trajectoire. Elles me fr\u00f4lent sans me voir. C&rsquo;est ainsi dans tous les a\u00e9roports du monde. La m\u00eame logique dicte la circulation des corps humains dans tous les a\u00e9roports du monde sous toutes les latitudes. Les corps se plient \u00e0 la logique, ils s&rsquo;alignent, ils l\u00e8vent la t\u00eate et regardent la cam\u00e9ra pour passer les fronti\u00e8res, ils mettent leurs pieds sur des pas jaunes, ils respectent les limites, ils font ce que dit toute personne avec un badge, ils suivent la file, ils franchissent des portiques, ils cherchent les toilettes, ils montrent leurs passeports, ils impriment leur carte d&#8217;embarquement, ils r\u00e9pondent aux questions, ils collent les \u00e9tiquettes bagages, ils ne s&rsquo;\u00e9loignent pas de leurs valises, ils cherchent leur chemin, ils marchent, pi\u00e9tinent, attendent, ach\u00e8tent des magazines, des barres de chocolat, ils savent o\u00f9 ils vont, ils ont une destination.<\/p>\n\n\n\n<p>Je voudrais \u00e9crire et je serais incapable de former des lettres sur mon carnet rouge. Je ne saurais pas par quoi commencer. Je penserais \u00e0 E. Je m&rsquo;en voudrais de ne pas savoir voyager comme lui sait le faire. Je lui ai demand\u00e9 s&rsquo;il s&rsquo;\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 fait voler ses papiers. Il a r\u00e9pondu comme si c&rsquo;\u00e9tait une \u00e9vidence et un fait d\u00e9finitivement impossible : \u00ab\u00a0non cela ne m&rsquo;est jamais arriv\u00e9\u00a0\u00bb. Il ne perdrait pas son temps suspendu comme moi maintenant dans une fatigue visqueuse. Il aurait son ordinateur et r\u00e9pondrait \u00e0 des emails. Il serait efficace. Son temps serait productif. Je ne me sens pas productive. Je me laisse porter par la foule, bouchon sur l\u2019eau. Dans la ronde du monde, je proph\u00e9tise mon effacement. Qui me voit ? Si je venais \u00e0 dispara\u00eetre, il ne resterait que le code-barre de ma carte d&#8217;embarquement scann\u00e9 par les machines.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n&rsquo;aurais pas \u00e9crit une seule ligne \u00e0 Istanbul. Je m&rsquo;\u00e9tais pourtant promis d\u2019\u00e9crire tous les jours. Je me console avec des excuses. E pendant les 10 jours m&rsquo;a entra\u00een\u00e9e dans sa course aux monuments historiques, aux mus\u00e9es, aux galeries d\u2019art. En rentrant le soir j&rsquo;\u00e9tais \u00e9puis\u00e9e, saoul\u00e9e par le bruit et l&rsquo;agitation de la ville. Ma seule joie \u00e9tait de fl\u00e2ner dans une librairie et d&rsquo;acheter des livres. E n\u2019aime pas les librairies. Il trouve que j&rsquo;y passe trop de temps quand il finit par me c\u00e9der et me suivre dans les rayonnages. Je n&rsquo;aime pas sa pr\u00e9sence impatiente. Il g\u00e2che mon plaisir. Je me promets la prochaine fois d&rsquo;y aller seule. Il est parti. Je suis rest\u00e9e seule \u00e0 Fathi. J&rsquo;ai fini par \u00e9crire, mais si peu. J&rsquo;ai lu beaucoup. Je me promets d\u2019apprendre \u00e0 voyager. Je me promets d&rsquo;apprendre \u00e0 \u00e9crire. Je me promets quand tout sera fini et que je serai rentr\u00e9e chez moi de revenir \u00e0 Istanbul.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La lumi\u00e8re hypnotique des n\u00e9ons, un haut plafond de lames dessin\u00e9es pour \u00e9voquer l\u2019a\u00e9rien, peut-\u00eatre pour faire oublier l\u2019\u00e2pret\u00e9 de la circulation dans les a\u00e9roports et rappeler le ciel, des surfaces vitr\u00e9es o\u00f9 se pose le regard, des distributeurs de boissons, une cage pour fumeur, trois hommes y fument en silence, la moquette bleue de la couleur du Bosphore, des <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologies-02-la-marche-du-monde\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#anthologie #02 | La marche du monde<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":624,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[6103,6056],"tags":[6170,6169,6081,835],"class_list":["post-156167","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-02-akerman-plus-perec","category-cycle-ete-2024","tag-aeroports","tag-art-decrire","tag-istanbul","tag-voyage"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/156167","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/624"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=156167"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/156167\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=156167"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=156167"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=156167"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}