{"id":157008,"date":"2024-06-24T16:27:27","date_gmt":"2024-06-24T14:27:27","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=157008"},"modified":"2024-06-24T16:54:14","modified_gmt":"2024-06-24T14:54:14","slug":"anthologie-05-corps-a-corps","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-05-corps-a-corps\/","title":{"rendered":"#anthologie #05 |Corps \u00e0 corps"},"content":{"rendered":"\n<p>Le passeur d\u2019objets perdus : <em>Qu\u2019est-ce qui vous a pris de dire tout haut ce qu\u2019il fallait juste penser tout bas&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Je l\u2019ai senti dans mes boyaux quand j\u2019ai d\u00e9voil\u00e9 \u00e7a, tout \u00e7a, un grand beau jour de pluie et de ressentiment, \u00e0 la farce du monde, pas dans un journal de treize heures quarante-cinq mais l\u00e0, par hasard, au milieu d\u2019une \u00e9dition limit\u00e9e d\u2019une anthologie cyclique. Je crois que c\u2019\u00e9tait un jour de passage de Saturne pendant le mois de Junon, en l\u2019an vingt-quatre avant l\u2019apocalypse. L\u2019heure, on s\u2019en moque.<\/p>\n\n\n\n<p>Je l\u2019ai vu de mes yeux vus cette histoire \u00e0 d\u00e9rouler toute une vie, pas que toute une mis\u00e9rable vie, toutes les vies de toutes les esp\u00e8ces de bip\u00e8des \u00e0 sang chaud\u00a0et mal dans leur peau d\u00e9barqu\u00e9s ici depuis, va savoir, dix mille milliards de kilom\u00e8tres de d\u00e9serts, de glaciers, et de for\u00eats aussi.<\/p>\n\n\n\n<p>Je l\u2019ai entendu de mes oreilles enfin d\u00e9bouch\u00e9es cette histoire \u00e0 dormir et pas que debout, de travers, \u00e0 l\u2019envers et m\u00eame sur la pointe d\u2019un ongle incarn\u00e9, cette histoire de m\u00e8tre ruban, parlant, la belle affaire, pleurnichard, \u00e0 faire p\u00e2lir les pleureuses \u00e9gyptiennes, tr\u00e8s barbant, finalement, tr\u00e8s omnipr\u00e9sent, et \u00e7a commen\u00e7ait \u00e0 devenir aga\u00e7ant, tr\u00e8s casanier et collant de surcroit.<\/p>\n\n\n\n<p>Je l\u2019ai touch\u00e9 et retouch\u00e9 ce m\u00e8tre ruban qui s\u2019\u00e9tait invit\u00e9, comme \u00e7a en passant, par accident de d\u00e9m\u00e9nagement, sur une dr\u00f4le de planche en bois \u00e0 trois pieds qui tenait debout par l\u2019op\u00e9ration d\u2019un saint oubli\u00e9 qui ne savait pas quoi faire \u00e0 ce moment-l\u00e0, cet objet tr\u00e8s ordinaire qu\u2019on appelle autrement une table, que les besogneux nomment bureau, et dont j\u2019avais h\u00e9rit\u00e9 de je ne sais qui avait capot\u00e9, comme \u00e7a fini, termin\u00e9, lessiv\u00e9, sur le palier d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors j\u2019ai d\u00e9roul\u00e9, d\u00e9roul\u00e9, tout d\u00e9roul\u00e9, j\u2019ai tir\u00e9 de toutes mes derni\u00e8res forces \u2013 cette histoire m\u2019avait consid\u00e9rablement \u00e9puis\u00e9, et pas que nerveusement, pas que physiquement mais, spirituellement, absolument, un <em>spiritus<\/em> plus trop <em>sanctus<\/em> &#8211; le ruban jaune stri\u00e9 de traits noirs, jusqu\u2019\u00e0 voir apparaitre le chiffre cinq. Voil\u00e0 on y est, toi et moi, cinq m\u00e8tres, enfin. Je l\u2019ai cass\u00e9, arrach\u00e9 du boitier. Je l\u2019ai pris dans mes mains, et la table aussi et j\u2019ai tout envoy\u00e9 en l\u2019air, allez, valsez maintenant, et c\u2019est l\u2019extraordinaire de la chose qui s\u2019est pass\u00e9, du jamais vu, en tout cas pas par moi pendant ces deux fois trente ann\u00e9es que j\u2019\u00e9tais parait-il n\u00e9. Tout lentement, lentement, lentement, tout est retomb\u00e9 sur le sol en poussi\u00e8re. Une belle poussi\u00e8re, propre sur elle. Je me suis allong\u00e9 sur cet amas ti\u00e8de et douillet et le reste s\u2019est jou\u00e9 \u00e0 un milli\u00e8me de seconde pr\u00e8s, comme pour tout, comme toujours. J\u2019ai entr\u2019ouvert mes paupi\u00e8res, et vu de mes yeux vus, mon corps, tout mon corps, coll\u00e9 l\u00e0-haut au plafond, celui que j\u2019avais quand j\u2019ai d\u00e9sert\u00e9 ce monde de fous furieux.<\/p>\n\n\n\n<p>On me voulait beau et maigre, j\u2019\u00e9tais devenu laid et gros, on me voulait honn\u00eate et franc, j\u2019avais trich\u00e9 et menti partout et tout le temps, on me voulait pauvre et malheureux par ancestrale loyaut\u00e9, j\u2019\u00e9tais plein aux as, pour le malheur je n\u2019y pensais pas, c\u2019\u00e9tait mieux comme \u00e7a. J\u2019ai tout englouti, le foie gras et les bouteilles de whisky, j\u2019ai tout d\u00e9pens\u00e9, on s\u2019est bien servi de moi, sur moi.<\/p>\n\n\n\n<p>Je sais tr\u00e8s bien quand je suis parti, quand j\u2019ai vu que j\u2019arrivais au bout du bout des cinq m\u00e8tres du ruban, qu\u2019on ne pouvait plus rien enrouler pour faire d\u00e9rouler de nouveau. Alors j\u2019ai achev\u00e9 la b\u00eate, la b\u00eate \u00e0 bon dieu, pleine de t\u00e2ches, noires, ind\u00e9l\u00e9biles, qui avait jou\u00e9 avec les diablesses, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019ivresse, avec les anges d\u00e9chus, les anges d\u00e9\u00e7us, les anges perdus, les vagabonds du d\u00e9sespoir, les chiens sans laisse, tous les maudits, les faux semblants.<br><br>J\u2019ai convoqu\u00e9 pour un dernier banquet mon cholest\u00e9rol et ma glyc\u00e9mie, mes graisses adipeuses, mon cancer prostatique, ma goutte, ma cirrhose, mes l\u00e8vres gerc\u00e9es de n\u2019avoir jamais pu parler, mes poumons embourb\u00e9s de n\u2019avoir jamais pu souffler. Sur les braises de mes souffrances. Et je me suis vu, lentement, tr\u00e8s lentement, me d\u00e9composer comme le ruban et la table et rejoindre la poussi\u00e8re de mon existence avant, avant, avant. <\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai ha\u00ef mon p\u00e8re toute ma vie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le passeur d\u2019objets perdus : Qu\u2019est-ce qui vous a pris de dire tout haut ce qu\u2019il fallait juste penser tout bas&nbsp;\u00bb Je l\u2019ai senti dans mes boyaux quand j\u2019ai d\u00e9voil\u00e9 \u00e7a, tout \u00e7a, un grand beau jour de pluie et de ressentiment, \u00e0 la farce du monde, pas dans un journal de treize heures quarante-cinq mais l\u00e0, par hasard, au <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-05-corps-a-corps\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#anthologie #05 |Corps \u00e0 corps<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":663,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-157008","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/157008","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/663"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=157008"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/157008\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=157008"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=157008"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=157008"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}