{"id":156772,"date":"2024-06-28T14:52:49","date_gmt":"2024-06-28T12:52:49","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=156772"},"modified":"2026-04-06T00:30:29","modified_gmt":"2026-04-05T22:30:29","slug":"anthologie-03-i-le-dentier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-03-i-le-dentier\/","title":{"rendered":"#anthologie #03 | Le dentier"},"content":{"rendered":"\n<p>Les dents sont divines. Elles seront vivantes m\u00eame quand elle sera morte. Leur noirceur bleut\u00e9e de cadavre est un leurre de plus qui la m\u00e8ne vers le d\u00e9sastre. Il y a des zones du corps \u00e0 ne plus investir. Des espaces qui parlent de dents et foudroient celle qui s\u2019y aventure. L\u2019enfant le sait. On ne franchit jamais la lisi\u00e8re de la bouche. Elle dit juste mes dents me g\u00eanent. \u00c0 la sortie du cabinet dentaire, le march\u00e9 color\u00e9 du dimanche vacille, l\u2019envol\u00e9e des dents blanches et des sourires vernis, des petites dents lustr\u00e9es et des bien align\u00e9es. Ce sont des dents qu\u2019on affiche. Tout se cabre, s\u2019\u00e9tiole en elle avec la chute des dents dans la bouche. Et puis un jour \u00e0 force de regarder le bol, j\u2019ai fini par avoir envie de porter son appareil. D\u00e8s que je me suis rapproch\u00e9 du bol, d\u00e8s que mes mains sont entr\u00e9es en contact avec ses parois lisses, je me suis dit je vais perdre mes dents, je vais les arracher moi aussi, je vais les r\u00e9colter une \u00e0 une dans mes mains, et je vais les mettre dans une petite boite en porcelaine. Et mes mains tremblaient. Je tremblais \u00e0 l\u2019id\u00e9e de prendre ce bol dans mes mains. Et plus je m\u2019approchais, plus je tremblais \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019il faudrait d\u2019abord que je me fasse \u00e9clater toutes les dents. Alors je regardais son dentier. Et plus je regardais le dentier qui baignait dans le bol, plus j\u2019esp\u00e9rais qu\u2019il se mette en mouvement, qu\u2019il se mette \u00e0 claquer le long des parois du bol comme la petite main dans la famille Adams, la chose l\u00e0 qui m\u2019avait tant fait peur un mercredi apr\u00e8s-midi apr\u00e8s l\u2019\u00e9cole, et que le dentier du bol me rappelait sans cesse quand je le regardais flotter dans son dr\u00f4le de liquide. Pourtant m\u00eame si j\u2019en avais peur je l\u2019observais attentivement comme une chose pr\u00e9cieuse qu\u2019il fallait imp\u00e9rativement que je poss\u00e8de. Je me disais tu dois porter ce dentier. Tu dois prendre ce dentier dans ta main, et d\u2019un geste mim\u00e9tique, que j\u2019avais maintes fois reproduit quand je la regardais en cachette mettre son dentier, je portais ma main \u00e0 la bouche en reproduisant un son de claquement pour v\u00e9rifier la solidit\u00e9 de la structure. Et, en m\u2019imaginant mettre son dentier dans ma bouche, je me disais, bon \u00e0 pr\u00e9sent que tu prends ces dents dans tes mains, que tu \u00e9values leur volume avec tes doigts que vas-tu faire ? C\u2019est-\u00e0-dire que je m\u2019imaginais d\u00e9j\u00e0 avec son dentier dans ma bouche, un dentier dense, d\u2019une \u00e9paisse armature m\u00e9tallique \u00e0 plaquer dans la bouche, je l\u2019aurais pris dans mes mains, je l\u2019aurais saisi, je me serais pench\u00e9 au-dessus du bol, j\u2019aurais plong\u00e9 ma main dans le liquide du bol, j\u2019aurais senti le dentier contre mes phalanges, et j\u2019aurais tir\u00e9 de toute mes forces la petite dentition immerg\u00e9e devant moi, et je l\u2019aurais dans mes mains, je le garderais dans mes paumes, comme un petit oiseau tomb\u00e9 d\u2019un nid, et une fois que je l\u2019aurais ainsi recueilli avec mes doigts, que je l\u2019aurais dans mes mains, je ne saurais plus quoi en faire. C\u2019\u00e9tait \u00e7a le probl\u00e8me, c\u2019est que j\u2019imaginais d\u00e9j\u00e0 le porter \u00e0 mon tour, le fixer dans ma bouche, mais je ne savais plus comment faire une fois que je l\u2019aurais entre mes doigts. Pourtant je sentais tr\u00e8s bien, m\u00eame imm\u00e9diatement, d\u00e8s que j\u2019ai vu le dentier dans le bol, je me suis dit je vais le mettre dans ma bouche. Il n\u2019y a qu\u2019une chose \u00e0 faire si je vois ce dentier dans le bol, je le prends, je le sors ou alors, je l\u2019arrache avec une pince que j\u2019aurais dans mes mains, parce que\u2026 seulement par le regard, m\u00eame en le convoitant longtemps, il ne vient pas jusqu\u2019\u00e0 ma bouche. Je n\u2019ai peut-\u00eatre pas une bouche suffisamment attrayante. Pourtant je le fixe intens\u00e9ment et je prends des poses de pin-up, je fais la moue, et je veux le prendre dans ma bouche, mais mes l\u00e8vres \u00e0 elles toutes seules ne suffisent pas \u00e0 faire sortir le dentier du bol. Alors j\u2019ai imagin\u00e9, plut\u00f4t que de l\u2019aguicher, je pensais, je m\u2019imaginais, je m\u2019imaginais d\u00e9j\u00e0 l\u2019avoir dans la bouche, l\u2019avoir sous les l\u00e8vres, le prendre, le saisir, le sortir du bol en le secouant l\u00e9g\u00e8rement, et faire tomber les gouttes du dr\u00f4le de liquide dans lequel il baigne. Et une fois que je l\u2019aurais secou\u00e9 je ne saurais plus comment m\u2019en d\u00e9faire. Donc je restais l\u00e0, plant\u00e9 l\u00e0 avec le dentier immerg\u00e9 devant moi dans le bol, avec la sensation du dentier dans la bouche, puisque je m\u2019imaginais l\u2019avoir install\u00e9 dans ma bouche, et je ne savais pas comment faire, et pourtant je le sentais en moi, dans ma t\u00eate, et je ne savais pas comment faire pour mettre ses dents sans casser les miennes, et pourtant je voulais tant le porter dans ma bouche, alors que je n\u2019avais aucune raison de le faire, parce que j\u2019en avais d\u00e9j\u00e0 des dents, je n\u2019avais donc aucune raison de porter un dentier ou de remplacer mes dents, donc je n\u2019avais pas de raison de mettre un appareil dans ma bouche, mais c\u2019est simplement d\u2019\u00eatre perp\u00e9tuellement confront\u00e9 \u00e0 la vision du bol avec le dentier au milieu qui m\u2019a donn\u00e9e l\u2019envie tout de suite quand je l\u2019ai vu, je me suis dit ce dentier dans le bol il faut je le porte \u00e0 ma bouche. Parce qu\u2019il faut que je le porte, il faut que j\u2019\u00e9prouve moi aussi sa denture, il faut que je la fasse mienne pour comprendre. Parce qu\u2019un dentier comme \u00e7a, tout seul, dans un bol, ce n\u2019est pas tout \u00e0 fait des dents. Il n\u2019a pas encore de corps, il n\u2019a pas d\u2019attache, c\u2019est un corps \u00e9tranger sans corps plong\u00e9 dans un bol. Il est seul dans le bol et il attend. Il attend que quelqu\u2019un s\u2019en saisisse et le mette dans sa bouche. Et moi en le voyant dans ce bol, seul sur le bord du lavabo, je me suis dit il faut que je le porte \u00e0 ma bouche. Et, et de l\u00e0 est n\u00e9e une sorte, une sorte d\u2019obsession, j\u2019\u00e9tais un peu obs\u00e9d\u00e9 de vouloir, d\u2019avoir envie de, d\u2019avoir besoin de le mettre ce dentier, d\u2019avoir besoin de le sentir dans ma bouche, d\u2019en ressentir les contours, et le toucher avec ma langue. Et et\u2026 je souhaitais ardemment le mettre dans ma bouche, et remplacer mes dents avec ce dentier qui \u00e9tait pos\u00e9 l\u00e0 dans un bol sur le bord d\u2019un lavabo, et j\u2019avais les id\u00e9es qui s\u2019entrechoquaient dans ma t\u00eate, et je me disais bon tu vas casser tes dents avec un marteau, et tu vas prendre ce dentier dans ta bouche, tu vas le prendre dans ta bouche, parce qu\u2019il est seul dans un bol et que tu veux porter un appareil pour avoir les m\u00eames dents qu\u2019elle. Et je m\u2019imaginais tr\u00e8s bien vivre avec le dentier dans ma bouche, avec l\u2019id\u00e9e de pouvoir retirer mes dents de ma bouche le soir avant de m\u2019endormir comme on retire ses bijoux, je pourrais le poser dans le bol qui tr\u00f4nerait tout pr\u00e8s de moi sur la table de nuit, et j\u2019aurais m\u00eame pu me r\u00e9veiller en pleine nuit pour d\u00e9cider de le replacer dans ma cavit\u00e9 buccale, mais pour l\u2019instant, il n\u2019est pas dans ma bouche, il tr\u00f4ne toujours dans le bol, il n\u2019appartient pour l\u2019heure \u00e0 aucune bouche, m\u00eame si je sais qui le porte la plupart du temps, je ne vais ni le prendre, ni le placer dans aucune autre bouche, il ne prend aucune place particuli\u00e8re, il est dans ce bol, il est seul, il ne bouge pas, il est rose et blanc, il baigne dans son liquide, mais moi de le voir comme \u00e7a, tout de suite j\u2019ai eu envie de le mettre dans ma bouche, de le porter \u00e0 mes l\u00e8vres, \u00e0 mon nez pour en sentir les restes de salive, c\u2019est-\u00e0-dire de faire, d\u2019effectuer le geste de plonger ma main dans le liquide trouble qui l\u2019enserre, de la plonger franchement et m\u2019en saisir et en le saisissant, d\u2019\u00eatre saisi de le saisir, et de le porter \u00e0 ma bouche et de l\u2019ouvrir pour le mettre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Donc il a fallu que je le regarde, que mes yeux se posent un matin sur le bol, que je tombe nez \u00e0 nez avec son dentier, et que j\u2019aie eu envie de le porter \u00e0 la place de mes dents. Parce que de le voir pos\u00e9 comme \u00e7a, dans un bol, sur un bord de lavabo, \u00e7a m\u2019a tout de suite donn\u00e9 envie de le porter \u00e0 ma bouche. Alors je reste l\u00e0, le corps inerte, les bras ballants \u00e0 regarder le dentier de ma m\u00e8re, et je me rends compte que mes mains ne bougent pas, et j\u2019imagine encore que je veux le toucher, je veux porter un appareil, tout comme elle le porte tous les jours, et j\u2019imagine encore que si je fracasse mes dents avec un marteau et que je prends son dentier dans mes mains je vais m\u2019endormir avec son dentier dans la bouche.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les dents sont divines. Elles seront vivantes m\u00eame quand elle sera morte. 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