{"id":156446,"date":"2024-06-23T17:33:00","date_gmt":"2024-06-23T15:33:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=156446"},"modified":"2024-07-23T23:36:16","modified_gmt":"2024-07-23T21:36:16","slug":"anthologie-04-ce-qui-mhabite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-04-ce-qui-mhabite\/","title":{"rendered":"#anthologie #04 | Ce qui m&rsquo;habite"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Habiter, moins bien loti que l\u2019\u00e2ne, une chambre o\u00f9 passe la pluie. Travailler dur pour l\u2019amour, pour l\u2019espoir, pour la vie, fabriquer avec ses mains, avec son travail et ses mains, une maison de briques crues. La beaut\u00e9 du mat\u00e9riau, l\u2019esth\u00e9tique d\u2019une architecture minimaliste et douce, l\u2019attention aux hirondelles, d\u00e9passent les engins de d\u00e9molition et les chantiers de b\u00e9ton. Elles sont aussi plus fragiles.<br><strong><em>Le retour des hirondelles,<\/em> film de Li Ruijun, 2022<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Apprendre que l\u2019immeuble va \u00eatre d\u00e9moli. Ne pas pouvoir rester. En partant, emporter les huisseries, par \u00e9conomie et parce qu\u2019en les regardant, l\u00e0 o\u00f9 on relogera, peut-\u00eatre qu\u2019on se sentira encore un peu chez soi. Voir se vider l\u2019immeuble. Finir par accepter les solutions propos\u00e9s. Avoir bient\u00f4t un nouveau toit. Ne pas revenir le jour de la d\u00e9molition. \u00ab&nbsp;Ce n\u2019est pas beau de regarder quelque chose qu\u2019on casse&nbsp;\u00bb. Le White Building, Phnom Penh, 1963-2017.<br><strong><em>Last night I saw you smiling<\/em>,film documentaire de Kavich Neang, 2019<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>En couverture est reproduit un <strong>tableau d\u2019Emmanuel De Witte, <em>Int\u00e9rieur avec femme \u00e0 l\u2019\u00e9pinette<\/em> (d\u00e9tail).<\/strong> Avant m\u00eame d\u2019ouvrir le livre, je sens que le sujet sera la femme au clavier, de dos au premier plan, et pas la servante qui balaie, tablier et coiffe blanche, de face mais tellement loin que son visage est indistinct : une \u00ab&nbsp;domestique&nbsp;\u00bb plus qu\u2019une femme. Je l\u2019aurais aim\u00e9e pour sujet, au lieu de la bourgeoise, avec le baquet et le balais brosse qui attendent dans la pi\u00e8ce pr\u00e9c\u00e9dente, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un objet peut-\u00eatre \u00e9galement destin\u00e9 au m\u00e9nage, mais dont je n\u2019arrive pas \u00e0 d\u00e9terminer la nature, porte-torchons \u00e0 roulettes, pompe d\u2019int\u00e9rieur, bougeoir haut sur pattes ? Ou montant d\u2019un meuble dont on ne voit rien d\u2019autre ? Le cadre dor\u00e9 du miroir, au-dessus de l\u2019instrument de musique, la lourdeur de ses moulures, attire aussi mon attention. Dans tout le livre, la servante est mentionn\u00e9e une fois, peut-\u00eatre deux.<br>Je ne verrai probablement pas l\u2019original du <a href=\"https:\/\/www.mbam.qc.ca\/fr\/oeuvres\/8709\/\">tableau<\/a>, bien plus ample que ce d\u00e9tail. Y figure le lit tendu de rideaux rouges, presque toute la chambre, des affaires d\u2019homme sur un fauteuil, dont l\u2019\u00e9p\u00e9e bien en vue, et sous la fen\u00eatre, une carafe d\u2019\u00e9tain pr\u00e8s d\u2019une \u00e9tole blanch\u00e2tre n\u00e9gligemment pos\u00e9e sur la table. <a href=\"https:\/\/www.mbam.qc.ca\/fr\/oeuvres\/8709\/\">Il est au Qu\u00e9bec, au Mus\u00e9e des Beaux-Arts de Montr\u00e9a<\/a>l.<br><strong>Ga\u00eblle Josse, <em>Les Heures silencieuses<\/em>, 2011<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Elle avait visit\u00e9 le ch\u00e2teau de Sissinghurst \u2013 elle partait d\u2019ordinaire en vacances avec ceux avec qui elle vivait. Elle avait mont\u00e9 les marches de la tour de brique et vu le bureau de Vita Sackville-West depuis l\u2019ouverture de la porte. Un cordon de velours rouge emp\u00eachait d\u2019y p\u00e9n\u00e9trer. Elle n\u2019aurait pas voulu y p\u00e9n\u00e9trer, c\u2019\u00e9tait un r\u00eave, c\u2019\u00e9tait plein de d\u00e9sirs, c\u2019\u00e9tait un grand secret. La vie \u00e0 Sissinghurst, en jardinant le jour, en \u00e9crivant la nuit, un bureau \u2013 grand, en bois, avec des couvertures en cuir, des plumes et un lutrin, des biblioth\u00e8ques et un divan o\u00f9 laisser reposer les textes en gestation \u2013 \u00e0 quelle table \u00e9crivait la nurse qui s\u2019occupait de son fils pendant toutes ces heures ? Le fils \u2013 sur un des panneaux \u00e9crits pour les visiteurs du lieu \u2013 racontait qu\u2019il n\u2019avait pas le droit de p\u00e9n\u00e9trer dans le bureau de sa m\u00e8re \u2013 dans le jardin, oui et le jardin \u00e9tait si beau sous la pluie. Elle se souvenait que pour bien observer les objets sur le bureau, les absorber dans sa m\u00e9moire, elle s\u2019\u00e9tait pench\u00e9e beaucoup vers la gauche au-dessus du cordon.<br><strong>L\u00e0 o\u00f9 habitait Vita Sackville West<\/strong>, <a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-du-roman-01-organiser-la-solitude\/\">texte extrait d\u2019une publication de l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re sur cette plateforme (#\u00e9t\u00e923 du roman #01)<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Je suis mont\u00e9e sur un escabeau, et de haut en bas dans ma biblioth\u00e8que, j\u2019ai regard\u00e9 les tranches des livres, j\u2019en ai sorti quelques uns, \u00e0 la recherche de mes chambres, m<strong>es autres chambres dans les livres<\/strong>. Je les ai un peu feuillet\u00e9. L\u2019exercice prendra plus de temps&nbsp;: trouver les passages pr\u00e9cis de ce qui vibre en moi de souvenirs de chambres, de pi\u00e8ces, de cellules, d\u2019atelier, et qui m\u2019a fait choisir au \u00ab&nbsp;feeling&nbsp;\u00bb ces livres-l\u00e0&nbsp;: &nbsp;<em>Tristano muore<\/em>, de Tabucchi, <em>Le Cavalier su\u00e9dois<\/em> de Perutz, <em>Aur\u00e9lien<\/em> d\u2019Aragon, <em>Nothing is black <\/em>de Madden, <em>Yellow Flowers in the Antipodean Room<\/em> de Frame, <em>Le Comte de Monte-Cristo<\/em> de Duma, <em>Jane Eyre<\/em> de Bront\u00eb, <em>Le Grand Meaulnes <\/em>d\u2019Alain-Fournier, <em>Le Lion<\/em> de Kessel, <em>Nous l\u2019aimons tant, Glenda<\/em>, de Cort\u00e1zar, <em>Ilona vient avec la pluie<\/em> de Mutis, <em>L\u2019Isola di Arturo<\/em> de Morante, <em>Le songe de Scipion<\/em> de Pears, <em>Vers le Phare<\/em> de Woolf.<br>J\u2019en ai laiss\u00e9 quelques uns sur les \u00e9tag\u00e8res, parce que trop \u00e9vidents (Perec), trop monumentaux (Proust, Simon) ou parce qu\u2019ils risquent d\u2019irriter l\u2019humeur o\u00f9 je me trouve, de me blesser, par leur contenu ou le souvenir des circonstances, dans la chambre o\u00f9 je l\u2019ai lu (Sagan, <em>Bakhita <\/em>de V\u00e9ronique Olmi, <em>Corinne<\/em> de Mme de Sta\u00ebl).<br>Je prends cet exercice d\u2019atelier comme une invitation (merci Fran\u00e7ois Bon), \u00e0 red\u00e9couvrir ma biblioth\u00e8que \u00e0 travers le point de vue de l\u2019espace int\u00e9rieur, de l\u2019espace intime, de la protection ou au contraire de l\u2019enfermement. Les lieux sont ce qui ancre, je crois, mes go\u00fbts de lectrice, et, je crois, aussi mon \u00e9criture.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019existence de chambres de torture&nbsp;: <strong>ne pas me laisser habiter par cette id\u00e9e<\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;O\u00f9 \u00e9tait ton refuge dans cette for\u00eat, ce coin \u00e9lu que chaque gamin poss\u00e8de, je ne le savais pas. un jour, sur le bord de sable chaud \u00e0 l\u2019odeur de fourmis d\u2019un chemin forestier, tu me montras comment chasse le foumi-lion, \u00e9trange cr\u00e9ature invisible qui s\u2019enterre au fond d\u2019un petit entonnoir de salbe. je vis une grosse fourmi rouge tranportant dans es mandibules une brindille de pin trouv\u00e9e par hasard au bord de ce trou apparemment inoffensif. Soudain, le fond, tel un minuscule volcan, se mit \u00e0 trembler puis \u00e0 cracher&nbsp;: un jet de grains de sable l\u2019atteignit, l\u2019entra\u00eenant vers le bas. Elle tenta bien de fuir, mais il n\u2019en \u00e9tait plus question&nbsp;: les grans de sable la bombardaient san rel\u00e2che, la reppoussant vers le centre de l\u2019entonnoir d\u2019o\u00f9, soudain \u00e0 la vitesse de l\u2019\u00e9clair, jaillit une \u00e9norme cr\u00e9ature couleur sable qui la saisit dans ses m\u00e2choire et s\u2019enfon\u00e7a sous terre avec elle.&nbsp;\u00bb<br><strong>Vassili Golovanov, <em>\u00c9loge des voyages insens\u00e9s<\/em>, Verdier 2008, traduction H\u00e9l\u00e8ne Ch\u00e2telain<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Une bombe suffit. Rien ne reste. <strong>D\u00e9combres<\/strong>. Je n\u2019ai pas de photo de ma grande-m\u00e8re enfant.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Parmi les choses que je n\u2019ai pas faites dans ma vie&nbsp;: <strong><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2024\/03\/15\/hier-2\/\">habiter sous un volcan<\/a><\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Nous habitions la plus belle des tentes, plus belle encore et plus spacieuse que celle du Chef. Plus de vigt bras de large. Elle \u00e9tait faite de laine noire, enti\u00e8rement, et ses pans \u00e9taient d\u2019une excellente \u00e9toffe. Toutes les femmes du campement s\u2019\u00e9taient rassembl\u00e9es pendant pr\u00e8s d\u2019un mois pour la coudre, les plus habiles artisanes des campements alentour avaient \u00e9t\u00e9 appel\u00e9es pour la d\u00e9corer&nbsp;; de fantastiques arabesques la couvraient, les coussins \u00e9taient nombreux et color\u00e9s, les nattes \u00e9taient couvertes de peaux de b\u00eates toujours touffues et soyeuses, et les ustensiles sortaient des mains des meilleurs forgerons.&nbsp;\u00bb <strong>Beyrouk, <em>Le tambour des larmes<\/em>, Elyzad, 2015<\/strong><br><strong>Habiter dans du tissu<\/strong>. Comment mon amie mauritanienne et ses filles avaient essay\u00e9 de m\u2019apprendre \u00e0 me draper dans l\u2019habit fait d\u2019un seul tenant, un tr\u00e8s grand coupon de coton tr\u00e8s fin, enroul\u00e9 plusieurs fois autour de soi, de la t\u00eate au pied, l\u00e9ger, contre les regards et le sable et le vent&nbsp;; et comment la Nig\u00e9rienne de notre groupe, toute Sah\u00e9lienne qu\u2019elle soit, \u00e9tait aussi embarrass\u00e9e que moi dans cet inhabituel habit, avant d\u2019en d\u00e9couvrir la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 et le confort. Je ne sais aujourd\u2019hui o\u00f9 habitent aujourd\u2019hui ces grandes militantes des droits de l\u2019homme. J\u2019apprends r\u00e9guli\u00e8rement par <a href=\"https:\/\/www.lemonde.fr\/afrique\/article\/2024\/05\/30\/au-sahel-le-silence-l-exil-ou-la-prison-pour-les-voix-critiques_6236396_3212.html\"><em>Le Monde<\/em> <\/a>ou <em>Afrique XXI<\/em> l\u2019arrestation des opposants au Mali, au Niger, au Burkina. En Mauritanie, <strong><a href=\"http:\/\/lecalame.info\/?q=node\/16041\">une \u00e9lection approche<\/a><\/strong>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Habiter, moins bien loti que l\u2019\u00e2ne, une chambre o\u00f9 passe la pluie. Travailler dur pour l\u2019amour, pour l\u2019espoir, pour la vie, fabriquer avec ses mains, avec son travail et ses mains, une maison de briques crues. La beaut\u00e9 du mat\u00e9riau, l\u2019esth\u00e9tique d\u2019une architecture minimaliste et douce, l\u2019attention aux hirondelles, d\u00e9passent les engins de d\u00e9molition et les chantiers de b\u00e9ton. 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