{"id":157032,"date":"2024-06-24T16:56:30","date_gmt":"2024-06-24T14:56:30","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=157032"},"modified":"2024-06-24T17:01:05","modified_gmt":"2024-06-24T15:01:05","slug":"anthologie-04-pro-domo","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-04-pro-domo\/","title":{"rendered":"#Anthologie #04 | Pro domo"},"content":{"rendered":"\n<p>1. C\u2019est la radio qui r\u00e9veille l\u2019enfant, ou peut-\u00eatre l\u2019odeur brusque de l\u2019essence. La veille au soir le p\u00e8re l\u2019a couch\u00e9e dans le lit d\u00e9pli\u00e9 derri\u00e8re le si\u00e8ge conducteur, le matelas remplit tout l\u2019habitacle. Le camping-car a d\u00e9marr\u00e9 dans la nuit, elle n\u2019a rien vu elle vivait dans ses r\u00eaves, dans les plis de la libert\u00e9 promise. Voil\u00e0 on y est, elle a lev\u00e9 la t\u00eate, elle voit la route qui file droit devant et le dos large \u00e0 port\u00e9e de sa frimousse. Elle a le c\u0153ur qui bat, habiter sa maison sur roues, sa maison des vacances, c\u2019est ce qu\u2019elle pr\u00e9f\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>2. Vingt ans plus tard, l\u2019excitation intacte dans l\u2019aube&nbsp;: par la vitre stri\u00e9e de sale du train, elle aper\u00e7oit la Volga aux abords de Kazan. De nouveau elle s\u2019installe dans le mouvement, le roulis. Il n\u2019y a pas de radio mais une langue qui la d\u00e9shabite d\u2019elle-m\u00eame. Tout \u00e0 l\u2019heure elle cheminera avec Cendrars, La Chaux-de-Fonds, le transsib\u00e9rien \u2013 trajectoire jumelle.<\/p>\n\n\n\n<p>3. Sur l\u2019\u00e9cran la radiologue a montr\u00e9 une nappe tr\u00e8s noire, pr\u00e9cise comme un gouffre, l\u00e0 o\u00f9 aurait d\u00fb se trouver un point flou de blancheur. Depuis que les mots <em>v\u00e9sicule vitelline<\/em> avaient fait irruption dans mon vocabulaire, je me disais qu\u2019on pouvait m\u2019habiter. J\u2019\u00e9tais habitable. Je posais mes mains sur mon ventre pour cartographier ce minuscule pays en devenir. En pens\u00e9e j\u2019y plantais des coquelicots, des fraisiers, j\u2019installais une balan\u00e7oire. Mais le doigt du m\u00e9decin signalait des coordonn\u00e9es muettes, un curieux terrain vide. Pendant plusieurs jours, j\u2019ai pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 penser que tu avais simplement fait ta premi\u00e8re fugue. Puis j\u2019ai compris que c\u2019\u00e9tait une d\u00e9sertion. J\u2019\u00e9tais d\u00e9serte.<\/p>\n\n\n\n<p>4. Cet \u00e9merveillement, les premiers jours dans le nouvel appartement tandis que le contenu des cartons trouve petit \u00e0 petit sa place : le va-et-vient de deux pies dans l\u2019\u00e9rable qui d\u00e9ploie ses branches juste devant la fen\u00eatre du bureau. Brindilles, vol\u00e9e d\u2019ailes en noir, en bleu, en blanc, le nid patiemment construit. Vous avez eu tous les deux le c\u0153ur serr\u00e9 lorsque les corneilles ont chass\u00e9 le petit couple. L\u2019\u00e9rable \u00e9tait un territoire auquel vous ne compreniez rien. Habiter en oiseau, \u00e7a peut \u00eatre f\u00e9roce. Maintenant, c\u2019est comme un creux d\u2019absence qui se cache au sommet de l\u2019arbre. Il fixe vos pi\u00e8ces bien remplies.<\/p>\n\n\n\n<p>5. Ta perplexit\u00e9 d\u2019enfant lorsqu\u2019on t\u2019a <em>expliqu\u00e9 <\/em>les sans-abris. C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9poque o\u00f9 tu jouais \u00e0 grands gestes avec les escargots, tu les transportais dans un seau depuis le champ jusqu\u2019au jardin. Soudain, tu as consid\u00e9r\u00e9 les limaces autrement. Tu as eu peur pour elles.<\/p>\n\n\n\n<p>6. Qui est le sujet de ces fragments domestiques ? H\u00e9siter entre la premi\u00e8re et la deuxi\u00e8me personne&nbsp;; vaciller entre le lieu habit\u00e9 de la langue \u2013 et son adresse.<\/p>\n\n\n\n<p>7. Dans un entretien, Marina Abramovic a recours \u00e0 cette formule lorsqu\u2019elle explique la sensation de transe qu\u2019elle parvient \u00e0 installer dans ses performances\u00a0: \u00ab\u00a0pour tenir, il faut entrer dans la douleur, l\u2019habiter\u00a0\u00bb. Je cite de m\u00e9moire, le verbe m\u2019avait frapp\u00e9e parce que je me souvenais d\u2019une professeure de ballet nous disant \u00e7a, au moment de monter sur nos premi\u00e8res pointes, petits rats balbutiant des orteils. \u00ab\u00a0Si vous avez mal, imaginez que vous habitez la douleur au bout de vos pieds\u00a0\u00bb. Je ne connaissais pas encore <em>Le gros orteil<\/em> de Georges Bataille, mais je me suis demand\u00e9e si cette douleur \u00e0 habiter \u00e9tait li\u00e9e quelque part \u00e0 cette station \u00e0 la verticale, une verticale encore plus raide, plus \u00e0 pic qu\u2019un homme debout ou qu\u2019un chamois accroch\u00e9 dans une falaise. Une hyper-verticale sur souliers de satin rose. D\u00e9valer dans le temps vers la pr\u00e9histoire\u00a0: lorsque nos anc\u00eatres se sont dress\u00e9s pour la premi\u00e8re fois sur leurs jambes, quittant le sol de leurs mains, d\u00e9roulant leur squelette vers le ciel, ont-ils habit\u00e9 le monde diff\u00e9remment de le voir soudain de haut ? Ils ont peut-\u00eatre eu mal de l\u2019horizon repouss\u00e9 loin devant eux, <em>\u00e0 mille milles de toute terre habit\u00e9e<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>8. Depuis le dernier d\u00e9m\u00e9nagement, tu es rest\u00e9e abonn\u00e9e aux sites immobiliers qui pr\u00e9viennent des offres de location. Tu ignores pourquoi. C\u2019est peut-\u00eatre une sortie de secours. D\u2019ailleurs l\u00e0, \u00e0 l\u2019instant, en \u00e9crivant le fragment sept, tu re\u00e7ois une notification du site <em>homegate.ch<\/em>. Il y a \u00ab&nbsp;un nouvel objet correspondant \u00e0 tes crit\u00e8res de recherche&nbsp;\u00bb, c\u2019est un 4 pi\u00e8ces de 89m<sup>2<\/sup>, Route Mont-Repos. Tu cliques sur les photos \u2013 pour voir.<\/p>\n\n\n\n<p>9. Le slogan allemand d\u2019IKEA, en 2004, \u00ab&nbsp;Wohnst du noch oder lebst du schon?&nbsp;\u00bb, formidable succ\u00e8s pour cette question commerciale qui traverse les ann\u00e9es et les grands entrep\u00f4ts bleus et jaunes&nbsp;:&nbsp;\u00ab&nbsp;tu habites encore ou tu vis d\u00e9j\u00e0&nbsp;?&nbsp;\u00bb. Quelques interrogations existentielles, c\u2019est vrai, devant les notices de montage et les Billy successives.<\/p>\n\n\n\n<p>10. La couverture du livre de Natalia Ginzburg est rouge brique comme un toit. \u00ab&nbsp;La maison&nbsp;\u00bb ouvre ce recueil chez Ypsilon \u00e9diteur dans la traduction de Muriel Morelli. J\u2019imagine que le titre original doit \u00eatre \u00ab&nbsp;La casa&nbsp;\u00bb&nbsp;; il est paru initialement en 1965 dans<em> Il Giorno<\/em>. Ginzburg raconte comment elle et son mari vendent leur logement \u00e0 Turin et se mettent \u00e0 la recherche d\u2019une maison \u00e0 Rome, o\u00f9 ils viennent de d\u00e9m\u00e9nager. Les recherches sont laborieuses, tous les deux veulent retrouver quelque chose de leurs maisons d\u2019enfance respectives&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Et comme nos enfances ne se ressemblaient pas le d\u00e9saccord entre nous \u00e9tait irr\u00e9m\u00e9diable<\/em>&nbsp;\u00bb, \u00e9crit-elle. Puis plus loin, alors qu\u2019elle h\u00e9site \u00e0 poursuivre, elle d\u00e9crit ainsi le lieu qu\u2019elle envisage de quitter&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-verse has-normal-font-size\"><em>Moi, dans cette maison, j\u2019avais creus\u00e9 ma tani\u00e8re. Une tani\u00e8re o\u00f9, quand j\u2019\u00e9tais triste, je me terrais comme un chien malade, buvant mes larmes, l\u00e9chant mes plaies. Je m\u2019y sentais comme dans une vieille chaussette. Pourquoi changer&nbsp;? Toute autre maison me serait ennemie et j\u2019y vivrais avec d\u00e9go\u00fbt. Je voyais d\u00e9filer sous mes yeux, comme dans un cauchemar, toutes les maisons que nous avions visit\u00e9es et que pendant quelques temps nous avions song\u00e9 \u00e0 acheter. Toutes m\u2019inspiraient un sentiment de r\u00e9pulsion. Nous avions song\u00e9 \u00e0 les acheter, mais au moment m\u00eame o\u00f9 nous avons d\u00e9cid\u00e9 d\u2019y renoncer, nous avons ressenti un profond soulagement, une sensation de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, comme qui aurait \u00e9chapp\u00e9, par miracle, \u00e0 un danger mortel.&nbsp;<\/em><\/pre>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"683\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/120194_c981e8c8044bfdde8d3127914d212fa0.jpg-683x1024.webp\" alt=\"\" class=\"wp-image-157038\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/120194_c981e8c8044bfdde8d3127914d212fa0.jpg-683x1024.webp 683w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/120194_c981e8c8044bfdde8d3127914d212fa0.jpg-280x420.webp 280w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/120194_c981e8c8044bfdde8d3127914d212fa0.jpg-768x1151.webp 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/120194_c981e8c8044bfdde8d3127914d212fa0.jpg-1025x1536.webp 1025w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/120194_c981e8c8044bfdde8d3127914d212fa0.jpg.webp 1294w\" sizes=\"auto, (max-width: 683px) 100vw, 683px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. 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